01.02.2010
AU-DELA

Dans le Magicien d'Oz (Fleming, 1939), il y a cette perspective inouïe qui aimante tous les personnages : voir enfin le Magicien, cet être surhumain qui seul a le pouvoir de donner à chacun ce qui lui manque (du coeur, de l'intelligence, du courage). Représenté par un visage vert au crâne hypertrophié, entouré de flammes et de fumée, il n'acceptera de se montrer qu'après un certain nombre d'épreuves. Cette attente sera déçue. La Magicien n'existe pas, du moins pas vraiment, et le seul gain apporté par la réussite finale sera de quitter le pays d'Oz.
Dans Le prince des ténèbres (Carpenter, 1987), il y a cet autre avenir indicible : l'arrivée sur terre de Satan, et le commencement d'une nouvelle ère encore inimaginable. Sous la forme d'un liquide vert qui tourne à grande vitesse à l'intérieur d'un cylindre, le Prince tente de gagner un à un les scientifiques et les religieux qui redoutent ou espèrent sa venue. Celle-ci n'aura pas lieu. Le Mal absolu sera repoussé au tout dernier moment.
Le spectateur a attendu en vain l'apparition du Magicien, l'incarnation du Malin, mais cette épiphanie ne s'est pas produite. Il n'y a pas eu de transfiguration, de prodiges ou de ténèbres également inconcevables, de révélation définitive. D'ailleurs, que deviendrait le monde, que deviendrait un film, si le Magicien d'Oz ou le Diable y régnaient, où chaque voeu du plus beau au plus vil serait réalisé ?
Dans son imposant cadre symétrique cadré en contre-plongée telle une représentation divine, mêlant le vert au rouge feu, couleurs réservées au mal et à la folie, cette force phénoménale syncrétiste n'a emporté personne. La métaphore est tentante : le cinéma voudrait décupler les sensations, révolutionner la perception, donner accès à un autre mode d'être, et toute son histoire tend vers cet idéal, être plus vrai encore que le réel, plus intense et plus durable, créer un mouvement et un temps toujours en avance sur les nôtres... Mais il a beau affiner son emprise et déployer tous les prestiges de l'esthétique de fascination, il n'y parvient pas. Malgré ses prétentions, l'art cinématographique n'a pas de réalité transcendante, il n'est pas un au-delà de soi, son pouvoir n'est pas de cet ordre.
S'il ne peut nous montrer l'indicible, s'il ne peut entièrement nous ravir (au sens de rapt), il peut en revanche nous apprendre à quitter l'enfance (Dorothée à la fin du film, sort de son rêve et abandonne par là-même la radicalisation et le manichéisme : perdre Oz, c'est aussi apprendre à regarder en adulte) ; il peut nous aider à accepter d'être quitté (seul le sacrifice de la femme du héros permet à celui-ci de vivre et de rester lui-même). Ce n'est déjà pas si mal.
16:27 | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : john carpenter, prince des ténèbres, victor fleming, magicien d'oz |
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Commentaires
On peut toujours devenir schizophrène comme John Nash ...
Écrit par : iPidiblue un homme d'exception ! | 01.02.2010
Très beau texte.
Certains font dans l'aphorisme fulgurant ou l'haïku violent, vous dans le rapprochement filmique saisissant !
Écrit par : Tantale | 02.02.2010
Si je vous comprends bien, la fascination (empêcher de vivre) reste asymptotique, si bien que le cinéma peut s'avérer une école de formation (apprendre à vivre). Vous n'avez pas toujours dit ça, mais je suis plutôt d'accord.
Écrit par : Phil B. | 02.02.2010
Quel cabotin, ce Russel Crowe, quand même !
Tantale, je vous remercie (venez manger un morceau ou boire un verre à l'occasion...)
Oui, Phil B, le diptyque fascination/communion d'Abellio n'est pas violemment dichotomique ! On peut passer de l'hypnose à la recréation, tout dépend de qui regarde.
Mais il y aussi, en effet, le cinéma en tant que qu'école de vie. Apprendre à être quitté, apprendre à quitter l'enfance, c'est sans doute ce que le cinéma m'a le mieux enseigné.
Écrit par : Ludovic | 02.02.2010
Tiens ? Le mal repoussé dans Prince of darkness... Diable ! je n'ai pas du comprendre la fin... mais j'étais tellement fascinée par Alice et ses petits amis grouillants...
En tout état de cause, pour voir le malin à l'œuvre, il suffit de Voir A serious man des frères Coen... Nous somme définitivement damnés ^^
Écrit par : FredMJG/Frederique | 02.02.2010
Il est repoussé, mais il peut revenir, n'étant jamais bien loin !
J'ai vraiement envie de découvrir ce film, j'ai l'impression (mais je ne veux pas trop lire dessus) qu'il éclaire et réunit tous les précédents, aussi éloignés soient-ils...
Écrit par : Ludovic | 02.02.2010
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