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29/01/2015

AU FIL D'ARIANE, DE ROBERT GUEDIGUIAN

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                                          Il arrive qu’un rêve soit un sacrement

                                                 Si intime et si sûr, soudain, que tout le reste

                                      Après lui chaviré, périmé, s’oblitère.

                                                Et c’est ainsi parfois que l’apparence crève.

 

(Armel Guerne)

 

 

Au fil d’Ariane, le dernier film de Robert Guédiguian, est selon son générique, une fantaisie. Du poème de Nerval aux compositions musicales de Schumann, ce mot n’est certainement pas fortuit de la part d’un cinéaste ayant toujours eu l’humeur romantique. Ce dernier terme a sans doute aujourd’hui perdu son sens originel, jusqu’à devenir synonyme de poésie mièvre, mais à l’époque du premier romantisme allemand, celui de Novalis, il s’agissait bien de donner « une signification élevée à ce qui est commun, un aspect mystérieux à ce qui est banal, la dignité de l’inconnu à ce qui est connu, un halo d’infini à ce qui est fini. »Il s’agissait de romantiser le monde. Dans tous ces films, et tout particulièrement celui-ci, Guédiguian ne fait au fond que cela, changer ses pauvres gens en princes déchus (et même textuellement dans A la place du coeur, ses maçons en rois), faire de ses terrains vagues et de ses cabanons, des empires effondrés, de ses conversations dans les courettes comme de ses escapades en bateau, des bonheurs suspendus. Exhausser en somme les vicissitudes du destin en tragédies immenses. Guédiguian est le dernier représentant de ce qu’on l’on pourrait appeler le tragique populaire. Au sens où comme chez Duvivier ou Renoir, c’est bien la justesse de la peinture sociale, qui servant d’écrin aux tragédies humaines les plus universelles, permet à celles-ci de nous bouleverser. Romantiser, c’est aussi faire feu de tout bois, digresser sans se perdre, relier le fait concret au symbole, l’analogie au sacré et la mémoire commune à la légende des siècles. C’est savoir goûter le secret du cliché et redonner du sens au lieu commun. Au fil d’Ariane, c’est cela, une divagation magnifique entre la beauté du littéral et la force du mythe, le réconfort du premier degré et le vertige de la mise en abyme, le jeu de mots, de sons, d’images et le Je de Robert.

 

La générosité et le foisonnement d’Au fil d’Ariane n’en font que mieux apparaître le marasme actuel du cinéma populaire français, échoué entre les comédies du mépris (réduites aux mésaventures drolatiques d’une Nouvelle Classe goguenarde) et les drames sociaux sans vision ni vigueur (désamorcés par leur naturalisme même). Il n’y a plus guère que chez quelques francs-tireurs, que l’on filme encore sans rictus. C’est là que l’on ose aborder ensemble le trivial et le sacré, la grâce et sa perte, la démesure amoureuse et les petits riens qui construisent les amitiés chevaleresques. Chez Guédiguian, les plus folles déclarations d’amour voisinent avec l’amertume des retrouvailles manquées, des brutes blessent la pudeur des pères tandis que les mères-courage souffrent comme des filles perdues, la Vierge Marie réconforte autant que la nudité de Vénus anadyomènes, redonnant foi sinon en l’innocence du monde, du moins en ses multiples renaissances. Au fil de ses films, avec le plus grand naturel et sans ludisme conceptuel, on continue de fredonner du Lama, du Ferré ou du Ferrat quand l’émotion submerge, de faire la noce sur de la variété italienne, de mourir avec Mozart ou Pergolèse. On fait des serments paraphés de sang, des constats désenchantés autour de clovisses inoubliables, d’audacieux projets sans assurance-vie.

 

C’est tout un art de savoir mettre de l’écho dans le contrepoint, et ce dix-huitième film, sous ses allures de dérive onirique sans gravité, permet une fois encore à Guédiguian de livrer bataille. Malgré la loufoquerie du périple d’Ariane, le spectateur ne perd pas de vue l’essentiel : c’est bien en créant leur belle équipe que des mélomanes et des marins, des rêveurs et des fous, peuvent contrer une société qui pour être atone, n’en est pas moins violente. Comme à l’accoutumée, s’épanouit la thématique de l’endroit à partir duquel s’oriente le regard, de la place qui détermine ce que l’on ressent. Dans chacun de ses films, des appartements ouverts aux quatre vents aux ateliers fermés, du bureau-prison au café communautaire, de la maison aux traites impayées à l’usine désaffectée, de l’église en travaux au cabaret hospitalier, apparaissent ainsi trois sortes de lieux, à fois ancrés dans la réalité la plus crue et dans le même temps, allégoriques de ce qui s’effondre sans bruit et se reconstruit avec peine. Au temps du capitalisme outrancier, coexistent ainsi le lieu dont est chassé, celui qu’on ne sait plus habiter, celui enfin, aussi imprévu qu’instable, qu’il s’agit de se réapproprier. Au fil d’Ariane ne change pas cette règle, immuable depuis Dernier Eté, qui est de montrer à travers eux, un ordre ancien épuisé, avec ses solidarités obsolètes et ses valeurs destituées, ne pouvant plus servir de refuge ; un ordre nouveau horrifique, agrégeant des Moi(s) sans relation dans des espaces sans histoire ; une utopie collective enfin, locale et communautaire, dont il faut réinventer les figures et les liens.

 

Après le si beau Voyage en Arménie, après les drames poignants d’une société toujours plus atomisée, dont La ville est tranquille est l’aboutissement, après le localisme tant social qu’amoureux célébré d’A la vie, à la mort ! jusqu’aux Neiges du Kilimandjaro, Au fil d’Ariane témoigne à son tour des excès et des fêlures d’une communauté, afin d’en réveiller, d’en contempler, l’âme collective. A sa manière fantasque et enchanteresse, il réfléchit à ce qui soutient, dénature ou réassure l’identité. Au moment où celle-ci, en bonne logique libérale, n’est plus qu’un archaïsme inutile, freinant la fluidité de rapports exclusivement marchands, il faut une certaine audace pour oser encore en faire un sujet. Aux personnages que le cinéma contemporain s’empresse de délivrer de la moindre appartenance, les réduisant à de sommaires types psychologiques, de vagues strates sociologiques, des marchandises parmi d’autres, Guédiguian redonne une histoire et un rêve. Un rêve qui selon le vers de Guerne, peut quelquefois être un sacrement.

 

 

 

04/12/2014

BOUCLES

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Science-fiction hollywoodienne. Quels que soient le danger que l'on affronte, la porte que l'on passe, l'étape que l'on franchit, c'est toujours vers une nouvelle instance de soi qu'on se dirige. De la femme ou du dieu qu'enfin on on se donne, auxquels enfin on se soumet, il n'y a pas à attendre compréhension ou sollicitude, seulement un reflet plus approchant.

Le déjà-vu n'est ni une coïncidence ni un plagiat, simplement une preuve de plus qu'on n'avance qu'en refaisant sans cesse le même parcours, avec la même candeur et la même vanité. La parodie n'existe pas quand tout se rejoint dans l'hyper-Moi.

En amont de tout voyage, il y a la certitude qu'on en est déjà revenu.

27/11/2014

SYSTEMES CLOS

 

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Rester de marbre en dépit du désastre, s'affoler jusqu'à ne plus reconnaître les siens. La modernité ne nous laisse plus le choix qu'entre ces deux attitudes infécondes, qu'elle promeut alternativement.

Ne plus être maître de son destin sous prétexte de recul, de distance, de lâcher-prise, mots de passe et d'ordre qui visent à formater sans remous, à contrôler sans risque, qui donnent aux prisonniers des allures de pseudo-Sages, certains de juger à bon escient quand ils ne font que consommer et se taire. Ou bien à l'inverse, s'insurger, se révolter, monter sans cesse de nouvelles barricades, dévaster pour le charme d'un slogan, haïr selon quelques prétextes, devenir cette marionnette citoyenne qu'on indigne à volonté et qui finit par détruire sans même y prendre garde, ce qui pouvait la libérer. 

19/11/2014

ÇA TOURNE !

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Si ça n'arrête pas de tourner, c'est un rêve.

Si la toupie finit par tomber, le souvenir par s'adoucir, on entre enfin dans la réalité, qui n'est faite que de mouvements épuisés, de peurs et de joies atténuées. Tant que le mouvement perpétuel nous étreint en revanche, tant que l'on suit, en boucle éperdue, le déroulé d'un sourire, d'une démarche, d'une révélation, on navigue à vue en pleine illusion, ivre de rationalisations morbides.

Le bal des réminiscences est toujours une danse macabre.

Tout ce qui tourne finit par chavirer, et c'est justement cette chute attendue qui fait la beauté de la danse. Vouloir à toute force contrer cette loi, c'est se condamner à vivre dans le mirage d'un monde illimité, contrôlable à merci.

13/11/2014

RETOUR AUX AFFAIRES

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C'est bien souvent à côté de ce que l'on regarde que le drame se noue. On ne quitte pas des yeux, comme le lait sur le feu, l'objet de toutes nos attentions, et le voilà malgré tout qui s'échappe, attiré par ce que nous avions négligé, ce que nous n'avions pas su voir. On détourne le regard, après bien des regrets, de l'objet de tous nos tourments, et c'est au sein même de ce hors-champ préservé de toute souillure, que naît le danger.

On croit tout observer, mais on ne sait que se laisser distraire.

04/09/2014

ALTERMONDE

 

western italien, sergio leone, sartana, le jour de la haine, giovanni fago

 

« J’étais le père du genre et n’ai eu que des enfants tarés », a pu dire Sergio Leone, qui après sa trilogie des dollars, a vu proliférer des films reprenant ses thèmes et ses figures, parfois sans grande finesse ni maîtrise, jusqu’au marasme des Trinita avec Terence Hill. Le jugement est cependant bien sévère car le western italien, profondément anarchisant et très éloigné du monde en noir et blanc d’Hollywood, dérivant parfois vers une sorte de nihilisme aristocratique, avec ses héros-dandys cheminant au milieu des ruines morales d’un Ouest de violence et de corruption,constitue avec ses nombreuses oeuvres de qualité, un genre cinématographique à part entière.

 

Parmi ceux sortis ces derniers mois chez Artus, deux sont absolument remarquables. Bonnes funérailles, amis, Sartana paiera (1970) de Giulanio Carmineo, pousse ainsi sa logique désabusée jusqu’aux limites, montrant les uns après les autres, ses personnages emblématiques en cours d’avilissement, tous gagnés par la névrose de l’or, du banquier au shérif, de la belle héritière à l’immigrant chinois, de l’entraineuse de saloon…à Sartana lui-même, vengeur solitaire et manipulateur. Mais le plus beau est sans doute Le Jour de la haine (1968) de Giovanni Fago, crépusculaire duel fratricide sur fond de guerre de Sécession, avec ses villages-fantômes, ses armées en déroute et ses trahisons en tous genres. Ce film qui jamais ne relâche sa tension ni n’allège son atmosphère, condamne sans équivoque un monde ayant perdu jusqu’au respect de la parole donnée.

 

Avec leur sens du rythme et leur exigence formelle, leur violence graphique toujours ressaisie dans un découpage au cordeau, leurs bouleversants flashbacks sur l’amour enfui ou l’enfance perdue, les gialli, les péplums, les polars et les westerns tournés dans l’Italie des années 60-70, sont tout simplement l’honneur du cinéma populaire.

19/08/2014

MALEFICES

 

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Dans son Fritz Lang paru chez Pardès il y a dix ans, Michel Marmin a la dent plutôt dure sur les films de la période américaine, tout particulièrement ceux qui se piquent de psychologie (souvent sommaire) voire de psychanalyse (à la hussarde), comme La Femme au portrait, La Rue rouge, ou encore Le Secret derrière la porte, dont il n’hésite pas à railler le scénario à la « bêtise insondable ». Nous partageons totalement cet avis, le point faible de ces films (comme de certains Hichtcock de la même veine) étant bien leur psychologisme simplificateur, leurs plongées puériles dans un subconscient de pacotille, qui font aujourd’hui sourire et que Lang lui-même, dans ses entretiens avec Peter Bogdanovich, a par la suite regrettés.

 

Or, chez Lang, ce n’est jamais le scénario, encore moins les dialogues, qui importent, mais bien les subtiles modifications d'atmosphère d'une séquence à l'autre, et l’émotion qui jaillit du moindre plan, surtout le plus anodin. Lang est le cinéaste des scènes d'exposition attendues et cependant vibrantes, des panoramiques familiers venant soudain troubler. Le maître de l'altération progressive et soignée de principes d'apparence immuable. Ce n’est pas pour rien que ce cinéaste figurait dans le carré d’as des mac-mahoniens aux côtés de Walsh ou Losey : recréer le monde dans une forme (et avec délice en subir l’emprise) plutôt que se borner à enregistrer un réel toujours plus décevant (qui ne sait que vous enserrer sans jamais rien révéler).

 

Tout l’intérêt alors de ce Secret derrière la porte (1948), sorti récemment chez Carlotta, ce n’est bien entendu pas la relation amoureuse convenue, ni la galerie de personnages caricaturaux, cousant toutes deux de fil blanc un suspense vite émoussé, mais bien la manière remarquable avec laquelle Lang filme les lieux, modifiant par de purs artifices de mise en scène, leur espace et leur climat : l’hacienda de la lune de miel, havre reposant et soudain prison ; la gare, lieu de félicité ou bien d’angoisse ; la demeure familiale, « lieu maléficié » par excellence selon le juste mot de Marmin, dédale chic et intrigant avant de devenir tombeau labyrinthique.

 

Loin des facéties hollywoodo-freudiennes, ennuyeuses et appliquées, on retrouve là le Lang ensorceleur des Araignées, des Trois Lumières et de M le maudit.

 

08/08/2014

DES SEXES ET DES MIROIRS

 

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Jess Franco, disparu l’an passé, laisse derrière lui près de 200 films où l’on trouve de tout : du fantastique et de l’horreur, des comédies polissonnes et du porno, de l’aventure exotique et de la prison pour femmes, des vampires, des nazis et au moins dix adaptations de Sade… Celui qui assista Welles sur son Fasltaff, et qui n’a cessé depuis 1954 d’enchaîner les tournages, est un monument du cinéma-bis, ayant tourné un grand nombre de navets dont certains recèlent des plans splendides, beaucoup de films de commande sauvés par leurs digressions fascinantes, mais également quelques rares et incontestables chef d’œuvres !

 

Artus-Films vient ainsi d’éditer trois nouveaux films du maître, dont deux valent absolument le détour. Si Sumuru, la Cité sans hommes (1969), sorte d’OSS 117 lesbo-futuriste tourné à Rio, ne vaut guère que pour la géniale composition de George Sanders, Les inassouvies (1970) et le miroir obscène (1973) ont l’avantage d’initier le spectateur profane à l’inimitable style musical de Franco, fait de zooms marquants, d'audacieux panoramiques enchaînés les uns aux autres, de changements brusques de registre. Le premier, adaptation de La Philosophie dans le boudoir dans la moiteur de paysages insulaires, conte avec un crescendo remarquable le récit d’une dépravation, avec la très belle actrice autrichienne Maria Rohm. Le second, qui suit le parcours d’une jeune femme hantée par un inceste et un suicide, est à voir dans ses deux versions, la française et l'espagnole, car il s’agit de deux œuvres radicalement différentes mais tout aussi cohérentes, hantées à chaque fois par les reflets et les échos, par l'idée du sexe comme gouffre et miroir. Le cinéaste insère une scène ici, supprime une autre là, change l’ordre des plans ou modifie la voix off qui les accompagne, et parvient ainsi, par sa science du montage, à donner à des images presque identiques un sens distinct, toujours empreint d’une grande poésie macabre, à la fois sensuelle et mélancolique.

 

Peu importe alors les raccords imparfaits, le jeu approximatif, les répétitions et les ellipses également excessives, car ce qui compte ici, c’est bien la manière lyrique avec lesquels Franco fait basculer ses héroïnes du désir coupable à l’effroi (et réciproquement bien sûr), laissant une grande place au rêve, au souvenir, au fantasme, mêlés jusqu’au vertige. L’héritier du Baroque espagnol, c’est lui !

 

02/08/2014

AU SEUL NOM D'UNE DEESSE PHENICIENNE

 

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Un livre de Luc-Olivier d’Algange combine toujours avec bonheur d’indispensables contrefeux poétiques à la laideur du monde moderne. A l’abri des projecteurs qui effacent les nuances comme des cavernes où se forge le ressentiment, il se situe très exactement « entre la lumière d’Homère et l’ombre de Dante », pour reprendre un vers du Luas Vita de D’Annunzio, servant d’ailleurs de titre à l’un des chapitres. Le génie du paganisme, la littérature initiatique de Novalis et de Pessoa, de Dominique de Roux et de Raymond Abellio, la confrontation entre Jünger et Evola, forment les six autres parties de ce brillant essai qui nous enseigne l’art et la manière d’être présent au monde, tout en sachant « se désencombrer de soi-même ».

 

Si « l’insignifiance est l’horizon que se donne le Moderne », il va de soi que celui-ci passera à côté de la leçon. A quoi bon lire Abellio, contrepoison ultime aux esthètes pointilleux comme aux écrivants de passage, quand on ne jure plus que par le « romancier du singulier qui ratiocine en exacerbant son recours à l’analyse psychologique ou en se perdant en volutes formalistes ». Comment percevoir l’apport essentiel du romantisme allemand, quand l’époque dans laquelle malgré ses dires on exulte, est justement celle qui « débute avec l’occultation de l’Encyclopédie de Novalis et le triomphe de la volonté rationnelle  hégélienne » ? Comment apprécier la hauteur de vues d’un De Roux ou d’un Pessoa, quand on ne sait plus, entre manifs festives et ultimatums ludiques, que « se plaindre de tout, revendiquer contre tout sans jamais se rebeller contre rien » ?

 

L’essai de Luc-Olivier d’Algange s’oppose radicalement au totalitarisme libéral, à l’avilissement qu’il engendre comme à l’indistinction qu’il programme. A la suite de l’Anarque jüngerien et de l’homme de la Tradition évolien, il identifie celui-ci à une « idéologie de haine », l’uniformité qu’il ne cesse de promouvoir étant bien « la parodie et l’ennemie de l’unité ». Face à la barbarie des fondamentalismes, l'auteur défend le recours à la Tradition. Contre les ravages de la Transparence infligés par des individus toujours plus massifiés, il ne cesse de chanter « l’âme odysséenne » éprise d’inconnu.

 

C’est un livre pour promeneurs solitaires et rêveurs indociles, un livre pour ‘happy few’, en ce sens qu'il nous insuffle, et ainsi nous réapprend, la joie de résister.

 

(Luc-Olivier d’Algange, Au seul nom d’une déesse phénicienne, Alexipharmaque, 2014, 113p, 19 euros)

01/07/2014

PAIEN

 

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Le dernier voyage de Tanya du cinéaste russe Alexei Fedorchenko retrace de manière bouleversante un rite funéraire venant du fond des âges, celui des Mérias, peuple d’origine finno-ougrienne assimilé par les Slaves depuis plusieurs siècles, et dont les traces s’effacent avec le temps, quelques noms de villages ou de fleuves exceptés. Federchenko dit chercher à « montrer une autre Russie, celle où les traditions païennes et la conception des rapports humains, antérieures à la domination orthodoxe, s'affranchiraient de la trivialité moderne ». A l’opposé du dualisme chrétien, un profond sentiment d’union avec la Nature parcourt en effet la plupart des séquences. Le film relie les corps aux éléments naturels avec évidence, s’attardant longuement sur les rives gris-beige de la Volga de Novembre, la brume des forêts dénudées, les secrets érotiques d’un amour resté brûlant. Rien ici n'est plaqué, rien ne fait slogan. Des ponts longuement traversés et des oiseaux psychopompes, l’inconcevable présence charnelle d’une épouse défunte, les puissances de l’eau et du feu : nous sommes bien au coeur d’un voyage chamanique, lequel fait vibrer l’âme d’un peuple sous le visage immobile de ses derniers représentants.

 

C’est ainsi par l’attention porté à ses coutumes funéraires, qu’un peuple parvient à ne pas mourir. Et si nous découvrons finalement que le monologue en voix-off revient d’outre tombe, cela n’apparaît plus comme une simple pirouette scénaristique, mais prend une tout autre résonnance. Depuis le début, le narrateur ne cherchait finalement qu’à répondre à la seule question qui vaille, la seule qui puisse courir de génération en génération sans jamais cesser d'être reformulée, celle que l'on se transmet de cérémonies en poèmes, de rêves en souvenirs, malgré les intimidations, l'acculturation, l'oubli : « pourquoi sommes-nous ainsi et pas autrement ? » ; soit les fondements de toute identité.

 

23/06/2014

ODESSA

 

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« La crise ukrainienne, un mauvais coup pour le tourisme. A Odessa, ce port célèbre dans le monde entier grâce au film d'Eisenstein Le Cuirassé Potemkine, "nous avons eu des annulations cet hiver", concède le président de l'association du tourisme » (AFP).

 

Difficile de savoir si c’est la page d’Histoire ou l’oeuvre même qui attirent à Odessa, quand celles-ci sont réduites à des signaux culturels depuis longtemps désamorcés. Si tout est faux dans Le Cuirassé Potemkine d'Eisenstein, des décors jusqu'à l'Histoire, de la maquette en lieu et place dudit cuirassé jusqu'à la fusillade sur les escaliers d'Odessa, le film n’en est pas moins bouleversant. Son naturalisme magique le rend sinon véridique du moins vraisemblable, proche du document historique par la profusion de ses choses vues - alors même que celles-ci sont inventées de toutes pièces-, balises confortant le mouvement de la révolte décrite.

 

Nous sommes ici très exactement à l’opposé de ces films qui singent l’Histoire en numérique, rivalisant de prouesses véristes mais gommant le moindre détail qui ralentirait l'action. Des films qui ne rendent plus compte que d’une Histoire ludique, catégorisée par péripéties. Une Histoire dépourvue d’enseignements, simplifiant les forces en présence et diluant les identités, au nom d’un principe de plaisir imposé par le jeu et l’affect.

14:45 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : eisenstein, cuirassé potemkine, odessa | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

16/06/2014

FOLIES

Variations autour du beau film de Tommy Lee Jones, The Homesman, par Ellisa, du lumineux blog En paraison.

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Puisque ce film commence par une longue rêverie incertaine de sens sur le paysage, pur paysage où rien ne fait barrage au regard ni ne le retient, voici la mienne, nourrie de lectures autant que d’images, qui suit les foules de tous les émigrants quittant l’Europe pour l’Amérique avec le rêve et la volonté d’une vie meilleure. Cap plein ouest donc, puis là-bas encore Far-West, toujours.

À partir de quel moment, le rêve et la volonté étroitement mêlés confinent à la folie ?

Il me semble que c’est, en filigrane et de manière désordonnée, le propos du film de Tommy Lee Jones, The Homesman. Relire le Far-West sous un angle psychiatrique, envisager la construction de l’Amérique comme bâtie sur une sorte de folie collective.

On parle plutôt de grille de lecture féministe pour ce film qui débute vraiment lorsqu’on découvre rudement chapeautée, pantalons sous la guimpe et robe des champs, Mary Bee guidant la charrue ; mais qui a oublié et pour quelle imagerie de la femme, qui a oublié que depuis longtemps là-bas comme ici les femmes doivent souvent faire ce genre de travaux ?

Mary Bee se conduirait-elle comme un homme à l’encontre de son temps ou comme une femme en avance sur les mœurs ? (à ce compte-là, doit-on réinterroger le suicide d’Aurélie Coindet à la lumière du genre ?). Ou bien encore est-elle une de ces personnes singulières à toutes les époques, ces temps humains qui toujours les dissolvent au profit du mythe en construction ? (je pense bien sûr à l’infime souvenir du nom de Mary Bee qui disparaîtra avant même la fin du film). Car qui des hommes ou des femmes rêvent et veulent le plus fort une vie meilleure, sinon les deux également, en qualité d’êtres humains confrontés aux puissants ressorts de la vie : la nécessité et le désir.

Far-West toujours, jusqu’à la folie.

Le trajet du film consiste pourtant à revenir sur ses propres pas vers l’est en repassant le fleuve Missouri, frontière visuelle aussi bien que symbolique (même si c’est un peu caricatural dans la progression du film, c’est dans les eaux du Missouri que les femmes retrouvent une forme de cohésion - premier pas vers un apaisement hors de la folie dans laquelle elles se sont réfugiées ?). Frontière entre d’un côté les pionniers lâchés dans les espaces infinis et de l’autre la civilisation apparente d’une ville bien assise à l’arrière, celle où Mary Bee et George Briggs doivent raccompagner ces trois femmes que l’on a extirpées de la ligne de front (j’interprète ?). Le sens commun les tient pour folles, et non seulement elles ne sont plus utiles à rien mais elles sont des freins à la conquête. La petite musique féministe ferait son retour ici, les femmes éternelles victimes ; mais les femmes ne sont pas si fragiles puisqu’elles sont partie prenante de la conquête de l’Ouest, cependant si on les soumet à une odieuse pression et qui n’est pas que masculine, leur entendement bascule ; de la même manière, combien d’hommes furent broyés par les conditions épouvantables de la conquête ?

Préserver la vie de deux femmes par un geste réel ou symbolique (la petite servante de l’hôtel au milieu de rien, puis celle aux pieds nus) c’est d’une part entériner une imagerie de la femme comme se résigner à la domination masculine par la force, c’est ne changer jamais de regard sur nous-même, espèce humaine, hommes et femmes mus par la même nécessité, foule d’individus où les plus faibles ne sont pas intrinsèquement les femmes. Repenser alors Mary Bee, moins héroïne féministe à rebours qu’individu libre et digne, comme il en existe à chaque époque.

Car de quelle sorte de folie sont atteints tous les autres, qui pendent leur prochain comme on respire, massacrent, refusent de tendre la main en s’appuyant de l’autre sur la Bible, et tout ça pour quoi ?

Ce film aurait dû être beaucoup plus long pour exposer sans raccourcis qui blessent et effondrent son propos. Le temps d’une fresque, mais une fresque peut-elle participer à autre chose qu’au mythe ?

À la réflexion oui, c’est Heimat d’Edgar Reitz.

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10/06/2014

LEOPARD

 

l'homme-léopard, jacques Tourneur

l'homme-léopard, jacques Tourneur

« Un léopard sème la panique à 60 km de Delhi. Parvenu à entrer dans un hôpital et un cinéma, il blesse sept personnes puis échappe à ses poursuivants » (AFP).

 

Comparativement aux deux premiers films de sa trilogie fantastique tournée au début des années 40 (La Féline et Vaudou), L'Homme-Léopard de Jacques Tourneur est en général jugé décevant, ses admirables scènes d’horreur nocturne s'intégrant mal dans un récit poussif et convenu. Or c'est justement ce déséquilibre qui alimente l’angoisse du spectateur et cette forme paroxystique qui en accroit l’emprise. A l’instar de ce léopard indien galopant brièvement sur la pelouse d’un jardin public, ou bondissant de la façade en stuc d’un cinéma, une présence s’avère d’autant plus violente qu’elle est incongrue, d’autant plus terrifiante qu’elle s’évanouit déjà.

 

C’est aussi une morale esthétique : l’apparition d’un style sur le mode de l’exacerbation, vaut toujours mieux que la stylisation permanente des codes, ainsi neutralisés. L'envolée poétique impromptue demeure source d'émerveillement, quand la constance d’un maniérisme entretient l'ironie. N’importe quelle particularité, même inconvenante, est en somme préférable au lissage identitaire.

03/06/2014

ENGRENAGES

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Dans les meilleurs films de Loach (Black Jack, Raining Stones, Sweet sixteen), l'engrenage tragique apparaît très proche de celui des plus beaux Gray (Little Odessa, The Yards). Mais là où le premier cherche à tout prix, et donc au risque de la démagogie, à trouver le grain de sable venant l'enrayer, le second tient à toujours mieux le huiler, à la limite cette fois de la complaisance.

14:14 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : james gray, the yards, ken loach, sweet sixteen | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |