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23/10/2008

ATTENTION LUNETTES !

homme_invisible.jpgS’il y a bien un point commun à l’ensemble des « productions Thomas Langmann », qui dans leur quasi-totalité sont de sombres navets, c’est bien leur souci d’accumuler des séquences, des comédiens, des décors et des accessoires afin d’éviter les scènes vides, les temps morts, les risques de non reconnaissance visuelle, tous ces moments susceptibles de sécréter une distanciation active, soit ce qui pourrait s’apparenter à un jugement. Même si on ne peut bien sûr mettre le cinéaste Richet (justement parce qu’il est cinéaste), sur le même plan que les précédents employés du monsieur, le premier film du diptyque sur Jacques Mesrine, L’instinct de mort, ne déroge pas à cette règle. Ainsi n’est-il jamais question de s’appesantir sur ce qui gène le pas de charge, sur ce qui entrave le virevoltant : baisers ou coïts, dialogues filiaux (Mesrine et son père, Mesrine et sa fille) ou contemplation de paysages, ne doivent ni faire respirer un film qui tient à se donner du souffle, ni orienter différemment son discours rôdé d’avance (en gros, "nique le système et tu mériteras le respect, c'est important le respect"), ce ne sont ni des pauses ni des soupirs, justes de brèves ponctuations, vivement interrompues par le mot d’auteur, le personnage qui sort du plan ou s’y introduit, le coup de feu brutal.

Les paradoxes d’un individu comme Mesrine (dont il semble bien cependant que le caractère pyschopathique suffise à en expliquer les soudaines variations, ce qui limite quelque peu les perspectives sociales ou politiques) ne peuvent alors être abordés autrement que par la juxtaposition de saynètes ostensiblement contradictoires ; pas de complexité interne aux plans ou aux séquences, au découpage ou au montage, ceux-ci se devant de rester justement le plus lisibles possibles. Comment dès lors, sans finesse ni patience, faire apparaître rapidement le positionnement de chacun des protagonistes et ce qui leur tiendra lieu d’éventuelle évolution ? Les jeux d’acteurs se devant d’être parfaitement reconnaissables, bien acclimatés et sans heurts, la mise en scène étant incapable de faire varier ses focales et ses angles toujours subordonnés à suivre la gestuelle en cours, enregistrant une rixe, un casse, une partie de poker ou un slow avec le même attention illustrative, alternant les champs/contrechamps du moment que ceux-ci soient mobiles (on ne compte plus les esquisses de travellings et de panoramiques qui ne semblent avoir d’autres buts que d’injecter un peu partout, sans discrimination, « de l’urgence »), il ne reste plus qu’à se servir d’astuces pour faire passer vivement le message. L’accessoire vient alors suppléer aux rigidités de mise-en –scène et aux monolithismes de l’interprétation : la paire de lunettes apporte ainsi la touche psychologique indispensable.

Mesrine est complexe et insaisissable comme ses lunettes opaques du générique d’ouverture, cadrées sous tous les angles, le signalent dûment ; le caïd en chef (Depardieu) est un homme aux intentions troubles comme ses grosses lunettes en verre fumé l’assurent, ternissant l’éclat de son regard et lui mangeant les traits ; le père de Mesrine (Michel Duchaussoy) est un petit-bourgeois introverti comme l’exige sa petite monture plaqué sur des yeux assurément frileux ; Jeanne Schneider (Cécile de France) passe par une phase de séduction et de détermination, impeccables lunettes à rebords élégamment relevés vues de face, puis de peur et de renoncement à cette vie de cavale, lunettes légèrement tordues en discrète contre-plongée de trois quart ; le milliardaire qui emploie Mesrine et sa compagne avant d’un jour brutalement les renvoyer, regarde tantôt à travers, tantôt par-dessus ses lunettes, il développe à n’en pas douter un double langage, etc…

Dans ce cinéma sérieux comme un pape et plein de sous-entendus sociétaux et de saines colères citoyennes, il n’est pas bon de perdre son temps aux nuances. Un seul mot d’ordre : « dis-moi quelles lunettes tu portes, je te dirai dans quel monde on vit. »

15:35 | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : mesrine, richet, l'instinct de mort | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

Commentaires

Oui, Ludovic, le navet de grosse production n'atteindra jamais à la dignité du nanard à petit budget bien de chez nous !

Écrit par : iPidiblue et les seconds couteaux qui font la loi | 24/10/2008

Enorme ! L'une des meilleures critiques que j'ai lues jusqu'alors.

Écrit par : Fidel Klaup | 24/10/2008

J'aime bien votre angle d'attaque !!

Sur l'équivalence des séquences, vous rejoignez Malausa de Chronicart : surtout pas de rupture, du pas de charge et du virevoltant, comme vous dites.

Écrit par : Claire | 24/10/2008

Que Jean Lefèbvre et Alice Sapritsch vous gardent, Ipidiblue !

Lisez-en davantage alors, Fidel Klaup ! (merci)

Oui, Claire, j'attendais cette critique et viens de la lire : Malausa, il me semble, défend malgré tout ce film, un peu sur le principe du "moins pire".

Écrit par : Ludovic | 24/10/2008

C'est marrant, une autre critique de Chronicart passait par le même prisme:

http://www.chronicart.com/cinema/chronique.php?id=10054

Sinon, je rapprocherais aussi cette note de la précédente, sur le thème du "trop voir, trop dire, trop net". Julien Gracq parlait des écrivains myopes et astygmates, presque comme une nécessité (décrire le détail ou le tableau, mais pas les deux à la fois). Cela doit s'appliquer sans peine au cinéma.

Écrit par : Joachim | 25/10/2008

Bien vu, Ludovic.

"L'Instinct de mort", c'est un peu du Scorsese revu et corrigé par les "créatifs" de Canal +, non?

Écrit par : Griffe | 30/10/2008

Oui, en effet, Joachim, alors lieu commun du cinéma français ou de la critique ?!

Votre formule est assez cruelle, Griffe, mais assez juste !

Écrit par : Ludovic | 03/11/2008

Les commentaires sont fermés.