08.02.2010

SEPARATION

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Ce cinéma où la profondeur de champ se doit d'être investiguée sans temps mort, où ce n'est qu'à bout de souffle qu'elle peut être parcourue, cinéma de fuites en tous genres, de renseignements (et donc de surprises) démultipliés, où le danger va soudain surgir, où la piste va bientôt se perdre, où l'attente ne peut que tuer et l'angoisse se renforcer au moindre répit ; ce cinéma du vertige et du temps déjà perdu, du regard capté de force pour qu'il croit aux formes, ce cinéma encore attaché au surgissement plutôt qu'à la sidération, mais annonçant déjà les séquences raccourcies, le montage imprécis, le découpage sommaire de tant de films qui voient à présent dans le numérique de quoi satisfaire leur besoin de coercition : dépasser le cadre, extravertir le plan, brouiller les combats, accumuler les corps, magnifier les courses quelle qu'en soit la fin.
Et puis ce cinéma de l'exploration attentive, du juste passage du temps, du regard qui flâne et qui découvre, ce cinéma de moments partagés, de formes reliées, de rigueur contemplée. Ce cinéma de participation où l'accélération ne veut pas soumettre ni l'accalmie distraire, mais où le temps est enfin donné, où le regard a tout loisir d'évaluer et d'envisager les sentiments et les lieux, cette gifle, ce baiser, cette cambrure, ce cadre enfin rendu nôtre.
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05.02.2010

EMOTIONS

Si l'on met de côté les sites plus ou moins officiels de lecteurs d'écrivains (certains affligeants, d'autres vivifiants), les blogs d'écrivains (assez rares tout compte faits, et les meilleurs sont ci-contre!), les sites promotionnels d'écrivains (sans intérêt aucun, à l'instar d'un quelconque blog de politique ou d'éditorialiste), la littérature sur la Toile (qu'elle apparaisse sur le mode de la critique ou de la création) fait en général la part belle aux faits anodins transcrit d'une terrifiante écriture blanche, aux tentatives avortées de fictions lourdes, aux analyses qui paraphrasent (et qui font la claque) ou à celles qui tournent en rond dans le pré carré de leurs obsessions (avec Majuscules, écheveau de phrases sans souffle mais très endurantes, lieux communs emphatiques etc...).

Les liens de ce vendredi montrent cependant qu'une autre critique (ici) et une autre écriture () sont possibles. Ce dernier texte, qui a provoqué en moi ce "tremblement constant" dont parlait Bachelard au sujet de Paulina 1880 de Pierre Jean Jouve, est tout simplement bouleversant.

 

03.02.2010

RISQUE

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"Et si nous vivions au fond une époque fort peu sexuée, où l'image de soi passerait de moins en moins par l'autre en tant qu'il est durablement identifié mais par "les autres" comme forme abstraite du "on" ? (...) Une société dans laquelle la compulsion de répétition, qui naît et meurt sur place, remplacerait les apprentissages, certes dangereux - puisqu'ils amènent à se quitter soi-même pour, peut-être, se trouver ou bien se laisser engloutir dans le gouffre du monde, - mais féconds."

(Pierre Le Vigan, Le Front du cachalot)

01.02.2010

AU-DELA

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Dans le Magicien d'Oz (Fleming, 1939), il y a cette perspective inouïe qui aimante tous les personnages : voir enfin le Magicien, cet être surhumain qui seul a le pouvoir de donner à chacun ce qui lui manque (du coeur, de l'intelligence, du courage). Représenté par un visage vert au crâne hypertrophié, entouré de flammes et de fumée, il n'acceptera de se montrer qu'après un certain nombre d'épreuves. Cette attente sera déçue. La Magicien n'existe pas, du moins pas vraiment, et le seul gain apporté par la réussite finale sera de quitter le pays d'Oz.
Dans Le prince des ténèbres (Carpenter, 1987), il y a cet autre avenir indicible : l'arrivée sur terre de Satan, et le commencement d'une nouvelle ère encore inimaginable. Sous la forme d'un liquide vert qui tourne à grande vitesse à l'intérieur d'un cylindre, le Prince tente de gagner un à un les scientifiques et les religieux qui redoutent ou espèrent sa venue. Celle-ci n'aura pas lieu. Le Mal absolu sera repoussé au tout dernier moment.
Le spectateur a attendu en vain l'apparition du Magicien, l'incarnation du Malin, mais cette épiphanie ne s'est pas produite. Il n'y a pas eu de transfiguration, de prodiges ou de ténèbres également inconcevables, de révélation définitive. D'ailleurs, que deviendrait le monde, que deviendrait un film, si le Magicien d'Oz ou le Diable y régnaient, où chaque voeu du plus beau au plus vil serait réalisé ?
Dans son imposant cadre symétrique cadré en contre-plongée telle une représentation divine, mêlant le vert au rouge feu, couleurs réservées au mal et à la folie, cette force phénoménale syncrétiste n'a emporté personne. La métaphore est tentante : le cinéma voudrait décupler les sensations, révolutionner la perception, donner accès à un autre mode d'être, et toute son histoire tend vers cet idéal, être plus vrai encore que le réel, plus intense et plus durable, créer un mouvement et un temps toujours en avance sur les nôtres... Mais il a beau affiner son emprise et déployer tous les prestiges de l'esthétique de fascination, il n'y parvient pas. Malgré ses prétentions, l'art cinématographique n'a pas de réalité transcendante, il n'est pas un au-delà de soi, son pouvoir n'est pas de cet ordre. 
S'il ne peut nous montrer l'indicible, s'il ne peut entièrement nous ravir (au sens de rapt), il peut en revanche nous apprendre à quitter l'enfance (Dorothée à la fin du film, sort de son rêve et abandonne par là-même la radicalisation et le manichéisme : perdre Oz, c'est aussi apprendre à regarder en adulte) ; il peut nous aider à accepter d'être quitté (seul le sacrifice de la femme du héros permet à celui-ci de vivre et de rester lui-même). Ce n'est déjà pas si mal.

29.01.2010

ANTHOLOGIE

Les liens de ce vendredi seront cinéphiliques en diable :

Un extrait saisissant du film inédit de Welles, The other side of the wind, déniché par l'indispensable Pradoc, dont je n'hésite pas à reproduire la dernière remarque : "Certaines personnes ne supportent pas que je me prétende écrivain. Il me suppose de l’orgueil et voudrait partager ce qu’il croit être un trésor, que je n’ai pas le droit de réclamer. Ce qu’ils ignorent, c’est qu’il s’agit d’un trésor d’enfant : Une boîte à chaussures, une ficelle, un élastique, un briquet. Voilà la littérature en ma possession."

A la suite du beau palmarès de Griffe, une discussion d'anthologie dans les commentaires, entre Ed(isdead) et Père Delauche, qui ravira les observateurs de la querelle Positif/Cahiers.

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, le vidéoclip que tourna Rohmer.

27.01.2010

ANDROGYNE

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"Dans une société démocratique, à partir du moment où les conditions s'égalisent, toute différence devient intolérable. La différence homme-femme devient un problème majeur, alors qu'elle l'était beaucoup moins dans les sociétés aristocratiques, où la galanterie régissait les rapports entre les sexes... On voit aujourd'hui que, pour beaucoup, l'enjeu n'est pas d'amener la société et les individus qui la composent à repenser la différence sexuelle comme une richesse féconde, mais bien d'imposer un ordre nouveau, celui de l'androgyne narcissique à la sexualité indéfinie."
(Natacha Polony)

25.01.2010

DOPPELGANGER

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Au début de Profession : reporter d'Antonioni, le personnage joué par Jack Nicholson décide de changer d'identité, en prenant celle d'un homme décédé dans la chambre voisine de la sienne. Avant cette décision, il contemple longuement le cadavre qui lui ressemble étrangement. Il croit alors, et le spectateur avec lui, qu'il va pouvoir être le démiurge d'une vie nouvelle, se débarrasser des échecs accumulés dans son existence antérieure, enterrer David Locke et devenir cet autre riche de tous les possibles, s'extirper du désert spirituel qui le ronge pour se constuire enfin une identité. Il n'observe cependant que son propre devenir, sa propre mort, car c'est bien cette identité usurpée (celle d'un vendeur d'armes) qui le conduira à son exécution finale.

Max Ophüls, quelques décennies plus tôt, dans le premier sketch du Plaisir, montre également un personnage (joué par Claude Dauphin) en train d'en observer un autre presque mourant, sans réaliser qu'il contemple là, avec une pointe dégoût et beaucoup de pitié, celui qu'il sera bientôt. Le fringant danseur, pris d'un malaise soudain, se révèle sous son masque un vieillard haletant, édenté, épuisé ; durant les soins que lui prodigue le médecin, son épouse brosse le portrait d'un homme autrefois séduisant et jouisseur, n'ayant jamais accepté que son temps soit passé, un homme en tous points semblables au docteur qui retourne bien vite au "Palais de la danse."

Antonioni comme Ophüls synthétisent par un plan similaire leur vision noire de l'existence, le premier avec un certain sadisme, parce qu'il survient au début d'un film qui fait d'une possible entreprise de renaissance, le moyen le plus sûr d'accélérer la venue du trépas, le second avec mélancolie, puisqu'il clôt une leçon de morale non comprise, le dernier plan semblant sceller le devenir du médecin. Pourtant si ces deux films paraissent ne servir à rien, sinon à boucler la boucle, ils tentent tous deux de vanter la légèreté, la frivolité même, malgré le poids du destin, de célébrer le mouvement (les travellings incessants d'Ophüls, les cadrages "aériens" d'Antonioni, en téléphérique ou en voiture) en dépit de la mort immobile toujours enchâssée dans le cadre, toujours chez ces cinéastes profondément pessimistes, déjà-là

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22.01.2010

ANIMAL

Le lien du vendredi, c'est le nouveau numéro de la revue Eléments, qui se permet de traiter d'Alexandre Mathis et de Pascal Quignard, d'Henry de Monfreid et de Mona Ozouf, de Jean-François Davy et de Roberto Rossellini, de Whitehead et de Levi-Strauss, avec un dossier central qui en substance tourne autour de cette drôle de question : l'animal est-il un homme comme les autres ?

18.01.2010

RAPPORTS

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C'est à la fois la force et la faiblesse du cinéma que de savoir mettre les poncifs en images (et d'ainsi les inscrire dans la mémoire collective, plus sûrement que quantité de travaux de sociologie), mais aussi de parvenir à les fausser, les pervertir, les complexifier (autant dire les détruire) par les rapports qu'il instaure entre les formes.
Bien avant les travaux contestables (et contestés !) de la mouvance Bourdieu, la notion de domination masculine a ainsi donné lieu à bien des images ou des plans, qui irreliés, isolés, étaient prêts à servir la démonstration (et le sont encore, illustrant volontiers, sur la Toile, certaines envolées violemment féministes), alors que le propos des films dont ils sont issus, disait tout autre chose, et parvenait justement à différencier domination extérieure et intérieure, intime et extime, mais également pouvoir sexuel et pouvoir social, au lieu de les amalgamer sans nuances (mais après bien des détours et des discours) pour aboutir, immanquablement, à la condamnation sans équivoque du... patriarcat !
Contrairement à ce que ces images suggèrent, Jeanne Moreau dans Mademoiselle manipule l'homme qu'elle désire, qui plus est dans le but de le conduire à sa perte, tandis qu'Elizabeth Taylor, dans le film de Mankiewicz, n'est pas du tout sous l'emprise machiste, mais joue l'appât pour créer des rencontres homosexuelles masculines...
Si une image n'a ainsi de sens qu'en fonction du rôle qui est le sien dans le déroulement du film (les images qui la précèdent et la suivent, le moment où elle survient, la durée de sa manifestation), elle peut aussi suffir à le résumer lorsque celui-ci se contente de signifier plan après plan ce qu'il tient à démontrer, sans le moindre souci d'équilibre ou d'articulation, de dialectique. Ainsi chez Joe Dante, toujours lourdement didactique, la Guerre des sexes est-elle jouée d'avance, et les femmes gagnantes sans autre forme de procès, tandis qu'une pléthore de films pornos, significativement classés dans la catégorie "Point of view", utilisent le plan en plongée d'une femme agenouillée pour illustrer sans peine leur conception du rapport entre les sexes.
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15.01.2010

ROHMERIENS

Les liens du vendredi, ce sont ces quelques textes, ici, ici aussi, , là encore, là enfin, qui ont tous en commun l'approche sensible de l'oeuvre rohmérien.

12.01.2010

HOMMAGE

Il est bien des façons de rendre hommage au très grand cinéaste français qu'était Eric Rohmer (1920-2010), la mienne sera de répéter scrupuleusement, amoureusement, passionnément, ces mots qu'il inventa : Laurence de Monagham, Amanda Langlet, Emmanuelle Chaulet, Gwénaëlle Simon, Béatrice Romand, Marie Rivière, Sophie Renoir, Aurelia Nolin, Florence Darel, Stéphanie Crayencour, Clara Bellar, Cécile Cassel, Jessica Forde, Anne Teyssèdre...
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11.01.2010

PERSPECTIVE

Il y a une dizaine d'années, lors des difficultés économiques rencontrées par le cinéma de Hong-Kong, Johnnie To, admirateur d'Akira Kurosawa et de Sam Peckinpah, n'a pas quitté le navire pour rejoindre Hollywood, contrairement à John Woo. Il a commencé au contraire à y produire des films d'action basiques dont le succès commercial lui a permis secondairement de mener à bien des projets ambitieux.

La particularité de son cinéma semble être de montrer tout ce qui sépare deux scènes d'action, ce qui les relie et les justifie, ce qui en somme fait respirer le film, lui donnant une mélodie plus qu'un rythme, et qui ordinairement est coupé au montage : Exilé est fondé sur ce principe, donner au temps une autre forme que celles de la précipitation ou de l'ennui, de la cavalcade ou de l'atonie, car si un film est une manière de représenter le monde, il peut aussi être une occasion de le mettre à distance, c'est-à-dire de le juger, et il convient pour cela de sortir des caricatures et des raccourcis (qui ne jugent pas mais condamnent ou absolvent sans plus d'examen). C'est ce à quoi s'attelle le cinéaste, en prenant le temps de faire un pas de côté lors des bousculades, de regarder ailleurs qu'en plein cœur de cible au moment de l'assaut. Ainsi Sparrow propose-t-il une mise en perspective des désordres (sentimentaux, moraux et esthétiques) qu'une jeune femme (le moineau du titre) provoque au sein d'une équipe de pickpockets. De la même manière, le remarquable Filatures brosse, comme son titre l'indique, le quotidien de policiers dans les rues de Hong-Kong, qui tentent de repérer puis de suivre divers suspects, mais au-delà de son canevas policier, propose la fascinante découverte d'une ville, de son architecture, ses métiers, ses horaires, les habitudes et les loisirs de ses habitants. La caméra, en effet, épouse le point de vue successif de policiers déguisés en passants qui se relaient tout au long du film leur quête hasardeuse, et qui ainsi, littéralement, font le découpage d'une œuvre qui si elle était muette, pourrait être un documentaire éblouissant sur Hong-Kong.

Nous sommes là à l'exact opposé de ces films qui tiennent avec ostentation à camper leur récit dans un cadre urbain délimité, comme l'auteurisant Paria de Nicolas Klotz ou l'hollywoodien 16 blocks de Richard Donner, mais sont incapables de donner à voir le polymorphisme d'une ville, la variété d'un lieu, les influences de celle-ci, les conséquences de celui-là, déterminantes ou passagères, sur l'être humain qui les habite, tout occupés à actionner les manettes de leurs figures de style, leurs archétypes, leurs monologues et leurs images qu'ils nomment personnages ou plans. To rappelle que les récits ne sont jamais que des prétextes, voire des leurres, non pas au service d'un discours pré-établi, mais à celui du surgissement du réel dans toute sa présence triviale, et qu'au bout du compte seule importe au cinéma la captation prélevée sur un arrière-plan réellement incarné, d'un regard croisé ou d'un instant suspendu qui enfin, en plein artifice, disent leur vérité.

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08.01.2010

AVATAR

Le lien du vendredi, c'est cette belle (psych)analyse du film de James Cameron.

05.01.2010

FAIS-MOI PLAISR

Des trémoussements de Clavier aux grimaces de Merad, de l'abus de personnalités de Garcia aux trois facettes et demi de Dujardin, du gros trait de Dupontel au rire gras de Jugnot, il ne faudrait pas croire que le faible niveau des comédies françaises d'aujourd'hui corresponde à un quelconque déclin. Des Branquignols jusqu'à Etienne Chatilliez et de Gérard Pirès à Claude Zidi, il existe dans notre pays une véritable tradition de l'historiette sans âme mais au rythme soutenu, de la situation cocasse annoncée bruyamment, du gag qui tombe à plat tout en disant long (...)

La suite, ici.

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