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05.05.2008
AMERICAN DISASTER (IV)
J'avais toujours pensé que les salles de cinéma des villes américaines ressemblaient à celle de Singing in the rain ou du Jour du Fléau, avec foule compacte et en liesse, monumentale affiche lumineuse donnant sur la rue, patronymes en néon, tapis rouge en cascade sur les marches et poignées dorées comme au Palais-Royal, mais si c'est peut-être le cas ailleurs, à Chicago, Illinois, ce n'est qu'après de longues recherches infructueuses que j'ai fini par tomber sur un vague multiplex jouxtant un bowling et un autre au sous-sol d'un magasin Gap ; qui plus est sans le Scorsese ou le Clooney, mais avec le lot habituel que l'on reçoit ici l'été : sous-Scream en pagaille, pâlichonnes comédies sociales sur le besoin de sortir du ghetto (avec parfois Angela Bassett), parodies sans relief à la Zucker. Public clairsemé soudain assailli par des groupes scolaires hurleurs (composés à 99% d'afro-américains et à 70% de filles, les Blancs étant sans doute dans le privé où les séances de cinéma se font sur place) ; gigantesques poubelles intégrées dans la cloison, juste après l'entrée de la salle, surmontées d'un retentissant Thank You, pour recueillir les seaux enfin vides de pop-corn mauve et de chips diet.
Quel est donc le lien, me demandai-je au pas de course, sous une pluie glacée absolument imprévue, entre ce Sikh pâle comme un linge qui déambule de biais, ce rabbin trépignant dans son portable, ces hommes d'affaires constellés de taches de rousseur, accros au café au point qu'ils l'emportent jusque dans la rue dans un thermos, ces chinoises pressées dont les sacs en plastique pleins à rabords leur scient les jambes, ces trois grands Noirs qui chaloupent sous d'ésotériques pendentifs argentées, quel est donc le lien entre toutes ces communautés avec tics et tenues ostentatoires qui dans la plupart des villes occidentales se croisent sans jamais se regarder ? Le dollar ? La télé ? Le Big Mac ? Sharon Stone ? Peut-être simplement la peur de ce qui vient.
Des hommes jeunes et au sourire facile, très élégamment habillés, font le pied de grue dans le hall d'une clinique renommée. Ce ne sont ni des représentants des labos pharmaceutiques espérant vendre un peu plus leurs saloperies éthiques, ni des gigolos guettant l'héritière, mais comme me l'apprend le petit bristol que je ramasse discrètement, des avocats distribuant au cas où leurs cartes de visites. Une femme en béquilles d'une cinquantaine d'années, mais qui tient à en paraître presque dix de moins, ressemblant un peu à Estelle Halliday, me sourit tandis que je lui tiens la porte, et sans trop savoir pourquoi, ce sourire un peu trop frais, un peu trop franc, ce nez froncé et ces fossettes, cet incroyable charme machinal, me serrent la gorge.
14:30 Publié dans Intimité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



