16.11.2007
TACT
Lolita, de Stanley Kubrick
S'il est possible de ne pas croire une seconde au personnage joué par Viggo Mortensen dans le dernier Cronenberg, alors même que les autres personnages malgré leur outrance codifiée, appliquent à la lettre une bipolarité des plus communes dans le cinéma de genre voire dans le cinéma tout court (le patriarche mafieux, débonnaire et dangereux ; la femme médecin, fragile et pugnace ; le chien fou, sensible et violent), c'est autant par la fausseté de son attitude, à la fois séductrice et maniérée, hors-genre, que du fait d'une mise en scène qui n'envisage les décadrages discrets (pas trop quand même, il faut rester propre), que
dans l'unique but de le présenter.
Il semble même que chacune de ses scènes, toujours à la limite de l'incongru, soit une scène de présentation (de son character) ainsi que d'exposition (de son corps), une sorte d'aphorisme visuel qui le caractérise mais surtout l'enferme dans des stéréotypes divers. Cronenberg le fait ainsi rapidement sortir du processus fictionnel pour l'installer ostensiblement comme matériau, comme hypothèse d'école, malléable à merci, à la manière d'un toon pour adultes égaré et virevoltant, comme tout droit sorti d'une publicité de Jean-Paul Gaultier pour parfum masculin.
S'il donne ici ou là, machinalement, des gages à la tragédie familiale façon Gray ou à la paranoïa loufoque à la Polanski, Nicolaï, ses tatouages en témoignent de manière redondante, n'est qu'une image, particulièrement vulgaire, profane même, que l'on peut zébrer à satiété (alors que lui offre une image pieuse au moment le plus inattendu), c'est-à-dire un objet de désir forcément inassouvi, une virtualité qui ne peut que décevoir quel que soit le bout par lequel on la prend, une énigme sans code à déchiffrer autre que sa propre constitution sans cesse réinventée.
Elle est le cinéma de Cronenberg, qui s'imaginant impoli, mêle (greffe) les genres impurs et les formes violentes sans jamais aboutir cependant à de l'hétérogène ou du différencié, à de la mise en perspective scandaleuse, mais toujours à du lisse, de l'homologué, de la subversion sans aspérité, moderne en tous points. Et ainsi l'homme brutal et appremment sans affect, dont les tatouages ne sont pas un historique mais une simulation, s'avère n'être qu'un policier infiltré, qui plus est plein de sollicitude.
Ce personnage, cette image, ce cinéma ne peuvent véritablement être percés à jour, pénétrés, puisqu'ils n'offrent aucune prise malgré la sidération qu'ils encouragent. Ils sont la sphère chatoyante à l'intérieur de laquelle chacun voit ses désirs se réfléchir : un mafieux de confiance, une icône gay, une réflexion sur les transmutations corporelles et éthiques ; tout ce qu'elle ne contient en fait pas, mais présente bruyamment en devanture.
Les autres personnages comme le spectateur peuvent alors toujours tenter de les modeler à leur idée, de les interpréter, de leur faire rendre gorge, leur évanescence, leur silence, leur absence n'en sont pas moins intolérables. Comment ne pas penser ici à la Lolita peinte par Kubrick, riche de possibilités qu'elle est bien incapable d'assumer, projection mentale sans consistance réelle, sans véritable enjeu ?
Lorsqu'une image ne vous touche pas, il faut sans cesse la retoucher.
16:45 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : Cronenberg, Kubrick
18.10.2007
LABYRINTHE
Absent une semaine, voici quelques liens pour les infatigables habitués de "Cinématique" :
Le cinéma tout d'abord, avec une remarquable mise au point sur "Notre musique", une bien belle revue là , un peu de Fritz Lang pas trop formaté ici et parce qu'il vaut mieux en rire, ceci.
Pour le reste, tous ceux qui ont retrouvé avec amertume ou colère, des phrases à la virgule près voire des titres de chapitres à l'intérieur d'ouvrages de "gensdelettres" bien installés ou en cours d'intronisation, quelques mois ou années après l'envoi naïf de leur manuscrit par la poste, sauront ce que peut ressentir Alina Reyes qui prouve, après Camille Laurens et quelques autres écrivains sensibles, que personne n'est à l'abri du pillage : c'est là et c'est sans appel.
Perspectives aiguës au Café, sur cette note cinématique en diable.
Sinon, pour finir sur une pointe d'exaspération, j'observe que tout comme ces couturiers et ces "figures politiques de premier plan" venant se pousser du coude à l'exposition "Dada", tout comme Sollers baisant les pieds de Debord, Christophe Honoré claironnant Eustache, des blogs couverts de pin's, de lampions et de clignotants, fébriles à l'idée de vendre un coussin péteur en l'honneur du Darfour, osent, toute honte bue, parler de pataphysique ou d'écriture de roman...
17:15 Publié dans All that jazz , Intimité , Nitrate d'argent , Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : petite boutique des horreurs, littérature mafieuse, totalitarisme libéral
25.09.2007
LA MORT DANS LA PEAU (résumé des épisodes précédents)
Le bal des vampires, de Roman Polanski
Zemmour, celui qui se contente, et il n'est jamais assez content, de dire tout haut ce que tout le monde dit tout haut (hors plateau), qui déchire Breillat, ivre d'un rien, la pluie battante et grise endormant les voix lointaines, une dernière ronce aux mûres sèches qui revient comme une gifle, Ruquier qui se pousse du coude, avec des grimaces, des femmes de sportifs, coiffées, qui se jaugent en minaudant, une femme enceinte, les sourcils peints, qui titube en riant derrière un caddie de chips, Sarkozy qui affirme, Poivre d'Arvor qui parle de l'absence de sa fille avec certitude, des gens drôles qui se font applaudir, quelques faces ternes, les yeux scrutant la mire, qui font mine de se désintéresser, une petite fille vert-de-gris qui pleure sous les gravats, Paris Hilton et Ahmadinejad qui se succèdent, des idiots qui vitupèrent, des menteuses qui assurent, des couloirs qui se vident, une décoratrice qui peint en fanfare des fleurs insensées sur des draps brodés, des critiques exsangues qui ne veulent plus rien dire, un couple entre deux portes, chemise ouverte et robe à fleurs, qui à toute force veut donner à penser, un pyjama sali entre deux pots de terre ("Bruits de Chine"), qui fait se pâmer quelques élégantes coupe embuée à la main, Darrieussecq qui décalque, la salle du Beaupré qui fermera mardi pour de la fripe, le pigeon mort, au ventre lacéré de rose, qui s'effiloche en tournant.
15:35 Publié dans All that jazz , Intimité , Nitrate d'argent , Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Zemmour, Breillat, Ruquier, Darrieussecq
06.08.2007
VACANCY
Sous ses allures de série B ultra-violente et décomplexée, à une époque où le réalisateur Eli Roth est salué par Télérama, Motel de Nimrod Antal apparaît comme l'antidote hollywoodien idéal au Funny games d'Haneke, énumérant fébrilement tous les recours encore disponibles face à la barbarie, jusqu'à fausser le temps, afin que le crime n'ait pas lieu et qu'aucun malaise ne perdure, en clair qu'aucune question embarassante ne soit posée.
Dans le premier Argento, le héros bloqué entre deux portes de verre ne pouvait agir mais voyait tout. A cette impuissance passagère, gage de formalisation et de science futures, à cette immobilité inaugurale créant littéralement le mouvement du film, répondent quatre décennies plus tard les gesticulations de ce couple figé derrière la fenêtre de sa chambre, qui ne voit rien (tout se passe en sous-sol) mais ne cesse d'agir en tous sens ; ce qui lui permettra de retrouver ce qu'il pensait avoir perdu : un cocon.
A la tranquille singularité des personnalités répond l'indifférenciation volubile des hyperindividualistes ; à la réflexion posée, le bougisme ostentatoire.
Un film éminemment sarkozien ?
Motel, de Nimrod Antal
12:20 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : Taguieff, Antal, Motel, Argento
03.07.2007
RECYCLAGE
Tombé hier par mégarde sur l'épouvantable Equipier de Philippe Lioret, j'ai ressenti à nouveau cette amertume, bien identifiable désormais, qui me saisit lorsque je m'aperçois qu'un gamin ignore tout des péripéties de contes autrefois populaires (alors qu'il récite par coeur les fiches d'identité d'une kyrielle de héros modernes), qu'une femme ne sait pas s'abandonner (alors qu'elle se fait fort, en matière de coïts, d'être au courant de toutes les variations programmables), qu'un ami pourtant proche ne se souvient plus d'un voyage commun (alors qu'il date d'à peine cinq ans).
Il y a une sorte de sentiment qui s'apparente à de la mélancolie stupéfaite, à réaliser que ce qui est subtil ou discret, ne se perpétue pas, que les mythes collectifs, circulaires et douloureux, laissent la place aux schémas acculturés, que l'art de se laisser aimer se perd dans celui d'uploader, avec hygiène, des accords techniques, que les moments partagés, même lumineux, se gâchent par leur répétititon même. Leone, en contemplant la plaine morne et surpeuplée des westerns-spaghetti, se lamentait qu'étant "père du genre, il n'ait eu que des enfants tarés". J'ignore si Sautet pensait la même chose du genre qu'il a en quelque sorte inventé, cette poésie réaliste ensuite déformée, désacralisée, dévastée par l'engeance des académiciens de toute obédience, qui ont fait des instants magnifiques de retenue de ses cafés sous la pluie, des brèves de comptoir. Les mélodrames sociaux qui se réclament bruyamment de son patronage, ne sont en tous cas plus rien d'autres que des copies se faisant porter pâles, des leurres, de la beauté perdue.
Chat de Pagnol en clin d'oeil transitionnel, phare phallique sous les éléments déchaînés, coeurs croisés en contrechamps appliqués, orgasme sur feux d'artifices, regards qui en disent long sous le travelling avant, rien ne nous est épargné, et rien ne bouge malgré les embruns filmés de biais pour que l'émotion tangue, rien ne chauffe malgré les fronts plissés et brûlants sous les spots, car tout est mort, entre dévotion et désinvolture, embaumé dans le corset du film de jeunesse mixé par un vieux de la vieille (le syndrome Beineix, les fumigènes et les seins nus des années 80 en moins).
Cet artisanat précautionneux, qui sue sang et eau, c'est la vérité du cinéma d'aujourd'hui.
(La critique la plus involontairement cruelle vient de Première, lorsque son rédacteur s'enthousiasme qu' "avec un sens très aigu de l'observation, Lioret décrit la complexité des interactions entre individus (et que) cette dimension nouvelle fait faire à Lioret un saut qualitatif qui le situe, dans le registre subtil des drames intimistes aux côtés de cinéastes comme Patrice Leconte")
09:30 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Philippe Lioret, Equipier, Sergio Leone, enfants tarés
27.06.2007
LES MARIS, LES FEMMES, LES AMANTS, de Pascal Thomas (1989)

On imagine assez bien ce que d'anciens critiques de cinéma vaguement cinéphiles et profondément humanistes ferait d'un pareil matériau : plusieurs couples d'amis en vacances ; les maris, avec les enfants, préparant la maison sur l'île de Ré, discourant sur la vie, guettant la veuve et la fille au pair, mûrissant crânement ; les femmes, retenues à Paris avant les retrouvailles, monologuant sur les hommes, rêvant d'aventures, vieillissant avec vacarme.
On imagine tout autant, sur de telles bases, ce qu'un humoriste de télé, un comédien sur le retour, une jeune réalisatrice bien en cour, choisiraient de dire et oublieraient de montrer. Cela n'est pas bien difficile, ces films existent déjà. Ils ne proposent rien d'autre que des lieux communs avec surprises organisées, sur fond de technique bien rôdée et d'alléchante bande-son.
Le film choral, puisque celui-ci est sans doute le fleuron de ce désagéable genre, capitalise d'ordinaire avec soin son lot de coïncidences tragiques et de gags amers, comme dans le répugnant Collision, de Paul Haggis, qui ne nous montre des embrassades, n'y revient, ne s'y complaît, que pour jouir des séparations filmées à l'identique, du point de vue d'un tiers invisible, toujours bien placé, même acrobatiquement, mais étonnemment impuissant. Ce cinéma éprouvant, qui va de Lelouch à Innarritu, mute sans vergogne les mauvais en bons et les pleutres en Sauveurs, en trois lignes de scénario, deux caissons de basse, et un fondu. Il n'en est rien ici, puisque les ficelles, les ressorts, les mots d'auteur même, se retrouvent délestés de leur poids démonstratif comme de leur vaine et transitoire capacité de sidération, par ce qui les accompagne et les seconde, c'est-à-dire les désamorce tout en les gardant en mémoire.
Une citation déclamée avec emphase, ce n'est plus du Leconte quand au même moment le regard du cinéaste se pose sur celui qui écoute à peine, ou quand peu de temps après, parfois même juste avant, la caméra sait suivre avec pudeur ce qui justement se passe de mots (une rencontre, une odeur, un soupir). Une plaisanterie insistante ou une émotion appuyée, ce n'est plus du Richard Curtis quand le rythme et le ton ne se rompent pas à leur décours immédiat, mais les englobent dans leur mouvement, passant ainsi du pesant codicille à l'aléa léger, de l'allégorie à l'anecdote.
Le naturalisme poétique de Pascal Thomas, c'est un cinéma de voisinage instable, de co-existence insouciante, de brisures jamais pompeuses, où ce qui brille devient flou, ce qui s'estompe résonne, un cinéma qui résiste précieusement aux films étouffants qui partout ailleurs, tricotent leur plan de table et ruminent leurs effets sans discontinuer.
14:40 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Pascal Thomas, Les maris, les femmes, les amants









