03.11.2009
ESCROCS

Ce qui comptait à l'époque d'Il Bidone, c'était de retranscrire ce qui se passait après la fête et le spectacle, ou juste avant celui-ci, la discussion entre un personnage alarmé et son épouse déçue, le départ au petit matin d'un autre, accompagné d'un musicien et d'une danseuse pour quelques brefs instants, l'achat d'un jouet d'enfant, la contemplation d'un paysage « digne d'un Corot ». Ces courtes scènes de transition, parfois minuscules, disaient la fragilité de ces escrocs, leur maladroite insertion dans une société où l'impunité des plus vils, déjà, ne faisait pas un pli, leurs difficultés relationnelles surtout, qui étaient à la fois l'angle par lequel toute une société dévoilait sa faillite, mais aussi le ferment d'une possible régénération.
(la suite ici)
19:14 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : il bidone, fellini, kinok
15.10.2009
PRISONNIER (3)

Le monde souterrain du Village en représente la face cachée, avec ses salles circulaires où tout se décide et s'observe, ses longs couloirs qui relient entre eux des réseaux et des hiérarchies, permettant plans et projets. Sa population inattendue, sensiblement différente des villageois qui déambulent en surface, est faite de fous hilares ou en larmes, comme de soldats robotisés agissant sans réfléchir. Ces éléments pourraient alors ne former rien d'autre que la métaphore d'un cerveau, avec sa traditionnelle tripartition : cognitive (la pensée), psychique (les émotions de l'âme) et physique (les instincts du corps). Dans ces conditions, savoir qui est le N°1 reviendrait à tenter de connaître, aux confins de la neurophysiologie et de la métaphysique, qui gouverne et qui pense, c'est-à-dire qui dit « Je » en soi. Y a t-il un esprit distinct du cerveau qui aurait pouvoir sur lui (de surveillance, de contrôle, d'organisation) ou ne sommes-nous que des automates conscients, agissant machinalement, sans libre-arbitre réel mais avec l'illusion d'une volonté entretenue par la conscience de soi ? Les épisodes surenchérissent sans fin sur le principe hiérarchique, du Professeur au Général, du sous-Comité au Comité, du Roi au Juge, des N°2 au N° 1, et le Village nous fait passer habilement de l'allégorie de toute une société à la mise en images de la psychologie d'un individu, avant d'aboutir aux conflits d'hypothèses sur le fonctionnement du cerveau humain.
De la prodigieuse entreprise de Patrick McGoohan aux réflexions de Raymond Abellio, il n'y a, on l'aura compris, qu'un pas : pour se libérer des perceptions faussées de notre moi naïf (et ainsi du piège des sociétés faussement libératrices), il faut toujours qu'une partie de nous-mêmes s'extrait de la sphère sénaire (qualifiée de "structure absolue") qui règle tous nos actes et nos comportements, afin qu'émerge l'homme intérieur, le Je enfin délivré de l'ego, libre de toute immatriculation. "Je ne suis pas ce que j'ai l'impression d'être, énonce Arnaud Desjardins dans Dialogue à deux voies, je ne suis pas Pierre. Mais habituellement, je suis Pierre, je suis solide. La transparence de l'ego, c'est l'expérience que dans le " p ", dans le " i ", dans le " e ", dans les deux " r " et dans le " e " final, il n'y a pas quelqu'un. C'est l'expérience que ce à quoi je m'identifie - cette carte d'identité qui comprend un nom, une date de naissance, une certaine situation sociale, certaines adhésions intellectuelles - n'a qu'une réalité conventionnelle."

10:50 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : mc goohan, prisonnier, abellio, structure absolue, arnaud desjardins
13.10.2009
PRISONNIER (2)


15:12 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : patrick mc goohan, le prisonnier, 2001, kubrick
12.10.2009
PRISONNIER (1)

Le Prisonnier est une série télévisée anglaise tournée à la fin des années 60, devant beaucoup à l'acteur Patrick Mc Goohan, décédé en ce début d'année, qui en a assuré l'interprétation mais surtout l'a en grande partie inventée, produite, scénarisée et parfois même filmée. Aujourd'hui encore personne ne s'est accordé sur le sens final à donner à cette oeuvre qui décrit en apparence la lutte d'un agent secret démissionnaire pour s'échapper d'un village-prison où il a été conduit après avoir été drogué. Désigné comme le « numéro 6 », il aura toujours affaire au numéro 2 (celui-ci changeant à chaque épisode) qui cherche à lui soutirer des renseignements. Est-il aux mains des services secrets britanniques qui tentent d'en savoir plus sur les motifs de sa démission ou est-il entre les mains d'agents de l'Est ? Pour le savoir, il faudrait connaître l'identité du n° 1. L'évasion est impossible et l'invariable générique de fin montre le visage buté de Mac Goohan derrière des barreaux violemment refermés. Il ne faut pas longtemps pour réaliser que derrière ce banal synopsis de récit d'espionnage se cache une satire de notre monde, aussi bien celui dit libre que celui de la société soviétique puisque comme le dit l'un des N°2, le Village est « un modèle parfait d'ordre du monde ; quand les deux camps qui se font face réaliseront qu'ils se regardent dans un miroir, ils verront alors que c'était un projet d'avenir ». Et c'est ainsi que de manière prophétique, Mc Goohan décrit au mot près le nouvel ordre mondial qui prendra toute sa mesure les décennies suivantes.

Au Village, on ne compte plus les occasions de s'amuser. La joie se décrète, si bien qu'il faut toujours se préparer pour le prochain bal, le futur Festival, le Carnaval tout proche, le Concours d'art imminent, la partie d'échecs à pions humains ou les élections qui sont tout autant l'occasion de grands raouts. Au Village, la fête est toujours à son comble et le loisir un art de vivre qui justifie les habits chatoyants, les canotiers et les parapluies colorés que l'on étrenne en permanence. Il s'agit (comme des sbires en intiment l'ordre en plein bal) de ne pas s'arrêter de danser, et de comprendre le sens des panneaux d'information qui engagent à marcher sur l'herbe des squares ; comme il est également recommandé de se baigner dans les fontaines. C'est qu 'il faut avoir un corps sain, libéré de toute entrave, préalable à l'esprit clair, c'est-à-dire débarrassé des zones d'ombres, de tout ce que l'on cache encore malgré les caméras et les micros dissimulés absolument partout. Le Village est attentif, c'est une société où chacun vis-à-vis d'autrui est toujours aux écoutes, et ceux qui se taisent sont accusés ensemble, presque d'un même cri, de « rebelle » et de « réactionnaire », l'injure interchangeable des sociétés de progrès et de transparence. Vertigineuse mise en abyme pour qui découvre aujourd'hui ce propos, en pleine globalisation, en plein règne de Festivus Festivus ! D'ailleurs à la fin de la série, une fois Londres regagnée au terme du dix-septième épisode, la porte de l'appartement s'ouvrira toute seule comme celles du Village, dont il semble bien que l'on ne sorte jamais.

A suivre...
(article paru dans le numéro 131 de la revue Eléments)
10:51 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : prisonnier, patrick mc goohan, philippe muray, nouvel ordre mondial, festivus festivus, mutins de panurge, manifestation festive, v pour vendetta
06.10.2009
CONTESTATION


09:46 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : la contestation, kinok, godard, bertolucci, bellochio, lizzani, pasolini, mai 68
29.09.2009
FIXE
Il suffit parfois d'un plan pour sauver un film, d'un plan également pour en ruiner les prétentions et en dénuder les fils blancs.
Dans The Wrestler de Darren Aronofsky, la caméra en mouvement incessant prend toujours soin de cadrer Mickey Rourke dans le champ, celui qu'il ouvre par sa démarche empressée ou désabusée, comme par son regard inquiet ou admiratif ; celui qu'il va bientôt fermer, de déception, de rage ou de (rare) quiétude. Il s'agit de filmer les péripéties de ce personnage de la même manière que l'on représente un match, où Rourke se trouve ainsi, avec systématisme, toujours à l'origine d'une relation (avec des objets, des lieux, des individus) ou au contraire la subissant. C'est ainsi son point de vue exclusif qui est donné en permanence au spectateur, nouvelle manière de filmer en caméra subjectif sans renoncer au corps du sujet, ce corps en mouvement perpétuel tout autant commandé par la puissance de sa musculature que par la fébrilité de son regard.
Mais sous l'apparence d'un enregistrement neutre, s'en remettant aux émotions et aux gestes du personnage pour inquiéter, attrister, enthousiasmer, il s'agit bien d'une manipulation parmi d'autres, visant à figer le héros sous le flux de scènes qui caracolent, à le déterminer une fois pour toutes. Ce ne sont pas tant les deux séquences où il n'apparaît pas qui posent problème (le retour en bus de sa fille ; la dernière exhibition de la strip-teaseuse) car elles sont toutes deux interrompues d'une manière qui laissent penser que ces deux personnages féminins n'avaient que le catcheur en tête, qu'elles n'étaient donc agies que par la volonté et les affects de celui-ci (la jeune fille n'est pas plus surprise que cela de le trouver devant sa porte, la strip-teaseuse interrompt son numéro pour aller le rejoindre en catastrophe), mais bien un bref plan fixe injustifié par la méthode de narration que nous venons de résumer.
Lors de la seconde rencontre de Rourke avec sa fille, lorsqu'elle accepte de l'accompagner, les deux personnages sont filmés de loin, assis et se regardant, et ce silence comme cette immobilité contemplés ostensiblement, volés en quelque sorte puis jetés en pâture, trahissent bien ce qui se cachait (mal) derrière la frénésie des corps et des sentiments secoués en tous sens, derrière toutes ces images qui ne nous étaient montrées que si et seulement si Rourke nous le permettait : le désir du cinéaste d'emprisonner sa marionnette dans la démonstration (les années 80 sont un refuge mortifère)et de ne jamais l'autoriser, malgré sa précipitation et ses successives velléités, à en sortir.

11:43 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : wrestler, darren aronofsky
30.06.2009
LIEUX ET REGARDS

Il y a peu, les quinze films que Robert Guédiguian a tourné depuis 1980 ont été réunis dans un coffret, et cette procédure inhabituelle du vivant d’un cinéaste s’explique sans doute par la grande cohérence d’une œuvre qui ne peut véritablement s’apprécier que dans sa totalité, tant chaque film tisse des liens thématiques ou stylistiques avec les autres, les radicalise ou les adoucit, en transpose les intrigues ou en décline les thèmes, utilisant qui plus la même troupe d’acteurs depuis presque trente ans, en particulier Ariane Ascaride, Pascale Roberts, Gérard Meylan, Jacques Boudet, Jean-Pierre Darroussin.
Cette cohérence est avant tout topographique et c’est justement une poétique, et une politique, du lieu qui apparaissent ici. A quelques exceptions près, la plupart de ces films sont en effet tournés à Marseille, plus précisément dans le quartier de l’Estaque, qui en est le théâtre des opérations. Mais au sein de cette enclave géographique, les récits de Guédiguian tournent toujours autour de lieux chargés de sens, tels la cimenterie désaffectée de Marius et Jeannette, la villa abandonnée de Ki lo sa, le garage en faillite d’A l’attaque, le cabaret déserté d’A la vie, à la mort etc… Métaphores du monde ouvrier, tout comme lui riches d’une culture et de codes en cours d’obsolescence, ces lieux chargés d’histoire(s) appartiennent au passé, et Guédiguian avec une sensibilité à fleur de peau et une précision d’entomologiste (qualités souvent contradictoires et de ce fait rarement associées chez un même cinéaste), en célèbre à la fois la disparition et la toujours possible renaissance ; tout comme celles d’aventures humaines étrangères à l’uniformisation, à l’insignifiance, à la dégradation de tous les sens aujourd’hui triomphantes. Ses films leur donnent une chance d’être à nouveau des « lieux de vie », c’est-à-dire des endroits où l’amour peut naître, la résistance s’organiser et ainsi une nouvelle histoire prendre racine, à l'opposé des sites artificiels où s'amassent les clones sans mémoire, réifiés et gentils.
Dans Marius et Jeannette, la jeune femme du titre ne comprend pas pourquoi on se permet de laisser à l’abandon la cimenterie où son père est mort, après y avoir longtemps travaillé, alors que dans le même temps on pense à inscrire la Cité des Papes d’Avignon à l’Unesco. C’est bien de cette naïveté constitutive que le cinéma de Guédiguian est pétri, dérisoirement au service de lieux à honorer car ayant su fonder les êtres qui les ont habités. Un lieu qui fonde l’humain, c’est peut-être cela qui se joue derrière le nom de ce café sans clients mais ripoliné appartenant au personnage joué par Meylan dans La ville est tranquille : « Bar Georges ». De même, qu’il s’agisse de l’immeuble de banlieue de L’argent fait le bonheur, des appartements entourant une courette de l’Estasque dans Marius et Jeannette, des différents quartiers marseillais du film choral La ville est tranquille, chaque personnage, dans ses errances, ses erreurs et sa capacité (ou non) à s’affranchir de toute une série d’oppressions, ne se définit que par l’endroit où il habite, c’est-à- dire d’où il regarde. Ainsi de film en film, une véritable réflexion sur le regard s’organise : celui que l’on porte sur d’autres lieux, autrement dit sur l’Autre ; celui que l’on oriente à partir de soi. En ce sens, la remarquable scène de la gare dans le dernier opus, Lady Jane, seul film de genre policier dans cette filmographie empreinte de réalisme poétique, permet à la fois de servir idéalement la tension d’une scène codifiée (l’attente par plusieurs personnages disséminés dans la gare d’un individu venant récupérer une rançon) mais également (car l’attente sera vaine), de dire la désorientation de notre temps, où les lieux se multiplient tout en s’uniformisant, où le regard se perd, ravi ou éteint par la multitude des formes qui l’entourent.
Dis-moi où tu habites, quels murs te protègent ou t’enserrent, quels lieux te hantent, je te dirai qui tu es, annonce effrontément, en plein règne panoptique, Robert Guédiguian, cinéaste que l’on pourrait qualifier de localiste, tant il ne fait apparaître ses figures et ses familles qu’en lien direct avec le paysage sur le fond duquel elles se détachent, justement parce qu’elles en sont nourries. L’aboutissement de cette réflexion sur le lieu (qui fonde plutôt qu'il n'emprisonne) et le regard (qui se dirige au lieu de se soumettre) est alors, logiquement, Le voyage en Arménie, admirable ode à l’identité défiant les caricatures identitaires.

10:46 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : robert guédiguian, localisme, modernité, regards, lieux, marius et jeannette, lady jane
22.06.2009
TICKETS, D'OLMI, LOACH ET KIAROSTAMI

Tickets est une heureuse surprise. Tout d’abord parce que ce film à sketches prend en effet soin de ne pas se contenter de donner un cadre géographique aux cinéastes convoqués, mais propose, puisqu’il s’agit d’un voyage en train, un lieu qui soit aussi l’expression d’une durée, celle qui permet de relier entre eux des instants et des espaces. Des blocs de temps cousus ensemble ou plutôt découpés selon un rythme qui les fait gagner en ampleur, des plans creusés par le temps qui les modifient en les habitant : le train en mouvement est justement la métaphore même de ce que peut être un film, une distance dirigée vers un but, dans une forme qui conquiert l’instant, tandis que ses segments articulés entre eux en fonction de leurs antagonismes ou de leur complémentarité, la tension née de l’appariement de plans ayant chacun leur identité propre, révèlent également sa nature politique.
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09:39 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : ermanno olmi, abbas kiarostami, ken loach, critique cinématographique, politique, impolitique, julien freund, tickets
03.06.2009
REQUISITOIRE

15:23 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : nicolas klotz, paria, la blessure
30.03.2009
APRES L'HISTOIRE
Le couple et la famille représentaient le dernier îlot de communisme primitif au sein de la société libérale. La libération sexuelle eut pour effet la destruction de ces communautés intermédiaires, les dernières à séparer l’individu du marché. (Michel Houellebecq, Les particules élémentaires)

Après avoir entendu aussi bien les louanges d’avant Extension du domaine de la lutte que les cris d’orfraie d’après Les Particules élémentaires et surtout Plateforme, il est assez vite apparu que Michel Houellebecq n’avait jamais été vraiment lu par ceux qui faisaient profession d’étudier ses écrits, lesquels se sont donc successivement crus permis de voir chez ce grand écrivain, qui laisse loin derrière lui les auto-fictions frileuses, les auto-célébrations mornes et les pamphlétaires sans mesure, une forme nouvelle d’esthétiquement correct (comme une sorte de Cioran policé, aimablement contemporain) puis à l’inverse, un mixte bavard de cynisme et de misogynie (tel un Céline qui bénéficierait d’une scandaleuse impunité sociale). Et c’est exactement la même chose qui est arrivée avec son film, La possibilité d’un île, manifestement non vu par ceux qui se sont plaint de « la laideur des décors » ou de son « absence de rythme », l’affublant de l’injure suprême de « série Z », qui révélait sans équivoque non pas seulement leur méconnaissance du cinéma mais surtout leur haine de celui-ci une fois les panthéons bien installés.
(La suite, ici)
10:17 Publié dans Raison et sentiments | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : houellebecq, la possibilité d'une île, poltergeist, tobe hooper




