05/07/2012

TRISTES PALMES

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Le jury du 65ème Festival de Cannes a donné la Palme d'Or à Amour de Michael Haneke, cinéaste qui réussit la gageure d'allier l'absence de style avec le conformisme moral le plus affligeant, rendant année après année des films à la facture lisse et morne, à l'esthétique dénuée du moindre enjeu, au service de récits aigres cherchant toujours avec hauteur à manipuler le spectateur afin de lui donner une bonne leçon. Il n'y a là rien de bien nouveau : si l’on excepte la parenthèse enchantée de 1976 à 1980, où durant cinq années consécutives des oeuvres essentielles ont été célébrées (Taxi driver, Padre padrone, L'Arbre aux sabotsApocalyspe now, Kagemusha), Cannes s’est pratiquement toujours trompé, récompensant avec régularité des œuvrettes à la mode aujourd'hui oubliées et négligeant les plus grands films du cinéma. 

Ainsi, lors du tout premier Festival de 1946, la plus haute distinction, qu'on n’appelait pas encore « Palme d'Or », revint-elle au besogneux Bataille du rail de René Clément, alors qu'étaient oubliés, en dépit des nombreux Grand Prix formant le palmarès de l’époque, les trois plus beaux films de l'immédiate après-guerre : le mythique Gilda de Charles Vidor, l'enchanteur Belle et la bête de Jean Cocteau, ainsi que le plus troublant film d’amour d’Alfred Hitchcock, Les Enchaînés ! Le ton était donné. Cannes privilégierait toujours, à quelques exceptions près, aussi bien l'académique professoral que le clinquant sans profondeur, se méfiant comme de la peste des insurrections poétiques. Qu’on en juge :

En 1955, la première Palme d'or proprement dite fut attribuée à Marty de Delbert Mann, très banale comédie romantique qui éclipsait le romantisme noir d’un chef d’œuvre de Mizoguchi, Les Amants crucifiés, tandis qu'en 1959, l'opérette filmée Orpheu Negro occultait l’un des premiers films emblématiques de la Nouvelle Vague, Les 400 coups de Truffaut. En 1962, l'Epinal de La parole donnée d'Anselmon Duarte passait devant le mystère (L'Eclipse d'Antonioni) ou la grâce (Le Procès de Jeanne d'Arc de Bresson), tandis qu'en 1966, c'est l'égrillard de Ces messieurs dames de Pietro Germi qui en remontrait au lyrisme (Le Docteur Jivago de Lean) ou à l'épique (Falstaff de Welles). En 1973, le conventionnel La Méprise d'Allan Bridges fut préféré à l'iconoclaste Grande bouffe de Marco Ferreri, confirmant qu'en ces années si fières de leur subversion, il valait quand même mieux traiter la lutte des classes à pas feutrés qu'à grands coups de hachoir. Et durant les années 80, l’exotisme devenant une valeur et l’histrionisme un mode d’expression, les mélodramatiques et boursouflées Ballade de Nayarama de Shohei Imamura (1983) et Mission de Roland Joffé (1986) en mirent plein la vue aux précis et intenses Nosthalgia de Tarkovski et Thérèse de Cavalier.

Le reste à l’avenant : en 2004, le documentaire-citoyen falsifié de Michael Moore, Fahrenheit 9/11, plutôt que des cinéastes de la trempe des Coen, de Wong Kar Waï, de Kusturica ; en 2008, le naturalisme médiocre d’Entre les murs de Laurent Cantet adapté de Bégaudeau plutôt que Two lovers, le chef d'œuvre de James Gray adapté de Dostoïevski ; en 2009 L’exécrable Ruban blanc, pensum sans risque d'Haneke plutôt que des films aussi jouissifs et audacieux que Les Herbes folles de Resnais, Inglorious basterds de Tarantino ou Enter the void de Gaspar Noé…

Emmanuel Mounier disait que « le bourgeois est l'homme qui a perdu le sens de l'Etre, qui ne se meut que parmi des choses, et des choses utilisables, destituées de leur mystère ». Cannes est un festival de cinéma qui commence par contempler un Guépard (1963) pour finir par n'attraper qu'une Anguille (1997), un festival qui nous a des décennies durant prouvé qu'il se méprenait avec constance, ou plutôt qu’il restait fidèle à sa nature bourgeoise, c’est-à-dire craignant ce qui n’est pas homologué, prévisible, confortable. Et c’est ce qui a encore été confirmé cette année avec Carax et Cronenberg, grands créateurs de formes totalement oubliés de ce triste palmarès de l’entre-soi (la plupart des lauréats avaient déjà été fêtés les années précédentes), comme ils l’avaient d’ailleurs déjà été pour Pola X (1998) et History of violence (2005).

Un oubli qui constitue, on l'aura compris, une belle consécration !

(Une version de ce texte est parue dans le numéro 48 de la revue Causeur)

 

Trackbacks

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Commentaires

Bonjour,

Ayant l'habitude de vous lire sur ce blog, ainsi que dans le magazine Eléments, je me permets de vous signaler l'existence d'un blog collectif qui consacre, cette semaine, plusieurs post au dernier ouvrage d'Alain de Benoist.

http://idiocratie2012.blogspot.fr/

Cordialement

NB : je vous trouve un peu dur avec Haneke dont certaines oeuvres (Funny games et surtout le temps du loup) m'ont paru clairvoyantes. C'est vrai que Ruban blanc est un pensum lourd, tant sur le fond que sur la forme. Et le dernier a l'air du même acabit.

Écrit par : denis | 05/07/2012

Votre texte est, évidemment, très juste et je ne trouve rien à y redire. Mais, comme toujours, le jeu va être de trouver des exceptions et il y en a eu comme "Les parapluies de Cherbourg", "Barton Fink" (bien joué, Polanski), "Sous le soleil de Satan" (d'où, sans doute, les huées des bourgeois cannois) ou encore "Sailor et Lula"...

Écrit par : dr orlof | 05/07/2012

Je vais aller voir cela Denis ! Quant à Haneke, je ne sauverais sans doute que Le temps du loup. J'ai revu récemment Funny games qui m'avait beaucoup impressionné lors de sa sortie, et n'ai pu qu'en constater les multiples manipulations.

Cher Docteur, oui le portrait est volontairement à charge, c'est presque un exercice de mauvaise foi, mais j'ai malgré tout précisé "à quelques exceptions près", et vos quatre exemples en sont bien.

Écrit par : Ludovic | 05/07/2012

Je suis allé voir Holy Motors hier que j'ai trouvé tout à fait passionnant. J'attends avec impatience de lire ce que vous en pensez pour avoir plus d'éclairages sur les points du films qui nécessitent une connaissance de l'oeuvre de Carax, ou du cinéma en général, plus importante que la mienne.

Écrit par : Gérard Plombier | 06/07/2012

Malgré l'unanimité de la presse dithyrambique (sans doute histoire de faire oublier son incompréhension de Pola X), ce qui pourrait être un mauvais présage, j'ai très envie de voir ce film qui malheureusement n'est pas encore sorti chez moi, mais ça ne saurait tarder.

Écrit par : Ludovic | 06/07/2012

Ah, vous reconnaissez tout de même un peu de mauvaise foi...
D'accord avec vous sur de nombreux points, je vous vous trouve sévère avec "Orfeu Negro", qui est plus qu'une "opérette filmée" (souvenir des déambulations de la mort à travers le carnaval, à la fin du film... bon, j'avoue l'avoir vu il y a très longtemps), et "Les 400 coups" me semble tellement surévalué (il n'y a que Léaud à sauver à mon avis).

Par ailleurs, je comprends mal votre acharnement contre Haneke, et surtout cette accusation de manipulation... N'est-ce pas le propre du cinéma depuis Méliès ? Welles, Hitchcock, Fritz Lang, Eisenstein dont vous faisiez encore l'éloge il y a peu (et j'y souscris), j'en passe, ne sont-ils pas de grands manipulateurs ?

Écrit par : Damien (de sable) | 06/07/2012

En tous cas moins absurdemet surévalué que ses films suivants qui n'ont jamais retrouvé cette liberté.

La manipulation au cinéma, Damien, j'ai peur que ce soit un sujet à tiroirs qui ne puisse être facilement traité dans un commentaire, mais il est vrai que de reprocher la manipulation en soi est un peu court, je le reconnais, car beaucoup de films jouent de ce rapport au spectateur. La question est de savoir comment on manipule (par le mensonge ou par l'émerveillemetn, par la ruse ou par la sidération) et surtout en quel but (créer de la stupéfaction ou faire la leçon, intimider ou débrider etc...). La justesse des images est un débat toujours d'actualité : peut-on tout se permettre pour "faire passer un message", l'image doit-elle servir ou interroger, ou se prêter à la seule contemplation. Ce que je reproche à Haneke, c'est ce besoin de bâtir de petites machines perverses où l'on se trouve piégé, de réduire le style à la fascination sans participation. Ses films sont, pour moi, irregardables une seconde fois, une fois le piège éventé, car il n'ouvre sur aucune échappée, pas plus qu'il ne s'appuie sur la moindre force réaliste.

Écrit par : Ludovic | 07/07/2012

Ha, Haneke ! Son problème, c'est une question de regard et de position, celle qu'il donne à ses personnages, celle qu'il nous assigne et celle qu'il se réserve. Une fois compris le mécanisme, ce n'est même pas la peine d'aller voir ses films et c'est ce que lui-même préconise à propos de "Funny games". Je m'en voudrais de le contredire.
Sur Cannes, c'est très enlevé, votre texte Ludovic, et j'approuve aux exceptions près (j'aime le Germi et le second Immamura). Au-delà des palmarès, on a pu voir tant de choses dans les palais, et se révéler tant de réalisateurs que l'on pourrait dire que le festival s'est souvent trompé dans les détails (les prix) mais a eu raison dans le global (on pourra quand même trouver des exceptions là aussi).

Écrit par : Vincent | 10/07/2012

Haneke : du mécanique plaqué sur du vivant, mais jamais drôle... Vous avez raison sur le festival, Vincent, la Palme finalement n'en est que l'écume.

Écrit par : Ludovic | 10/07/2012

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