09.12.2009
FILIATION

Aujourd'hui, j'ai les mots.
Il m'est facile de te dire combien, de te dire jusqu'où. Aujourd'hui, je ne crains rien, tu m'écoutes docile, sans rire, ou alors si peu. C'est que rien n'est grave pour toi, rien ne te contraint longtemps, rien ne brise puisque chaque matin tout renaît. Aujourd'hui, face à toi, à mots couverts bien sûr, à mots d'enfance, je peux te parler de ce que tu es, de la vie qui ment et de celle qui comble, des gens qui comptent et de ceux qui ne compteront jamais.
Aujourd'hui, à partir d'un conte, d'un souvenir, d'un murmure, je peux t'assurer le plus tranquillement du monde de cet amour sans preuve, de cette évidence qui se passe de mots, et c'est dire combien je peux en aligner des mots, pour le plaisir, avec déraison, avec emphase, certain de ton attention puis de tes oublis, certain de leur inutilité profonde, de leur beauté simple. Il te suffit d'un haussement d'épaules un peu plus appuyé, d'un coup d'oeil sur le côté un peu plus soutenu, pour que disparaissent les pressentiments et ne demeurent que les heureux présages, pour que se dissolvent les tourments de l'héritage et frémissent encore tous les possibles. Comme dans ces films où un contrechamp, un élargissement du cadre, un bref panoramique soudain révèlent une image effrayante, illusion sans gravité qui s'estompe dans l'instant, mauvais rêve déjà dissipé, sursaut de rien du tout.

Un jour, cependant, je ne saurai plus te parler. Je continuerai comme avant et ce sera mon erreur, m'envirer de mots dont l'inutilité même fera scandale.
Malgré le champ englué, les variations du cadre verrouillées, les panoramiques insistants, je tâcherai en vain de faire comme si de rien n'était. Tu m'écouteras avec inquiétude, ou ennui, pressée d'en finir. Ton attention te fera mal alors tu te serviras d'oublis, pour moins souffrir. Mes efforts seront risibles, mon acharnement indécent. Je ne saurai te dire mon amour qu'en bafouillant d'importance, qu'en te fatiguant. Les images s'ancreront. Tu seras toujours plus attirée au-dehors, et moi jamais assez présent. Les garçons qui baillent en caressant tes hanches, leur voix goguenarde, leur aisance, leur fièvre, face à tout cela je serai banal, préoccupé pour des riens, tellement vieux.

Plus tard, alors que j'en aurais perdu le goût, sans doute reviendras-tu chercher les mots. Les mots sans gravité, les regards légers, les images volatiles, éparses, ni tristes ni gaies juste passantes. Et je reprendrai confiance. Nous rirons ensemble de ton insouciance, de mes maladresses, de tes peurs si étrangement semblables aux miennes, de notre envie de fuir, de notre peur du vide, de notre besoin de temps. Il y aura cette petite ride à ton front, identique, et cet homme qui t'attendra. Je te regarderai partir vers lui sans crainte, un peu hésitant quand même, soudain affairé.
J'aurai enfin grandi.
09:15 | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : ma fille, ponette, doillon, il bidone, fellini, un dimanche à la campagne, tavernier |
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