11.01.2010
PERSPECTIVE
Il y a une dizaine d'années, lors des difficultés économiques rencontrées par le cinéma de Hong-Kong, Johnnie To, admirateur d'Akira Kurosawa et de Sam Peckinpah, n'a pas quitté le navire pour rejoindre Hollywood, contrairement à John Woo. Il a commencé au contraire à y produire des films d'action basiques dont le succès commercial lui a permis secondairement de mener à bien des projets ambitieux.
La particularité de son cinéma semble être de montrer tout ce qui sépare deux scènes d'action, ce qui les relie et les justifie, ce qui en somme fait respirer le film, lui donnant une mélodie plus qu'un rythme, et qui ordinairement est coupé au montage : Exilé est fondé sur ce principe, donner au temps une autre forme que celles de la précipitation ou de l'ennui, de la cavalcade ou de l'atonie, car si un film est une manière de représenter le monde, il peut aussi être une occasion de le mettre à distance, c'est-à-dire de le juger, et il convient pour cela de sortir des caricatures et des raccourcis (qui ne jugent pas mais condamnent ou absolvent sans plus d'examen). C'est ce à quoi s'attelle le cinéaste, en prenant le temps de faire un pas de côté lors des bousculades, de regarder ailleurs qu'en plein cœur de cible au moment de l'assaut. Ainsi Sparrow propose-t-il une mise en perspective des désordres (sentimentaux, moraux et esthétiques) qu'une jeune femme (le moineau du titre) provoque au sein d'une équipe de pickpockets. De la même manière, le remarquable Filatures brosse, comme son titre l'indique, le quotidien de policiers dans les rues de Hong-Kong, qui tentent de repérer puis de suivre divers suspects, mais au-delà de son canevas policier, propose la fascinante découverte d'une ville, de son architecture, ses métiers, ses horaires, les habitudes et les loisirs de ses habitants. La caméra, en effet, épouse le point de vue successif de policiers déguisés en passants qui se relaient tout au long du film leur quête hasardeuse, et qui ainsi, littéralement, font le découpage d'une œuvre qui si elle était muette, pourrait être un documentaire éblouissant sur Hong-Kong.
Nous sommes là à l'exact opposé de ces films qui tiennent avec ostentation à camper leur récit dans un cadre urbain délimité, comme l'auteurisant Paria de Nicolas Klotz ou l'hollywoodien 16 blocks de Richard Donner, mais sont incapables de donner à voir le polymorphisme d'une ville, la variété d'un lieu, les influences de celle-ci, les conséquences de celui-là, déterminantes ou passagères, sur l'être humain qui les habite, tout occupés à actionner les manettes de leurs figures de style, leurs archétypes, leurs monologues et leurs images qu'ils nomment personnages ou plans. To rappelle que les récits ne sont jamais que des prétextes, voire des leurres, non pas au service d'un discours pré-établi, mais à celui du surgissement du réel dans toute sa présence triviale, et qu'au bout du compte seule importe au cinéma la captation prélevée sur un arrière-plan réellement incarné, d'un regard croisé ou d'un instant suspendu qui enfin, en plein artifice, disent leur vérité.

09:25 | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : johnnie to, exilé, sparrow, filatures, richard donner, nicolas klotz, paria, 16 blocks |
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Commentaires
Beau texte, Ludovic, qui donne envie de voir ce "Filatures" !
Écrit par : Terence T. | 11.01.2010
Donc si je résume, vous Maubreuil, c'est To et Tarr ?
Écrit par : Chansonnier | 11.01.2010
Bien vu, la cinématique entre les deux images !
Écrit par : jean petit | 11.01.2010
To et Tarr, plutôt qu'Avatar, c'est cela Chansonnier.
Jean petit et Terence T, je vous remercie.
Écrit par : Ludovic | 11.01.2010
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