01/10/2012

DOUBLES

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Chez Friedkin, il ne s'agit pas uniquement de tuer son double maléfique -filigrane hollywoodien par excellence- que de prendre conscience de son émergence physique, de réaliser ce que son corps engendre à force de répétitions : le rite devient machinalité, l'observation obsession, le discours incantation. On commence d'une manière ou d'une autre une filature pour finir contaminé ; on n'est plus témoin mais bourreau. Qu'il s'agisse de Jade ou de Traqué, films apparemment mineurs qui comme la Nurse cependant, creusent cette involution avec une minutie presque effrayante, et recèlent ainsi ses personnages les plus troubles, on se trouve toujours chez Friedkin devant une passation non de pouvoirs mais de faiblesses.

Dans Jade, la femme frigide sous le corps de son époux comme l'enquêteur bloqué dans sa voiture finissent par grimacer d'un dépit semblable, leur échec naissant justement de leur volontarisme. Dans Traqué, le fugitif comme le poursuivant soumettent leur corps à rude épreuve, le forçant à disparaître dans le paysage, faisant de leurs actions une preuve de leur liberté. L'erreur de tout héros friedkinien, comme de tout occidental cartésien, est bien celui-ci : le corps comme machine autonome et non comme interface, produit dérivé de nos intentions plutôt qu'intégrateur du monde en soi. L'autre comme reflet ou cible, rejeton ou initiateur monstrueux, jamais comme juste part d'identité.

Trackbacks

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Commentaires

Incompréhensible évocation de ce grand cinéaste ! Quand est-ce qu'on vous lit dans Chronicart ?

Écrit par : béni | 01/10/2012

Bonsoir, Ludovic. C'est drôle, votre note du jour rencontre ma lecture du jour : "Le réel et son double" de Clément Rosset. L'avez-vous lu ?

Écrit par : Griffe | 01/10/2012

Oui, Griffe, mais il y a bien longtemps. Je suis en ce moment du côté de Merleau-Ponty, qui est sur une ligne de phénoménologie plus "scientifique" que Rosset, que j'appréciais cependant beaucoup mais qu'il faudrait que je relise. Qu'en retenez-vous ?

béni, si cette maigre note vous est incompréhensible, un conseil, ne lisez plus. Allez voir le prochain Ozon, tout devrait y être surligné.

Écrit par : Ludovic | 02/10/2012

Comme vous avez raison de vous plonger dans M-P ! "L'Oeil est l'Esprit" ?

Ce que je retiens de ce que je suis en train de lire (me manquent encore les 20 dernières pages) est que le double, chez Lacan comme chez Shakespeare, Poe et Hegel, Rimbaud et Platon, représente selon Rosset l'angoisse de l'individu devant l'unicité du réel, du présent. La vit-on pleinement, la réalité ? Et où se trouve tout ce qu'on ne vit pas, sinon du côté de la vraie vie ? Rosset renverse l'idée commune selon laquelle le double est une image de la mort : il en fait une "part de notre identité", pour reprendre vos mots, une invention destinée à donner une profondeur (métaphysique) à l'épais et plat vécu.

Écrit par : Griffe | 02/10/2012

"L'oeil et l'Esprit" et ses cours sur le "monde sensible".
Ce que vous me dites de Rosset, oui, c'est bien ce qui m'avait semblé important chez lui, cette façon légère mais radicale de nettoyer les "arrière-mondes".

Écrit par : Ludovic | 02/10/2012

Oui, "car ce sont les fantômes qui sont cruels ; avec des réalités, on peut toujours s'arranger" (Montherlant cité par Rosset à la fin de son livre)

Écrit par : Griffe | 03/10/2012

Pour faire un peu docte les sensations de double ou de sortie du corps correspondent à des lésions d'une partie de l'encéphale appelée insula ...

Écrit par : laurence | 05/10/2012

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