Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

23/02/2015

DES FILMS ET DES DIEUX

 

 

Voici venu le temps du nouveau questionnaire cinéphilique.

 

Après l'Erotisme, la Mort, le Cinéma et la Politique, traiter des liens entre la religion et le cinéma  devrait, du moins je l'espère, intéresser autant les dévôts que les libre-penseurs.

Voici 20 questions auxquelles chacun pourra répondre, selon ses convictions et sur le support qu'il affectionne (commentaires, blogs, sites, statuts Facebook etc..). C'est dans l'esprit le plus oeucuménique qui soit que nous les recenserons toutes en ce lieu, y répondant à notre tour dans trois jours.

 

Pour le reste, que vos Dieux-Lares respectifs veillent sur chacun d'entre vous.

 

 

1) Parmi tous ceux qui ont été représentés au cinéma, quel est votre dieu préféré ?

2) Quel édifice religieux, présent dans un film, vous a donné envie de vous y attarder ?

3) Quel personnage de prêtre vous a le plus marqué ?

4) Quel est le film le plus blasphémateur que vous connaissez ?

5) Quel Jésus de cinéma vous semble le plus fidèle à l’original ? Et le moins ?

6) Pour quel film mythologique, avez-vous un faible ?

7) Quel est votre film de moines (ou de nonnes) favori ?

8) Parmi les films abordant la religion juive, quel est votre préféré ?

9) Même question pour l’islam ?

10) Quel film a su le mieux traduire l’intensité du monde païen ?

11) Sous les traits de quelle actrice aimeriez-vous voir une apparition de la Vierge Marie ?

12) Dans quelle œuvre avez-vous trouvé dépeint le plus fidèlement un rituel religieux ?

13) Un miracle vous permet d’entrer véritablement à l’intérieur d’un film : lequel ?

14) Quel est votre Diable préféré ?

15) Avez-vous découvert une religion au cinéma ?

16) Quel est à vos yeux le plus grand cinéaste chrétien ?

17) Dans la république islamique dépeinte par Michel Houellebecq dans son dernier roman, Soumission, quels cinéastes ou quels films auraient, à votre avis, droit de cité ?

18) Quel film vous obligerait-on à revoir sans cesse si vous séjourniez aux Enfers ?

19) Etant entendu que la cinéphilie est pour vous une sorte de religion, quel en est le ou les dieux ? Le ou les prophètes ? Les rites principaux ?

20) Y-a-t-il une scène ou un film qui ait un jour choqué vos convictions, que celles-ci soit de nature religieuse ou non ?

Religion-and-catholic-church-in-Federico-fellini-movies-nun-juliet-of-the-spirit.jpg

Dans les commentaires ci-dessous, les réponses de :

Florent, de Cinecdoche 

Christophe, d'Avis sur des films 

Carole, de Nord-nord-ouest 

Amandine

Ipidiblue, du Parti pris d'écrire 

Damien (de sable)

Edouard, de Nage nocturne

Volker Rivinius, de Surrealistic pillow

Pierre Audebert

Montalte, de La page de Pierre Cormary

*

Sur leur blog, les réponses de :

Vincent (Le journal du Dr Orlof)

Frédérique (Les nuits du chasseur de films)

Pradoc (le Bloc)

*

1) Parmi tous ceux qui ont été représentés au cinéma, quel est votre dieu préféré ?

Ce sera une déesse. La plus belle d'entre toutes : Vénus. Sous les traits d'Uma Thurman dans Les Aventures du baron de Münchausen, de Terry Gilliam.

gal_nude-scene_uma-thurman.jpg

2) Quel édifice religieux, présent dans un film, vous a donné envie de vous y attarder ?

 

L'église où les diverses pensionnaires de la Maison Tellier, dans Le Plaisir de Max Ophuls, viennent se recueillir, sous les yeux émerveillés de Gabin. Frou-frous, mouchoirs en dentelle et moues exagérées, et puis soudain la grâce d'un instant sur le visage de Danielle Darrieux.

 

20294774.jpg

3) Quel personnage de prêtre vous a le plus marqué ?

 

La souffrance du petit prêtre du Journal d'un curé de campagne, de Bresson. 

095c304a82864f8a23977e64c6bf15e1.jpg

4) Quel est le film le plus blasphémateur que vous connaissez ?

 

Salo, de Pasolini, car ce sont les idéaux de notre société, d'autant plus sacrés qu'ils sont faisandés, qui y sont méthodiquement salis.

Capture4.jpg

5) Quel Jésus de cinéma vous semble le plus fidèle à l’original ? Et le moins ?

 

Le très beau Roi des Rois de Nicholas Ray, reste le plus fidèle aux textes de la légende biblique. Et celui de la dernière tentation du Christ, de Martin Scorcese, remarquable adaptation du passionnant roman de Kazantzakis, le plus fidèle aux interrogations que cette légende suscite.

ob_9cf0ac_kingofkings.jpg

6) Pour quel film mythologique, avez-vous un faible ?

 

Pour sa vivacité, sa verdeur, ses trucages à la Méliès et la présence de la mystérieuse Jacqueline Sassard, sans hésiter Les Titans, de Duccio Tessari.

image-68949-0-375-90.jpg

7) Quel est votre film de moines (ou de nonnes) favori ?

 

Sans hésiter non plus, le splendide Narcisse noir du merveilleux Michael Powell. 

disque-le-narcisse-noir18.jpg

8) Parmi les films abordant la religion juive, quel est votre préféré ?

 

Même si c'est un piètre cinéaste, la veine autobiographique de Claude Berri est plutôt attachante. Dans Mazel Tov, il est à son meilleur, mi-tendre mi-lâche, autant insouciant que sans scrupules. Le mariage religieux des vingt dernières minutes du film, haut en couleurs, vaut le détour.

 

Mazel_Tov_ou_le_Mariage.jpg

9) Même question pour l’islam ?

 

Le Destin de Chahine. Une autre vision de l'islam que celle véhiculée par les adeptes du choc des civilisations, et de ce fait, une belle claque à la violence sanguinaire des fous d'Allah.

Destin.jpg

 10) Quel film a su le mieux traduire l’intensité du monde païen ?

 

Excalibur, de Boorman, qui représente un monde encore peuplé de monstres et de merveilles, de sortilèges et d'esprits, de troubles et de mystères, avant le règne de la normalisation et de la simplification. Sa Forêt d'émeraude ne dit d'ailleurs pas autre chose.

dgaq1002_screeningroom_excalburb.jpg

11) Sous les traits de quelle actrice, aimeriez-vous voir une apparition de la Vierge Marie ?

 

Edith Scob, pour sa beauté dérangeante et manière d'être là tout en étant ailleurs. D'ailleurs Bunuel, dans La Voie lactée, a eu l'idée bien avant moi.

01-la_voie_lactee.jpg

12) Dans quelle œuvre avez-vous trouvé dépeint le plus fidèlement un rituel religieux ?

 

 Dans Le Dernier voyage de Tanya, d'Alexei Fedorchenko, les derniers descendants des Mérias, un peuple d'origine finno-ougrienne assimilé par les Slaves, procèdent à des préparatifs de mariage ou à des cérémonies funéraires, de manière simple et bouleversante. Il s'agit bien de leur dernier combat avant l'acculturation et l'oubli.

 

64119520_p.jpg

13) Un miracle vous permet d’entrer véritablement à l’intérieur d’un film : lequel ?

Prendre la place de Langue Pendue aux côtés d'Anna, durant la nuit arrachée au temps, située au coeur de Mauvais sang de Léos Carax.

MAUVAIS%20SANG_1.jpg

14) Quel est votre diable préféré ?

 

Le plus innocent d'entre eux, le plus redoutable donc : la petite fille au ballon blanc du Toby Dammit de Fellini.

 

6a00d8341c76e453ef00e551164b538834-800wi.jpg

15) Avez-vous découvert une religion grâce au cinéma ?

 

Celle de la tribu amérindienne des Invisibles dans La Forêt d'Emeraude de Boorman.

 

10947565_1025117780834964_967946541_n.jpg

16) Quel est à vos yeux le plus grand cinéaste chrétien ?

 

John Ford.

 

17) Dans la république islamique imaginée par Michel Houellebecq dans son dernier roman, Soumission, quels cinéastes ou quels films auraient, à votre avis, droit de cité ?

 

Au début aucun, et puis peu à peu chacun y mettrait du sien pour que le cinéma, comme il l'a toujours fait, colle au nouvel air du temps

 

18) Quel(s) films) vous obligerait-on à revoir sans cesse si vous séjourniez aux Enfers ?

 

Ceux d'Haneke, Ozon, Klapisch, Emmerich, Besson, Honoré, Lartigau, Boon, Larrieu, Onteniente, Nolan, Masson, Angelopoulos... 

 

19) Etant entendu que la cinéphilie est pour vous une sorte de religion, quel en est le dieu ? Le (ou les) prophète(s) ? Les rites principaux ?

 

Comme le bouddhisme, c'est une religion sans dieu, avec une ascèse faite d'au moins un film par jour, par séries sur un acteur, un style, une année, un auteur, un pays etc...

 

20) Y-a-t-il une scène ou un film qui ait un jour choqué vos convictions, que celles-ci soient de nature religieuse ou non ? 

 

Non, pas que je sache. 

14:04 | Lien permanent | Commentaires (41) | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

17/02/2015

LE CORPS POLITIQUE DE GERARD DEPARDIEU, DE RICHARD MILLET

 

garcu-1995-04-g.jpg

On a beau être convaincu que le nationalisme ne permettra jamais de refonder une identité collective, apte à contrer le monde indifférencié rêvé par le Marché, d'abord et avant tout parce qu'il est l'expression, à l'échelle d'un pays, de l'individualisme libéral ; on a beau savoir que notre civilisation a bien plus que 2000 ans d'âge et qu'au travers de l'extension illimitée des droits de toute personne à exprimer son exquise singularité, c'est bien la sécularisation d'un certain idéalisme chrétien qui s'affirme, on ne peut s'empêcher de trouver du panache à ceux qui pleurent la disparition de la France catholique sous les coups de boutoir du capitalisme pop. Si ce modèle est en effet moins un contre-feu au marasme actuel, qu'une étape dans son extension, s'il a bon gré mal gré préparé le terrain à la promotion de l'individu-roi et la ringardisation de toute pensée verticale, en faire crânement vivre le souvenir au vu et au su des Transformés (1) requièrent un courage certain. Ces derniers répugnent en effet à reconnaître l’origine de leurs credo. Pour mieux effacer leurs traces, les Libérés majuscules ont besoin de détruire jusqu'à l'idée de ce qu'a été la France (sa langue en premier lieu) et ce qu'a été sa religion (au point de sans cesse en vanter d'autres). Tout cela pour dire qu'on peut se sentir davantage héritier de la civilisation européenne que promoteur de la nation française, bien plus concerné par l'effusion païenne qu'effarouché par le péché chrétien, et n'en être pas moins bouleversé par les essais de Richard Millet.

Le classicisme vivifiant de son œuvre romanesque, au sommet duquel nous plaçons L'Amour des trois soeurs Piale (2) et Le Goût des femmes laides (3)- des livres capables de vous accompagner des années entières, de changer durablement votre regard sur des choses aussi essentielles que le pain, le ciel, la campagne, les femmes, la mort -, c'est désormais dans ses écrits polémiques qu'il faut aller le chercher, du sévère Dernier écrivain (4) au méthodique Langue fantôme (5), du douloureux L’Opprobre (6) à ce subtil Corps politique de Gérard Depardieu, qui de métaphores en déplacements et de comparaisons en cristallisation, fait se rejoindre dans un même éprouvant destin, la France et ce qu'il faut bien appeler, son acteur principal.

Les plus grands acteurs français sont ceux dont le cinéma aime magnifier une caractéristique (la démarche assurée de Gabin, l’élégante diction de Piccoli, le regard imperturbable de Delon), puis tenter sinon de la briser, du moins de la subvertir. C'est ainsi que l'émotion naît d’un faux pas inattendu, d’un bégaiement inopiné, d’un regard qui soudain se voile. Concernant Depardieu, ont toujours été mises en valeur sa carrure et son assise, la place qu'il prend et celle qu'il laisse, pour mieux laisser libre cours ensuite au corps qui chancelle, s'effondre ou se blottit. Ces dernières années ont même vu quelques films en jouer assez finement (Les temps qui changent de Téchiné (2004) ; Mammuth de Kervern et Delépine (2010)), se servant dans leur construction même, des bouleversements engendrés par les entrées brusques et les fuites en tangage imprévu de ce corps massif, prenant littéralement tout sur lui. Il est de ce fait particulièrement séduisant de suivre l'hypothèse de Millet : considérer que ce corps, cette voix, ce jeu, disent la trajectoire de la France jusqu’à son actuelle insignifiance. Les films de Depardieu, des joyaux aux navets sans nombre, en passant par ce que l'on pourrait appeler le cinéma de prestige historique, seraient ainsi le reflet d'une altération progressive, accompagnant « le mouvement par lequel la culture s’est réduite à la propagande, à la sociologie, à la moraline, à une langue qui s’est d’abord dégradée au cinéma avant de dégénérer dans le journalisme puis dans la narratique qui tient lieu de roman et de ''grand récit''. »

quizz5-4solution.jpg

L'écrivain sillonne en tous sens cette filmographie étalée sur plus de 40 ans. Il saute des Valseuses (1974), témoignant «du nihilisme dont la ''libération sexuelle'' est un des masques» à Tenue de soirée (1986), ne montrant pas «l'envers de la France mitterrandienne mais sa vérité», souligne que Depardieu «aura été le plus bel amoureux du cinéma français», jamais mièvre ni irrésolu mais au contraire toujours dans «une forme d’immédiateté brute, voire brutale, qui subvertit la bonne conscience érotique par le sentiment amoureux», insiste sur les chefs d’œuvre incorrects (Ferreri ; Pialat) aux questionnements aujourd'hui inconcevables, puisqu'il n'y a plus de place pour l'inquiétude en temps de pacification culturelle, passe rapidement sur ses nombreuses comédies sans grâce, non sans reconnaître que l'acteur a contribué à « tout ce que le cinéma français produit de pire, le miroir franchouillard à quoi il était cependant inévitable, dans le mouvement d’incarnation sacrificielle où il était entré, qu’il (Depardieu) se donnât. »

Incarnation sacrificielle. Deux mots incompréhensibles à l’époque de l’évanescence de confort. Ce n'est en effet pas seulement pour sa participation à tant de films marquant les différentes mues d'un pays désormais en peau de chagrin, que Millet s’intéresse à Depardieu, mais bien pour sa manière unique de nous représenter. Avant d'être Danton ou un voyou sans scrupules, un mineur de fond ou l'abbé Donissan, c'est Depardieu qui apparaît à l'écran. Non parce qu'il jouerait toujours de la même façon (il suffit de le voir dans La Machine de Dupeyron (1994), changer de personnalité par le simple délié d’un geste ou la distance d'un regard), mais bien parce que l'excès de sa présence agit comme une sorte de révélateur, renvoyant la représentation normée que le cinéma sans cesse avalise, à son chiqué. Millet loue ainsi «son jeu légèrement décalé, qu’on pourrait même croire faux, par moments, ou prêt à basculer dans tout autre chose, comme si la réalité du personnage s’effaçait sous le réel de l’être-Depardieu». L’acteur devient ainsi à la fois l'écran où se projeter et le juge que nous réclamons. «Ironique surmoi», il a toutes ces années incarné la France pour mieux nous révéler, - « il nous a joués en disant la vérité ». Reflet de nos turpitudes comme de nos élans, témoin de notre déchéance comme de nos sursauts, il peut même finir par nous dessiller.

« Depardieu a joué notre propre rôle ; il a rendu possible la grande catharsis que l’Église ni la Cité ne peuvent plus opérer ; il a en quelque sorte donné son corps à la France en état de mort littéraire. » Ce dernier adjectif est essentiel. C’est bien le souci de la langue qui réunit l'écrivain hanté par un français peu à peu recouvert de novlangue communicationnel et l'acteur qui regrettait il y a quelques années que l'on soit «dans un monde où on perd le langage, où on perd les mots» (7). Une langue qui se délite et ainsi irrémédiablement se décompose, témoignant de la mort spirituelle d'une France réduite à « sa condition de fantôme ». En réaction au chuchotis des écritures blanches, Millet fait courir sur des pages entières, ses phrases sinueuses qui se hâtent et puis soudain s'interrogent, énumère de digressions en relatives les forces en présence, multiplie les incises inquiètes sans jamais oublier leur visée ni leur cible, refuse de sacrifier le sens au style. Millet écrit comme Depardieu parfois surjoue : par le jeu qui ronfle et gronde, on quitte le miroir ; sous les gestes excessifs et les mots qui crépitent, la vérité d'un homme rétif aux compositions, enfin transparaît.

Le jouisseur sans qualités, bavard et amnésique, ivre de n'être plus que ce qu'il consomme, est désormais partout chez lui. Millet y voit, et ce sera sa dernière phrase, « une forme de damnation ». Le constat est plus qu’amer, il semble désespéré. Le risque de tout observateur du déclin est de se retrouver finalement aligné sur les mêmes positions que ses adversaires, qui tout comme lui n’envisagent plus que la fin de l’Histoire, mais pour s’en féliciter. La filmographie de Depardieu, encore une fois, peut servir ici de recours. En se souvenant par exemple qu'à ses films les plus navrants ont toujours correspondu, la même année, ses fleurons (Inspecteur la Bavure et Loulou, Les Anges gardiens et Le Garçu, Coco et Bellamy). C'est justement à la toute fin du passionnant Bellamy de Chabrol (2009), quand les apparences enfin ne sont plus sauves, qu’apparaissent à l’écran ces vers de Wystan Hugh Auden : « il y a toujours une autre histoire / il y a plus que ce que l’œil peut saisir ». Méfions-nous des combats joués d’avance. Il y a toujours plusieurs chemins et la déréliction aussi est un piège. D’ailleurs, Richard Millet n’est peut-être pas aussi découragé qu’il veut bien le laisser croire. Sa déploration en tous cas, ne serait-ce qu’en raison de sa langue vigoureuse, a des allures d’offensive. Non décidément, « nous ne sommes pas encore morts, nous dont le capitalisme a programmé la disparition ».

2605797,MyCJg_XwY3YDD50g_aeVF_vYTM2pf1JIYeWO5tgCHsPkVUq9W+JKT9BlwZlbKpjXhtif20dDTVwt0hAGXmX58Q==.jpg

  1. Phillipe Muray, On ferme, Les Belles Lettres, 1997

  2. Richard Millet, L'Amour des trois sœurs Piale, POL, 1999

  3. Richard Millet, Le Goût des femmes laides, Gallimard, 2005

  4. Richard Millet, Le Dernier écrivain, Fata Morgana, 2005

  5. Richard Millet, Langue fantôme, Pierre-Guillaume de Roux, 2012

  6. Richard Millet, L'Opprobre, Gallimard, 2006

  7. Entretien avec Gérard Depardieu, le JDD, 18 Janvier 2009

 

(Ce texte est paru dans le numéro 153 de la revue Eléments)

 

29/01/2015

AU FIL D'ARIANE, DE ROBERT GUEDIGUIAN

au-fil-d-ariane-3.jpg

 

                                          Il arrive qu’un rêve soit un sacrement

                                                 Si intime et si sûr, soudain, que tout le reste

                                      Après lui chaviré, périmé, s’oblitère.

                                                Et c’est ainsi parfois que l’apparence crève.

 

(Armel Guerne)

 

 

Au fil d’Ariane, le dernier film de Robert Guédiguian, est selon son générique, une fantaisie. Du poème de Nerval aux compositions musicales de Schumann, ce mot n’est certainement pas fortuit de la part d’un cinéaste ayant toujours eu l’humeur romantique. Ce dernier terme a sans doute aujourd’hui perdu son sens originel, jusqu’à devenir synonyme de poésie mièvre, mais à l’époque du premier romantisme allemand, celui de Novalis, il s’agissait bien de donner « une signification élevée à ce qui est commun, un aspect mystérieux à ce qui est banal, la dignité de l’inconnu à ce qui est connu, un halo d’infini à ce qui est fini. »Il s’agissait de romantiser le monde. Dans tous ces films, et tout particulièrement celui-ci, Guédiguian ne fait au fond que cela, changer ses pauvres gens en princes déchus (et même textuellement dans A la place du coeur, ses maçons en rois), faire de ses terrains vagues et de ses cabanons, des empires effondrés, de ses conversations dans les courettes comme de ses escapades en bateau, des bonheurs suspendus. Exhausser en somme les vicissitudes du destin en tragédies immenses. Guédiguian est le dernier représentant de ce qu’on l’on pourrait appeler le tragique populaire. Au sens où comme chez Duvivier ou Renoir, c’est bien la justesse de la peinture sociale, qui servant d’écrin aux tragédies humaines les plus universelles, permet à celles-ci de nous bouleverser. Romantiser, c’est aussi faire feu de tout bois, digresser sans se perdre, relier le fait concret au symbole, l’analogie au sacré et la mémoire commune à la légende des siècles. C’est savoir goûter le secret du cliché et redonner du sens au lieu commun. Au fil d’Ariane, c’est cela, une divagation magnifique entre la beauté du littéral et la force du mythe, le réconfort du premier degré et le vertige de la mise en abyme, le jeu de mots, de sons, d’images et le Je de Robert.

 

La générosité et le foisonnement d’Au fil d’Ariane n’en font que mieux apparaître le marasme actuel du cinéma populaire français, échoué entre les comédies du mépris (réduites aux mésaventures drolatiques d’une Nouvelle Classe goguenarde) et les drames sociaux sans vision ni vigueur (désamorcés par leur naturalisme même). Il n’y a plus guère que chez quelques francs-tireurs, que l’on filme encore sans rictus. C’est là que l’on ose aborder ensemble le trivial et le sacré, la grâce et sa perte, la démesure amoureuse et les petits riens qui construisent les amitiés chevaleresques. Chez Guédiguian, les plus folles déclarations d’amour voisinent avec l’amertume des retrouvailles manquées, des brutes blessent la pudeur des pères tandis que les mères-courage souffrent comme des filles perdues, la Vierge Marie réconforte autant que la nudité de Vénus anadyomènes, redonnant foi sinon en l’innocence du monde, du moins en ses multiples renaissances. Au fil de ses films, avec le plus grand naturel et sans ludisme conceptuel, on continue de fredonner du Lama, du Ferré ou du Ferrat quand l’émotion submerge, de faire la noce sur de la variété italienne, de mourir avec Mozart ou Pergolèse. On fait des serments paraphés de sang, des constats désenchantés autour de clovisses inoubliables, d’audacieux projets sans assurance-vie.

 

C’est tout un art de savoir mettre de l’écho dans le contrepoint, et ce dix-huitième film, sous ses allures de dérive onirique sans gravité, permet une fois encore à Guédiguian de livrer bataille. Malgré la loufoquerie du périple d’Ariane, le spectateur ne perd pas de vue l’essentiel : c’est bien en créant leur belle équipe que des mélomanes et des marins, des rêveurs et des fous, peuvent contrer une société qui pour être atone, n’en est pas moins violente. Comme à l’accoutumée, s’épanouit la thématique de l’endroit à partir duquel s’oriente le regard, de la place qui détermine ce que l’on ressent. Dans chacun de ses films, des appartements ouverts aux quatre vents aux ateliers fermés, du bureau-prison au café communautaire, de la maison aux traites impayées à l’usine désaffectée, de l’église en travaux au cabaret hospitalier, apparaissent ainsi trois sortes de lieux, à fois ancrés dans la réalité la plus crue et dans le même temps, allégoriques de ce qui s’effondre sans bruit et se reconstruit avec peine. Au temps du capitalisme outrancier, coexistent ainsi le lieu dont est chassé, celui qu’on ne sait plus habiter, celui enfin, aussi imprévu qu’instable, qu’il s’agit de se réapproprier. Au fil d’Ariane ne change pas cette règle, immuable depuis Dernier Eté, qui est de montrer à travers eux, un ordre ancien épuisé, avec ses solidarités obsolètes et ses valeurs destituées, ne pouvant plus servir de refuge ; un ordre nouveau horrifique, agrégeant des Moi(s) sans relation dans des espaces sans histoire ; une utopie collective enfin, locale et communautaire, dont il faut réinventer les figures et les liens.

 

Après le si beau Voyage en Arménie, après les drames poignants d’une société toujours plus atomisée, dont La ville est tranquille est l’aboutissement, après le localisme tant social qu’amoureux célébré d’A la vie, à la mort ! jusqu’aux Neiges du Kilimandjaro, Au fil d’Ariane témoigne à son tour des excès et des fêlures d’une communauté, afin d’en réveiller, d’en contempler, l’âme collective. A sa manière fantasque et enchanteresse, il réfléchit à ce qui soutient, dénature ou réassure l’identité. Au moment où celle-ci, en bonne logique libérale, n’est plus qu’un archaïsme inutile, freinant la fluidité de rapports exclusivement marchands, il faut une certaine audace pour oser encore en faire un sujet. Aux personnages que le cinéma contemporain s’empresse de délivrer de la moindre appartenance, les réduisant à de sommaires types psychologiques, de vagues strates sociologiques, des marchandises parmi d’autres, Guédiguian redonne une histoire et un rêve. Un rêve qui selon le vers de Guerne, peut quelquefois être un sacrement.

 

(Article paru dans le numéro 153 de la revue Eléments)

04/12/2014

BOUCLES

BigDoor.jpg

cjcorl6mjpaooxhxobcu.jpg

Science-fiction hollywoodienne. Quels que soient le danger que l'on affronte, la porte que l'on passe, l'étape que l'on franchit, c'est toujours vers une nouvelle instance de soi qu'on se dirige. De la femme ou du dieu qu'enfin on on se donne, auxquels enfin on se soumet, il n'y a pas à attendre compréhension ou sollicitude, seulement un reflet plus approchant.

Le déjà-vu n'est ni une coïncidence ni un plagiat, simplement une preuve de plus qu'on n'avance qu'en refaisant sans cesse le même parcours, avec la même candeur et la même vanité. La parodie n'existe pas quand tout se rejoint dans l'hyper-Moi.

En amont de tout voyage, il y a la certitude qu'on en est déjà revenu.

27/11/2014

SYSTEMES CLOS

 

patrick_mcgoohan_pic6.jpg130919_dq4ux_aetd-shining-nicholson_sn635.jpg

Rester de marbre en dépit du désastre, s'affoler jusqu'à ne plus reconnaître les siens. La modernité ne nous laisse plus le choix qu'entre ces deux attitudes infécondes, qu'elle promeut alternativement.

Ne plus être maître de son destin sous prétexte de recul, de distance, de lâcher-prise, mots de passe et d'ordre qui visent à formater sans remous, à contrôler sans risque, qui donnent aux prisonniers des allures de pseudo-Sages, certains de juger à bon escient quand ils ne font que consommer et se taire. Ou bien à l'inverse, s'insurger, se révolter, monter sans cesse de nouvelles barricades, dévaster pour le charme d'un slogan, haïr selon quelques prétextes, devenir cette marionnette citoyenne qu'on indigne à volonté et qui finit par détruire sans même y prendre garde, ce qui pouvait la libérer. 

19/11/2014

ÇA TOURNE !

inception-whip-top.jpg

il-etait-une-fois-en-amerique-11.jpg

Si ça n'arrête pas de tourner, c'est un rêve.

Si la toupie finit par tomber, le souvenir par s'adoucir, on entre enfin dans la réalité, qui n'est faite que de mouvements épuisés, de peurs et de joies atténuées. Tant que le mouvement perpétuel nous étreint en revanche, tant que l'on suit, en boucle éperdue, le déroulé d'un sourire, d'une démarche, d'une révélation, on navigue à vue en pleine illusion, ivre de rationalisations morbides.

Le bal des réminiscences est toujours une danse macabre.

Tout ce qui tourne finit par chavirer, et c'est justement cette chute attendue qui fait la beauté de la danse. Vouloir à toute force contrer cette loi, c'est se condamner à vivre dans le mirage d'un monde illimité, contrôlable à merci.

13/11/2014

RETOUR AUX AFFAIRES

Annex%20-%20Stewart,%20James%20(Rear%20Window)_NRFPT_09.jpg

image.jpg

C'est bien souvent à côté de ce que l'on regarde que le drame se noue. On ne quitte pas des yeux, comme le lait sur le feu, l'objet de toutes nos attentions, et le voilà malgré tout qui s'échappe, attiré par ce que nous avions négligé, ce que nous n'avions pas su voir. On détourne le regard, après bien des regrets, de l'objet de tous nos tourments, et c'est au sein même de ce hors-champ préservé de toute souillure, que naît le danger.

On croit tout observer, mais on ne sait que se laisser distraire.

04/09/2014

ALTERMONDE

 

western italien, sergio leone, sartana, le jour de la haine, giovanni fago

 

« J’étais le père du genre et n’ai eu que des enfants tarés », a pu dire Sergio Leone, qui après sa trilogie des dollars, a vu proliférer des films reprenant ses thèmes et ses figures, parfois sans grande finesse ni maîtrise, jusqu’au marasme des Trinita avec Terence Hill. Le jugement est cependant bien sévère car le western italien, profondément anarchisant et très éloigné du monde en noir et blanc d’Hollywood, dérivant parfois vers une sorte de nihilisme aristocratique, avec ses héros-dandys cheminant au milieu des ruines morales d’un Ouest de violence et de corruption,constitue avec ses nombreuses oeuvres de qualité, un genre cinématographique à part entière.

 

Parmi ceux sortis ces derniers mois chez Artus, deux sont absolument remarquables. Bonnes funérailles, amis, Sartana paiera (1970) de Giulanio Carmineo, pousse ainsi sa logique désabusée jusqu’aux limites, montrant les uns après les autres, ses personnages emblématiques en cours d’avilissement, tous gagnés par la névrose de l’or, du banquier au shérif, de la belle héritière à l’immigrant chinois, de l’entraineuse de saloon…à Sartana lui-même, vengeur solitaire et manipulateur. Mais le plus beau est sans doute Le Jour de la haine (1968) de Giovanni Fago, crépusculaire duel fratricide sur fond de guerre de Sécession, avec ses villages-fantômes, ses armées en déroute et ses trahisons en tous genres. Ce film qui jamais ne relâche sa tension ni n’allège son atmosphère, condamne sans équivoque un monde ayant perdu jusqu’au respect de la parole donnée.

 

Avec leur sens du rythme et leur exigence formelle, leur violence graphique toujours ressaisie dans un découpage au cordeau, leurs bouleversants flashbacks sur l’amour enfui ou l’enfance perdue, les gialli, les péplums, les polars et les westerns tournés dans l’Italie des années 60-70, sont tout simplement l’honneur du cinéma populaire.

19/08/2014

MALEFICES

 

cn9iatg7.jpg

 

Dans son Fritz Lang paru chez Pardès il y a dix ans, Michel Marmin a la dent plutôt dure sur les films de la période américaine, tout particulièrement ceux qui se piquent de psychologie (souvent sommaire) voire de psychanalyse (à la hussarde), comme La Femme au portrait, La Rue rouge, ou encore Le Secret derrière la porte, dont il n’hésite pas à railler le scénario à la « bêtise insondable ». Nous partageons totalement cet avis, le point faible de ces films (comme de certains Hichtcock de la même veine) étant bien leur psychologisme simplificateur, leurs plongées puériles dans un subconscient de pacotille, qui font aujourd’hui sourire et que Lang lui-même, dans ses entretiens avec Peter Bogdanovich, a par la suite regrettés.

 

Or, chez Lang, ce n’est jamais le scénario, encore moins les dialogues, qui importent, mais bien les subtiles modifications d'atmosphère d'une séquence à l'autre, et l’émotion qui jaillit du moindre plan, surtout le plus anodin. Lang est le cinéaste des scènes d'exposition attendues et cependant vibrantes, des panoramiques familiers venant soudain troubler. Le maître de l'altération progressive et soignée de principes d'apparence immuable. Ce n’est pas pour rien que ce cinéaste figurait dans le carré d’as des mac-mahoniens aux côtés de Walsh ou Losey : recréer le monde dans une forme (et avec délice en subir l’emprise) plutôt que se borner à enregistrer un réel toujours plus décevant (qui ne sait que vous enserrer sans jamais rien révéler).

 

Tout l’intérêt alors de ce Secret derrière la porte (1948), sorti récemment chez Carlotta, ce n’est bien entendu pas la relation amoureuse convenue, ni la galerie de personnages caricaturaux, cousant toutes deux de fil blanc un suspense vite émoussé, mais bien la manière remarquable avec laquelle Lang filme les lieux, modifiant par de purs artifices de mise en scène, leur espace et leur climat : l’hacienda de la lune de miel, havre reposant et soudain prison ; la gare, lieu de félicité ou bien d’angoisse ; la demeure familiale, « lieu maléficié » par excellence selon le juste mot de Marmin, dédale chic et intrigant avant de devenir tombeau labyrinthique.

 

Loin des facéties hollywoodo-freudiennes, ennuyeuses et appliquées, on retrouve là le Lang ensorceleur des Araignées, des Trois Lumières et de M le maudit.

 

08/08/2014

DES SEXES ET DES MIROIRS

 

al-otro-lado-del-espejo-2.jpg

Jess Franco, disparu l’an passé, laisse derrière lui près de 200 films où l’on trouve de tout : du fantastique et de l’horreur, des comédies polissonnes et du porno, de l’aventure exotique et de la prison pour femmes, des vampires, des nazis et au moins dix adaptations de Sade… Celui qui assista Welles sur son Fasltaff, et qui n’a cessé depuis 1954 d’enchaîner les tournages, est un monument du cinéma-bis, ayant tourné un grand nombre de navets dont certains recèlent des plans splendides, beaucoup de films de commande sauvés par leurs digressions fascinantes, mais également quelques rares et incontestables chef d’œuvres !

 

Artus-Films vient ainsi d’éditer trois nouveaux films du maître, dont deux valent absolument le détour. Si Sumuru, la Cité sans hommes (1969), sorte d’OSS 117 lesbo-futuriste tourné à Rio, ne vaut guère que pour la géniale composition de George Sanders, Les inassouvies (1970) et le miroir obscène (1973) ont l’avantage d’initier le spectateur profane à l’inimitable style musical de Franco, fait de zooms marquants, d'audacieux panoramiques enchaînés les uns aux autres, de changements brusques de registre. Le premier, adaptation de La Philosophie dans le boudoir dans la moiteur de paysages insulaires, conte avec un crescendo remarquable le récit d’une dépravation, avec la très belle actrice autrichienne Maria Rohm. Le second, qui suit le parcours d’une jeune femme hantée par un inceste et un suicide, est à voir dans ses deux versions, la française et l'espagnole, car il s’agit de deux œuvres radicalement différentes mais tout aussi cohérentes, hantées à chaque fois par les reflets et les échos, par l'idée du sexe comme gouffre et miroir. Le cinéaste insère une scène ici, supprime une autre là, change l’ordre des plans ou modifie la voix off qui les accompagne, et parvient ainsi, par sa science du montage, à donner à des images presque identiques un sens distinct, toujours empreint d’une grande poésie macabre, à la fois sensuelle et mélancolique.

 

Peu importe alors les raccords imparfaits, le jeu approximatif, les répétitions et les ellipses également excessives, car ce qui compte ici, c’est bien la manière lyrique avec lesquels Franco fait basculer ses héroïnes du désir coupable à l’effroi (et réciproquement bien sûr), laissant une grande place au rêve, au souvenir, au fantasme, mêlés jusqu’au vertige. L’héritier du Baroque espagnol, c’est lui !

 

02/08/2014

AU SEUL NOM D'UNE DEESSE PHENICIENNE

 

langle-monde-the-edge-of-the-world-michael-po-L-4Ll9yk.jpg

Un livre de Luc-Olivier d’Algange combine toujours avec bonheur d’indispensables contrefeux poétiques à la laideur du monde moderne. A l’abri des projecteurs qui effacent les nuances comme des cavernes où se forge le ressentiment, il se situe très exactement « entre la lumière d’Homère et l’ombre de Dante », pour reprendre un vers du Luas Vita de D’Annunzio, servant d’ailleurs de titre à l’un des chapitres. Le génie du paganisme, la littérature initiatique de Novalis et de Pessoa, de Dominique de Roux et de Raymond Abellio, la confrontation entre Jünger et Evola, forment les six autres parties de ce brillant essai qui nous enseigne l’art et la manière d’être présent au monde, tout en sachant « se désencombrer de soi-même ».

 

Si « l’insignifiance est l’horizon que se donne le Moderne », il va de soi que celui-ci passera à côté de la leçon. A quoi bon lire Abellio, contrepoison ultime aux esthètes pointilleux comme aux écrivants de passage, quand on ne jure plus que par le « romancier du singulier qui ratiocine en exacerbant son recours à l’analyse psychologique ou en se perdant en volutes formalistes ». Comment percevoir l’apport essentiel du romantisme allemand, quand l’époque dans laquelle malgré ses dires on exulte, est justement celle qui « débute avec l’occultation de l’Encyclopédie de Novalis et le triomphe de la volonté rationnelle  hégélienne » ? Comment apprécier la hauteur de vues d’un De Roux ou d’un Pessoa, quand on ne sait plus, entre manifs festives et ultimatums ludiques, que « se plaindre de tout, revendiquer contre tout sans jamais se rebeller contre rien » ?

 

L’essai de Luc-Olivier d’Algange s’oppose radicalement au totalitarisme libéral, à l’avilissement qu’il engendre comme à l’indistinction qu’il programme. A la suite de l’Anarque jüngerien et de l’homme de la Tradition évolien, il identifie celui-ci à une « idéologie de haine », l’uniformité qu’il ne cesse de promouvoir étant bien « la parodie et l’ennemie de l’unité ». Face à la barbarie des fondamentalismes, l'auteur défend le recours à la Tradition. Contre les ravages de la Transparence infligés par des individus toujours plus massifiés, il ne cesse de chanter « l’âme odysséenne » éprise d’inconnu.

 

C’est un livre pour promeneurs solitaires et rêveurs indociles, un livre pour ‘happy few’, en ce sens qu'il nous insuffle, et ainsi nous réapprend, la joie de résister.

 

(Luc-Olivier d’Algange, Au seul nom d’une déesse phénicienne, Alexipharmaque, 2014, 113p, 19 euros)

01/07/2014

PAIEN

 

64119520_p.jpg

Le dernier voyage de Tanya du cinéaste russe Alexei Fedorchenko retrace de manière bouleversante un rite funéraire venant du fond des âges, celui des Mérias, peuple d’origine finno-ougrienne assimilé par les Slaves depuis plusieurs siècles, et dont les traces s’effacent avec le temps, quelques noms de villages ou de fleuves exceptés. Federchenko dit chercher à « montrer une autre Russie, celle où les traditions païennes et la conception des rapports humains, antérieures à la domination orthodoxe, s'affranchiraient de la trivialité moderne ». A l’opposé du dualisme chrétien, un profond sentiment d’union avec la Nature parcourt en effet la plupart des séquences. Le film relie les corps aux éléments naturels avec évidence, s’attardant longuement sur les rives gris-beige de la Volga de Novembre, la brume des forêts dénudées, les secrets érotiques d’un amour resté brûlant. Rien ici n'est plaqué, rien ne fait slogan. Des ponts longuement traversés et des oiseaux psychopompes, l’inconcevable présence charnelle d’une épouse défunte, les puissances de l’eau et du feu : nous sommes bien au coeur d’un voyage chamanique, lequel fait vibrer l’âme d’un peuple sous le visage immobile de ses derniers représentants.

 

C’est ainsi par l’attention porté à ses coutumes funéraires, qu’un peuple parvient à ne pas mourir. Et si nous découvrons finalement que le monologue en voix-off revient d’outre tombe, cela n’apparaît plus comme une simple pirouette scénaristique, mais prend une tout autre résonnance. Depuis le début, le narrateur ne cherchait finalement qu’à répondre à la seule question qui vaille, la seule qui puisse courir de génération en génération sans jamais cesser d'être reformulée, celle que l'on se transmet de cérémonies en poèmes, de rêves en souvenirs, malgré les intimidations, l'acculturation, l'oubli : « pourquoi sommes-nous ainsi et pas autrement ? » ; soit les fondements de toute identité.

 

23/06/2014

ODESSA

 

Potemkinmarch.jpg

LE-CLB~1.JPG

 

 

« La crise ukrainienne, un mauvais coup pour le tourisme. A Odessa, ce port célèbre dans le monde entier grâce au film d'Eisenstein Le Cuirassé Potemkine, "nous avons eu des annulations cet hiver", concède le président de l'association du tourisme » (AFP).

 

Difficile de savoir si c’est la page d’Histoire ou l’oeuvre même qui attirent à Odessa, quand celles-ci sont réduites à des signaux culturels depuis longtemps désamorcés. Si tout est faux dans Le Cuirassé Potemkine d'Eisenstein, des décors jusqu'à l'Histoire, de la maquette en lieu et place dudit cuirassé jusqu'à la fusillade sur les escaliers d'Odessa, le film n’en est pas moins bouleversant. Son naturalisme magique le rend sinon véridique du moins vraisemblable, proche du document historique par la profusion de ses choses vues - alors même que celles-ci sont inventées de toutes pièces-, balises confortant le mouvement de la révolte décrite.

 

Nous sommes ici très exactement à l’opposé de ces films qui singent l’Histoire en numérique, rivalisant de prouesses véristes mais gommant le moindre détail qui ralentirait l'action. Des films qui ne rendent plus compte que d’une Histoire ludique, catégorisée par péripéties. Une Histoire dépourvue d’enseignements, simplifiant les forces en présence et diluant les identités, au nom d’un principe de plaisir imposé par le jeu et l’affect.

14:45 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : eisenstein, cuirassé potemkine, odessa | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

16/06/2014

FOLIES

Variations autour du beau film de Tommy Lee Jones, The Homesman, par Ellisa, du lumineux blog En paraison.

TLJ_1.jpg

Puisque ce film commence par une longue rêverie incertaine de sens sur le paysage, pur paysage où rien ne fait barrage au regard ni ne le retient, voici la mienne, nourrie de lectures autant que d’images, qui suit les foules de tous les émigrants quittant l’Europe pour l’Amérique avec le rêve et la volonté d’une vie meilleure. Cap plein ouest donc, puis là-bas encore Far-West, toujours.

À partir de quel moment, le rêve et la volonté étroitement mêlés confinent à la folie ?

Il me semble que c’est, en filigrane et de manière désordonnée, le propos du film de Tommy Lee Jones, The Homesman. Relire le Far-West sous un angle psychiatrique, envisager la construction de l’Amérique comme bâtie sur une sorte de folie collective.

On parle plutôt de grille de lecture féministe pour ce film qui débute vraiment lorsqu’on découvre rudement chapeautée, pantalons sous la guimpe et robe des champs, Mary Bee guidant la charrue ; mais qui a oublié et pour quelle imagerie de la femme, qui a oublié que depuis longtemps là-bas comme ici les femmes doivent souvent faire ce genre de travaux ?

Mary Bee se conduirait-elle comme un homme à l’encontre de son temps ou comme une femme en avance sur les mœurs ? (à ce compte-là, doit-on réinterroger le suicide d’Aurélie Coindet à la lumière du genre ?). Ou bien encore est-elle une de ces personnes singulières à toutes les époques, ces temps humains qui toujours les dissolvent au profit du mythe en construction ? (je pense bien sûr à l’infime souvenir du nom de Mary Bee qui disparaîtra avant même la fin du film). Car qui des hommes ou des femmes rêvent et veulent le plus fort une vie meilleure, sinon les deux également, en qualité d’êtres humains confrontés aux puissants ressorts de la vie : la nécessité et le désir.

Far-West toujours, jusqu’à la folie.

Le trajet du film consiste pourtant à revenir sur ses propres pas vers l’est en repassant le fleuve Missouri, frontière visuelle aussi bien que symbolique (même si c’est un peu caricatural dans la progression du film, c’est dans les eaux du Missouri que les femmes retrouvent une forme de cohésion - premier pas vers un apaisement hors de la folie dans laquelle elles se sont réfugiées ?). Frontière entre d’un côté les pionniers lâchés dans les espaces infinis et de l’autre la civilisation apparente d’une ville bien assise à l’arrière, celle où Mary Bee et George Briggs doivent raccompagner ces trois femmes que l’on a extirpées de la ligne de front (j’interprète ?). Le sens commun les tient pour folles, et non seulement elles ne sont plus utiles à rien mais elles sont des freins à la conquête. La petite musique féministe ferait son retour ici, les femmes éternelles victimes ; mais les femmes ne sont pas si fragiles puisqu’elles sont partie prenante de la conquête de l’Ouest, cependant si on les soumet à une odieuse pression et qui n’est pas que masculine, leur entendement bascule ; de la même manière, combien d’hommes furent broyés par les conditions épouvantables de la conquête ?

Préserver la vie de deux femmes par un geste réel ou symbolique (la petite servante de l’hôtel au milieu de rien, puis celle aux pieds nus) c’est d’une part entériner une imagerie de la femme comme se résigner à la domination masculine par la force, c’est ne changer jamais de regard sur nous-même, espèce humaine, hommes et femmes mus par la même nécessité, foule d’individus où les plus faibles ne sont pas intrinsèquement les femmes. Repenser alors Mary Bee, moins héroïne féministe à rebours qu’individu libre et digne, comme il en existe à chaque époque.

Car de quelle sorte de folie sont atteints tous les autres, qui pendent leur prochain comme on respire, massacrent, refusent de tendre la main en s’appuyant de l’autre sur la Bible, et tout ça pour quoi ?

Ce film aurait dû être beaucoup plus long pour exposer sans raccourcis qui blessent et effondrent son propos. Le temps d’une fresque, mais une fresque peut-elle participer à autre chose qu’au mythe ?

À la réflexion oui, c’est Heimat d’Edgar Reitz.

10:52 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : the homesman, tommy lee jones, heimat, edgar reitz | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |