09/05/2012
MECANISMES

Dans le dernier Scorsese, Hugo Cabret, comme dans Twixt, le dernier Coppola, au coeur du récit, un mécanisme d'horlogerie dont le fonctionnement s'avère problématique, métaphore commode de la machine et du dieu qui l'anime, du film et de son metteur en scène.
Martin Scorsese se voit en témoin, en héritier, en passeur. Remise à l'honneur de cinéastes oubliés, tributs aux grandes oeuvres passées, biographies et sagas : l'Histoire des images est pour lui, dans ses films, ses documentaires ou ses bonnes actions patrimoniales, l'occasion de jouer au mémorialiste-Mohican. Avec la lourde tâche ostentatoire de ne rien oublier tout en feignant de conserver une ingénuité qui serait la seule façon de déjouer l'embaumement : l'enfant insoupçonné qui court d'horloges en horloges dans les coulisses de la Gare de Lyon, s'assure ainsi quotidiennement de leur fonctionnement, consciencieusement et sans relâche, en raison de l'absence de responsable. Mais le prix à payer est celui de la lente transformation de son propre cinéma, fait de toujours plus de contrôles et d'illustrations, et de ce fait toujours plus élégant et ennuyeux, c'est-à-dire académique, avec son émotion calibrée et ses figures de style millimétrées, qui s'avèrent à la merci d'une faute de script, d'un faux raccord ou d'une baisse de rythme, écueils venant ruiner en un instant l'édifice soigneux et battre en brèche son efficacité étudiée : l'enfant-horloger ne peut être démasqué que par un éventuel retard, ou trahi par la chute d'un outil au pied d'un agent de police.

A l'opposé, Francis Ford Coppola se veut fossoyeur de son propre cinéma et inventeur de formes nouvelles, à la liberté improbable, mais il s'agit là du leurre d'un discours, car dans les faits le contrôle reste total et l'hommage à ses films passés, incessant. Le beffroi aux sept cadrans indiquant tous une heure différente, nous est annoncé comme le lieu de résidence du Diable, ce qui laisserait supposer que le film est aux mains d'un salutaire désordre multiforme, riche d'oppositions diffractées et d'un dualisme jamais réconcilié, c'est-dire di-abolique, avec les rives toujours plus disjointes du village et du campement, du rêve et du réveil, de l'inspiration et de la réalisation, du fim de genre codifié et de l'essai impromptu, de l'entertainement et de l'arty, alors que la réalité du film est toute autre. Les sept cadrans de ce beffroi toujours joliment présenté dans le champ, prennent justement bien soin de ne surtout pas annoncer la même heure. Les codes couleurs évitent tout inconfort et toute incertitude quant aux régimes d'images qui nous sont successivement présentés. L'effort de lisibilité du film est tel qu'il ruine souvent les instants de grâce de quelques images bouleversantes, de quelques plans hantés, finissant toujours par les rendre fonctionnels. Tout en haut du beffroi, malgré les cloches, le vent, les murmures et le cadavre de sa fille, l'écrivain Hall Baltimore ne trouvera rien d'autre qu'une chute en 3D pour passer au plan d'après : sous ses allures déconstruite et indomptée, la forme du film suit bien une pente sans écueil, étape après étape, parodie thaumaturgique destinée à ce que son public connaît de son oeuvre et de son autobiographie.
13:51 | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : twixt, francis ford coppola, hugo cabret, martin scorsese |
|
del.icio.us |
|
Facebook | |
Digg |








Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://cinematique.blogspirit.com/trackback/2895358
Commentaires
Très injuste, mais très bien trouvé (et c'est un spectateur qui a beaucoup aimé le Scorcese et détesté le Coppola, qui vous parle !)
Écrit par : Jean Larry | 08/05/2012
Voyez-vous, en fidèle lecteur de Cinématique, la prose poétique et profonde de Sicard et votre critique peu amène et peu consensuelle concernant ce même film, Twixt, sont sans doute ce que j'ai lu de plus intéressant concernant ce film que tout le monde a commenté à l'identique !...
Écrit par : Variacoeur | 08/05/2012
Pour ma part, je trouvais que ces deux films étaient des films "malades" mais si je vous entends bien, vous les trouvez presque en trop "bonne santé" et dans la pure maîtrise des formes.
Ce qui me touche néanmoins dans ces deux films que je suis loin d'admirer inconditionnellement, c'est la manière qu'ont les deux cinéastes de tout faire pour conserver une certaine "emprise" sur un cinéma dont les contours se disséminent de plus en plus. Ça passe par la filiation (Méliès, Poe), le gadget technologique (la 3D) et une certaine croyance (émouvante) en un monde encore doté de sens...
Écrit par : dr orlof | 08/05/2012
Jean Larry, je vous remercie.
Regardez quand même, Variacoeur, du côté des 39 blogs...
Oui, cher Docteur, c'est justement cette emprise, touchante je veux bien l'admettre, qui me gêne un peu, car elle me semble brider le cinéma du premier et affadir la saveur du second.
Écrit par : Ludovic | 08/05/2012
Bonjour, je suis totalement d'accord avec ce que vous dites sur Hugo Cabret (je m'étais fais la même réflexion à l'époque, cf. le lien dans la signature de ce commentaire). La vision qu'a Scorsese de la 3D (et, plus généralement, sa vision du cinéma dans ce film) semble purement mécaniste, dépourvue de toute dynamique profonde : tout est actionné artificiellement, de l'extérieur. Le film tombe, comme vous le dites parfaitement, dans le contrôle et l'illustration. A cet égard, je trouve que Scorsese a échoué là où Spielberg a réussi avec son Tintin : donner vie à la matière synthétique.
Sur le Coppola en revanche, je suis d'accord qu'il y a de la virtuosité satisfaite, mais peut-être moins que dans Tetro. Il m'a semblé, dans Twixt, que le dialogue entre le film de genre et le film personnel donnait l'occasion à Coppola d'être moins pompeux, plus libre en effet.
Écrit par : T.G. | 09/05/2012
Oui, Timothée, nous sommes en effet, de votre "mausolée" à mon "embaumement", sur la même longueur d'ondes et ce film paraît comme vous le concluez justement "infiniment triste".
Pour Twixt, il y a sans doute plus de liberté que dans Tetro, mais j'ai beaucoup de mal avec, exemple parmi d'autres, ces split-screens parfaitement vains autour d'appels téléphoniques...
Écrit par : Ludovic | 09/05/2012
L'obsession du contrôle chez Scorsese ?
Ne serait-on pas au contraire du côté de la passion du regard (la pulsion scopique, dit-on) - plus exactement, d'une approche cubiste de l'image cinématographique où un bref enchaînement de plans est susceptible de présenter une vision quasi exhaustive d'un personnage ou d'une situation ? Et comme pour le cubisme, ce qui en sort ne ressemble à rien de connu.
L'obsession du contrôle, donc ? Certes. Mais la compagnie est longue. Y font cortège les tenants de la plus ou moins grande liberté dans l'enregistrement : le "jeu direct" de Jean Renoir, la "coupure différée" de John Cassavetes, etc.
Car ménager, par exemple, dans une scène, un espace/temps qui laisse au hasard (cet autre nom abusif de la vie) une chance de se manifester et le faire systématiquement, n'est-ce pas construire (en creux, si l'on veut) une manière de piège, monter une sorte de dispositif ? S'il en est ainsi, qui est évident, est-on si éloigné d'une idée de contrôle ?
Le conservatisme de Coppola ?
On pourrait autrement dire : la dialectique (toujours en revenir à elle).
Depuis Les Gens de la pluie jusqu'à Tetro, la filmographie de l'homme n'a cessé de maintenir en tension classicisme et modernité.
Tension interne, également. Ainsi, dans Twixt (dont on aperçoit vite la filiation avec Rusty James et One from the Heart), l'opposition réside moins dans la "coloration" différentes des deux états : la mesure classique du temps et la toute contemporaine éternité sans mesure, que dans la passage de l'un à l'autre qui repose sur une tonalité subtilement ironique, tonalité qui pose entre les deux un ferme trait de désunion (comme un split screen). Pas de synthèse.
D'un classicisme auquel on peut toujours ajouter qu'il en contrarie les maîtres du XVIIème (la trilogie du Parrain), d'un modernisme délibérément surligné qu'il équivaut jusqu'à un certain point à un dénigrement (One from the Heart), parfois faisant coexister les deux gestes, mais d'une coexistence sans échange (Apocalypse Now) - Coppola peut être considéré de bien des façons, mais pas comme un adepte de la conservation patrimoniale et encore moins du dogmatisme formel qui, au vu des contradictions de forme comme de fond qui animent ses films, est pur contresens.
Écrit par : Mu | 11/05/2012
Il paraît qu'on manque de femmes au Festival de Cannes ! Pourrais-tu faire quelque chose ?
Écrit par : Pierre Driout | 14/05/2012
En empruntant / détournant le titre français d'un beau film de Hawks (je donne la clé parce qu'avec la cinéphilie "non-alignée" on ne sait jamais) : Driout, allez éjaculer ailleurs.
Écrit par : mu | 16/05/2012
Je sais bien que les grecs sont dans la panade mais keep cool, micro-mu !
Écrit par : Pierre Driout | 17/05/2012
Pauvre homme d'ameublement.
Vous savez quoi, macro-vit ? Rien.
Écrit par : Mu | 18/05/2012
Écrire un commentaire