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21/04/2009

MAUVAIS GENIES

Il fut un temps où les films américains aimaient mettre en valeur des idiots de toutes sortes, maladivement naïfs et puérils, dont le désordre et les balbutiements innés ou acquis, finissaient après quelques saynètes décoratives par faire sens, éclairant les autres personnages, les transfigurant même, prouvant donc que cette supposée bêtise, cette confusion expressive possédait un réel pouvoir, notamment celui de guérir les errements professionnels et les échecs sentimentaux, de remettre les pendules à l’heure et les valeurs dans le bon sens. De Rain man à Forrest Gump, en passant par La Ligne verte, ces simples d’esprit étaient des anges gardiens qui malgré les critiques et les moqueries, finissaient toujours par être efficaces, et c’était cette efficacité même qui les justifiait, c’était bien leur utilité qui en définitive les rachetait.

Depuis Fight Club cependant, il semble qu’à l’inverse ce soit le méchant de l’histoire (qu’il le soit réellement ou qu’il s’agisse d’une astuce scénaristique) qui ait en charge de dessiller le personnage principal, de lui montrer la voie. C’est lui qui entre deux insultes ou deux meurtres, peut se permettre avec une violence démonstrative sans précédent, de donner à celui qui demeure le héros, c’est-à-dire le sujet à qui s’identifier, une impulsion vitale. Ainsi dans Collateral de Michael Mann, le tueur à gages qui se sert d’un taxi pour rejoindre en une nuit ses futures victimes, permet au conducteur de celui-ci de se débarasser de ses complexes et de son humiliation sociale, en lui intimant l’ordre d’enfin répliquer à son patron qui l’exploitait jusque là sans vergogne, ou bien en l’incitant à rappeler une cliente dont il est épris, mais qu’il n’osait recontacter. Dans Gran torino de Clint Eastwood, dans la première partie du film où le personnage joué par le cinéaste est encore décrit comme raciste et sans cœur, c’est celui-ci qui pousse le jeune asiatique à aller vers une jeune fille belle et élégante, à laquelle, timide et renfrogné, il pensait sans doute ne pas avoir droit. Sous l’influence de ces mauvais génies, ces héros trouvent alors, certes couverts d’insultes ou un pistolet sur la tempe, un moyen de se surpasser, de craquer l’armure ou de ne plus se soumettre, d’enfin se libérer.

Ainsi, reprenant à la lettre les accusations de simplisme ou au contraire de cynisme dont elle peut faire l’objet, l’Amérique entend-elle bien continuer à nous persuader que c’est toujours pour le bien d’autrui qu’elle intervient, s'immisce ou régente, que son angélisme comme sa violence sont toujours évangéliques, et que de ce fait, ses travers si décriés demeurent contre toute attente notre dernier recours.

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Commentaires

Cette fois, la démonstration ne me convainc pas, cher Ludovic. Et contient même en filigrane une forme d'anti-américanisme primaire.
D'autant que c'est le procès du cinéma universel, et, partant, de la littérature auquel vous vous livrez.
C'est toute la question des bons et mauvais génies (des "héros", quoi!) que vous posez. Et c'est plutôt vain, pardonnez-moi. Un livre comme un film sont les phares d'une vie, des amis vous conduisant vers des contrées dont vous soupçonniez, comme nous tous, saisir l'existence sans pour autant trouver les chemins pour vous y rendre. Comme le "héros" pour notre existence. Et ce "héros" n'est pas définitivement, exclusivement et prétentieusement américain. Toutes les cultures possèdent leur croque-mitaine allégorique ou bien réel, et leurs "héros" pour les en protéger. Toujours l'opposition plus ou moins binaire entre les "bons" et les "méchants", car ainsi marche le monde et se situe l'Homme. La "bonne voie" évoluant quelque part entre les deux. Lapalissade, bien sûr. Comme votre analyse binaire se référant exclusivement au ciné ricain. Chez Zhang-ke, ce "héros" s'appelle "souvenir" ou "histoire" et combat le "méchant" monstre économique moderne, dans le cinéma honkongais d'action, c'est souvent la "fureur du juste" contre l'oppresseur, chez Mograbi et son fascinant Z32, cela s'appelle "prise de conscience" contre violence aveugle "de fait" (un militaire est 'fabriqué' pour mener ses actions), chez Kusturica,, c'est le "surréalisme ivre de vie", contre la "souffrance" et... dans le dernier Bigard, c'est la "tolérance naïve" contre les esprits de clocher. Eh oui, sous le rire un peu gras, pas étonnant que ce soit un ex-taulard qui réapprenne aux "brebis égarées", par son vécu, et quasi sans le savoir, le "bon chemin", que les trois religions monothéistes ont vendu, sacrifié, au profit d'une néfaste renommée : l'amour d'autrui. Un "bon" fonds de commerce, non ??

Écrit par : thierry | 21/04/2009

Bien entendu, Thierry, mon propos n'était pas, et je me suis donc mal fait comprendre, de prétendre que le combat des héros contre les croque-mitaines était exclusivement "américain", il est en effet universel, mais de pointer que l'éveilleur ou le guide des héros hollywoodiens était auparavant un idiot (ou un enfant ou un marginal rêveur selon les films auxquels on se réfère), ce qui signifiait bien quelque chose et qu'il est désormais, paradoxalement, plutôt le méchant de l'histoire, ce qui n'est pas anodin. Je pointais donc que l'Amérique se nourrit des critiques qui lui sont faites pour établir dans ses films la nature de celui qui va faire le bien d'autrui, car il s'agit toujours de ça, d'aider l'autre malgré lui, de le révéler.

Écrit par : Ludovic | 22/04/2009

Je trouve très éclairante cette comparaison, le pseudo-nietzschéisme actuel remplaçant les Béatitudes d'avant, avec toujours le besoin de secourir une victime pour son bien.

Écrit par : Jémau | 22/04/2009

C'est que vrai que comme anti-héros avec Tom Cruise on est servi ... c'est que vrai ça !

Écrit par : iPidiblue monkey business | 22/04/2009

Encore une fois, je ne pense pas que l'Amérique se nourrisse de critiques faites à son encontre pour fabriquer ses (anti-)héros. Elle est bien assez grande pour s'occuper d'elle-même. Sa vision artistique en forme de repli communautaire reste avant tout liée au trauma du Vietnam (et à sa nature intrinsèquement violente, car bâtie sur le sang des Indiens. Son nombrilisme repose tout entier sur cette douloureuse nature schyzophrène).

L'Amérique n'a que faire de notre "avis". Pour ce qui est du ciné, oui, ses vrais auteurs ont emprunté abondamment aux Européens (la Nouvelle Vague), mais ce n'est qu'interpénétration, le film noir américain ayant absorbé les codes de l'expressionnisme allemand notamment, pour les "recracher", transformés, améliorés, dans le cinéma européen (plutôt anémique en ce moment). Pour preuve, on recycle du "ricain", tant les meilleurs films de ces dernières années viennent d'outre-Atlantique. Films qui, je le répète, n'ont pas attendu nos "critiques" pour déterminer la nature de leurs (anti-)héros, ainsi que vous le pointez.

Et puis, il y a une généralisation qui me gène dans votre argumentation, par le simple fait que le ciné ricain n'est pas 'un', mais multiple.
Il reste des idiots sur les épaules desquels repose la victoire du "Bien". Il suffit de se pencher sur sa tripotée de films d'horreur et fantastiques (en phase avec un cinéma tripal né dans les années 70) bien vivaces, et c'est normal en cette période de crise, pour s'en rendre compte.

Partont de vos lignes, on pourrait avoior l'impression que l'Amérique d'Obama, c'est nous qui l'avos créée. Position sacrément prétentieuse et fumiste (et là , c'est le côté schyzophrène des Européens, rêvant de vivre le modèle américain tout en s'en défendant avec morgue).
Doublée d'une terrible naïveté, car, non, rien n'a changé, l'Homme est toujours génial en matière de sacages et d'aveuglement généralisé. Mais ça, c'est une autre affaire...

Écrit par : thierry | 22/04/2009

Peut-être avez-vous raison, Thierry, et y-a-t-il une part de prétention toute européenne dans l'idée que je formulais pour comprendre comment ont pu arriver à Hollywood le Brad Pitt de Fight Club ou le Tom Cruise de Collateral, comment Hollywood a pu donner à ces acteurs-là, ces rôles là ; peut-être en effet que l'avis des restes du monde indiffère Hollywood, mais je n'en suis pas convaincu.

Par contre je vous suis sur le fait que le cinéma américain est multiple, ce que ma formulation ne laisse en effet pas entendre. Ainsi j'aime beaucoup la mélancolie de The Wrestler...Nous parlerons alors d'un certain cinéma américain et d'une certaine Amérique.

Écrit par : Ludovic | 22/04/2009

Ludovic,
Évidemment, cet article flatte ma fibre chrétienne ! Alors évidemment, je pense aussi au Dark Knight...
[Par là même, vous me faites réaliser que les derniers super-héros ont récemment eu à faire à leurs propres doubles maléfiques. Spiderman.]
Merci.

Écrit par : fromageplus | 22/04/2009

Moi aussi fromageplus cet articulet flatte mon chibre chrétien !

Écrit par : iPidiblue remédiation fatale | 22/04/2009

De l'ange gardien à l'ange exterminateur en quelque sorte...

Écrit par : Warot | 22/04/2009

Ludovic, ne vous méprenez pas, malgré la formulation, assez agressive à me relire, de mes précédents posts : c'est toujours un infini plaisir que de me glisser dans vos lignes...

Écrit par : thierry | 22/04/2009

Je n'ai justement pas vu ces films de super-héros, cher fromageplus, ces doubles maléfiques sont-ils utiles aux héros, les font-ils "progresser" ?

iPidiblue, la contrepètrie est strictement interdite sur ce blog...

Oui Warot, c'est un peu comme cela que je voyais les choses.

Au contraire Thierry, j'aime la cinéphilie qui réagit et qui s'emporte !

Écrit par : Ludovic | 22/04/2009

Oui Ludo mais cela me chatouille ...

Écrit par : iPidiblue héros moins | 22/04/2009

Ludovic,
Vous n'avez toujours pas vu The Dark Knight ???? Je vous prescris une session de rattrapage immédiate ! Je vous ferai un mot pour excuser votre absence au bureau !

Écrit par : fromageplus | 22/04/2009

Bon, iPidiblue, alors juste une...

Et non, je ne l'ai pas vu, mais je n'avais pas adoré le précédent Batman de Nolan, ceci dit dès que le dvd est disponible, je le verrai !

Écrit par : Ludovic | 22/04/2009

Ludovic,
Je ne suis pas particulièrement fan du monde des super-héros, mais The Dark Knight possède vraiment de très grandes qualités narratives et philosophiques. Je ne maîtrise pas suffisamment le "savoir cinématographique" pour juger la facture du film, mais Nolan a réalisé un coup de maître en condensant un grand nombre de questions fondamentales, contemporaines ou pas. Et quel Joker !

Écrit par : fromageplus | 22/04/2009

J'ajoute un grain, même si je ne saurai appuyer ce que j'avance sur des titres de films ou des noms de réalisateurs, sauf que mon expérience de "regardante" me ferait dire ce qui suit sur ce qui a fait débat entre Thierry et vous. Si, Ludovic, vous auriez eu à préciser qu'il s'agissait d'"un certain cinéma états-unien", Thierry, lui, me paraît généraliser de même qu'il vous le reprochait mais en disant que le phénomène dont vous traitiez s'étendait au cinéma dans toutes les cultures. Car pour étayer ce que vous avancez, Thierry, il faudrait une étude exhaustive telle que personne n'en aura jamais les moyens. Et cela même si bien et mal sont des notions de vaste étendue. Enfin ce que je vise à dire, c'est qu'il y aurait au moins deux catégories de cinéastes : ceux qui imposent une vision, et ceux qui en proposent une, voire plutôt plusieurs. On pourrait dire qu'il y a du cinéma fermé et du cinéma ouvert, ainsi qu'on le dit de questions. Le cinéma états-unien me paraît effectivement appartenir plus souvent aux premiers types en toutes ces occurrences. Maintenant, l'est-il parce que c'est ce genre-là chez lui qui "domine le marché"... Alors, à ce titre-là, l'"anti-américanisme" de Ludovic ne me paraît pas si primaire, ce qui n'empêche pas que l'avis de Thierry pourrait nous aller jusqu'à nous inciter à nous faire sentinelle de nous-même en ce qui concerne le bon et le mauvais, etc. Le [mauvais] héros à abattre étant aussi en nous.

Écrit par : gftn | 24/04/2009

Oui, gftn, cette conception de deux types de cinéma me plaît bien ("au moins deux catégories de cinéastes : ceux qui imposent une vision, et ceux qui en proposent une, voire plutôt plusieurs").

D'ailleurs, ce balancement entre anges gardiens et mauvais génies, le film de SF (très mauvais film par ailleurs) "The Island" le récapitule pour chaque personnage : le modèle originel est un individualiste extrême et son clone est défini par son créateur comme déporvu de mauvaises pulsions, et chacun des deux apprend de l'autre lors de leurs confrontations...

Écrit par : Ludovic | 24/04/2009

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