18.01.2010
RAPPORTS


C'est à la fois la force et la faiblesse du cinéma que de savoir mettre les poncifs en images (et d'ainsi les inscrire dans la mémoire collective, plus sûrement que quantité de travaux de sociologie), mais aussi de parvenir à les fausser, les pervertir, les complexifier (autant dire les détruire) par les rapports qu'il instaure entre les formes.
Bien avant les travaux contestables (et contestés !) de la mouvance Bourdieu, la notion de domination masculine a ainsi donné lieu à bien des images ou des plans, qui irreliés, isolés, étaient prêts à servir la démonstration (et le sont encore, illustrant volontiers, sur la Toile, certaines envolées violemment féministes), alors que le propos des films dont ils sont issus, disait tout autre chose, et parvenait justement à différencier domination extérieure et intérieure, intime et extime, mais également pouvoir sexuel et pouvoir social, au lieu de les amalgamer sans nuances (mais après bien des détours et des discours) pour aboutir, immanquablement, à la condamnation sans équivoque du... patriarcat !
Contrairement à ce que ces images suggèrent, Jeanne Moreau dans Mademoiselle manipule l'homme qu'elle désire, qui plus est dans le but de le conduire à sa perte, tandis qu'Elizabeth Taylor, dans le film de Mankiewicz, n'est pas du tout sous l'emprise machiste, mais joue l'appât pour créer des rencontres homosexuelles masculines...
Si une image n'a ainsi de sens qu'en fonction du rôle qui est le sien dans le déroulement du film (les images qui la précèdent et la suivent, le moment où elle survient, la durée de sa manifestation), elle peut aussi suffir à le résumer lorsque celui-ci se contente de signifier plan après plan ce qu'il tient à démontrer, sans le moindre souci d'équilibre ou d'articulation, de dialectique. Ainsi chez Joe Dante, toujours lourdement didactique, la Guerre des sexes est-elle jouée d'avance, et les femmes gagnantes sans autre forme de procès, tandis qu'une pléthore de films pornos, significativement classés dans la catégorie "Point of view", utilisent le plan en plongée d'une femme agenouillée pour illustrer sans peine leur conception du rapport entre les sexes.

15:46 | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : soudain l'été dernier, mankiewicz, mademoiselle, tony richardson, guerre des sexes, joe dante, point of view, bourdieu |
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Commentaires
Passionnant, comme souvent !
Écrit par : Philibert | 19.01.2010
Je suis justement tombé récemment sur un article illustré par ce photogramme du (très beau) film de Richardson !
Votre mise au point est inattendue et intéressante ; en quelque sorte l'image ment mais la suite d'images peut dire vrai...Ce qui est sûr, c'est que le morcellement des films (ne serait-ce que par le chapitrage dvd), favorise les réévaluations ou les dévaluations de façon bien sommaire. Je ne crois pas au fait qu'un film puisse être sauvé par un plan.
Écrit par : Monsieur Tergal | 19.01.2010
Je n'y crois pas non plus, Monsieur Tergal.
Merci Philibert.
Écrit par : Ludovic | 19.01.2010
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