08.04.2011
L'ALIBYE
(Même s'il est assez éloigné des thématiques habituelles de ce blog, je ne résiste pas à l'envie de publier le texte suivant sur Cinématique, texte de François Delussis écrit il y a quelques semaines, avec lequel je suis à vrai dire entièrement d'accord)

Pas facile de faire entendre une voix qui ne donne ni dans le trémolo martial béhachélien ni dans le chuchotis de couard autarcique, autrement dit une voix qui ose admettre qu’elle ne parle pas au nom de la Raison, de la Morale et du Progrès réunis, mais qui pour autant ne rechigne pas à prendre parti.
Prendre parti dans un conflit qui n’est pas le nôtre, cela suppose une certaine pudeur et un certain style, cela suppose surtout de savoir qui nous sommes, quelles sont nos valeurs et quelle est notre cohérence, une question d’identité en somme, n’ayons pas peur des gros mots. Kadhafi n’est-il donc un dictateur que depuis le début de ce mois ? N’avait-il participé à aucun attentat ni jamais emprisonné aucun opposant du temps où il était reçu, et avec tous les honneurs, en France ? Il ne s’agit pas ici de protéger des civils affolés et des insurgés désorganisés - mais au sein desquels des hommes remarquables existent puisque BHL les a remarqués -, de les soustraire à la folie meurtrière de fous surarmés soutenant le Fou Suprême, il ne s’agit pas de laisser tout un peuple mourir sous les balles d’un clan mafieux, il s’agit de comprendre qu’il s’agit là d’une guerre civile, que les « milices » qui soutiennent Kadhafi font partie du peuple libyen, qu’on le veuille ou non, et que ceux qui veulent le renverser ne sont pas nécessairement, par ce simple projet, des démocrates modérés propres sur eux. Le principe des frappes aériennes exclusives est donc au mieux un mensonge, au pire une illusion. Une fois de plus cependant, sans pudeur et sans style, l’impérialisme occidental, drapé dans ses principes intangibles mais n’intervenant jamais que là où ses intérêts économiques sont en péril, vient faire la leçon, comme s’il lui revenait de droit de stopper net, en tous lieux, le sang et les larmes.
Alors aider à renverser Kadhafi, pourquoi pas, mais à la demande de qui et pour instaurer quoi ? L’idée que tout peuple soit épris de liberté est une belle idée, mais le fait qu’il puisse devenir républicain, ou démocrate, parce qu’il s’est libéré de l’oppression, n’est qu’une croyance occidentale, voire un leurre savamment entretenu. Et dans le cas particulier de la Libye, il y a de l’espace entre dictature et démocratie, mais il semble bien que hors de cette alternative indépassable, point de salut : toute troisième voie paraît politiquement inaudible. Il ne suffit pas de renverser les tyrans, il faut encore que le peuple qui y parvient, en fasse une Histoire personnelle, qu’à travers les mythes, les exploits et les faits ordinaires de sa révolte, il conquière son propre destin, et de massacres en réconciliations, s’arme pour la suite. Il y a diverses façons d’aider celui qui est en train d’écrire son propre récit, mais lui tenir la main en jouant les matamores, lui indiquer sans ménagement la voie du Bien, est une lourde responsabilité, qui ne peut conduire ensuite qu’aux troubles identitaires, autrement dit au suivisme comme à la rancœur.
Il est pas interdit d’entendre ceux qui parmi les révoltés libyens refusent l’aide occidentale, il n’est pas inutile de comprendre le positionnement de la Ligue Arabe, il n’est pas scandaleux d’écouter l’Allemagne dont la logique n’est pas moins économiste que ceux qui aujourd’hui se font les hérauts de ce peuple-là, tout en détournant les yeux d’autres qui, ailleurs, sont tout aussi à feu et à sang. C’est la cohérence qui nous sauvera des pièges conjoints de l’ingérence emphatique et de la faiblesse munichoise. Nous ne sommes pas la source de tous les maux comme tant de professionnels du ressentiment voudraient nous le faire croire, mais nous ne sommes pas davantage la résolution inespérée du moindre conflit. Il nous faut (re)devenir cette voix singulière qui parle au nom de principes moins hypocrites et ambigus que la défense-des-droits-de-l'homme, paravent derrière lequel le système dominant a toujours poursuivi ses exactions ; voici sans doute comment rester sans crainte un recours opportun et savoir sans honte se tenir en retrait.
La meilleure façon de trouver sa place est encore de n’avoir plus peur de tenir son rang. Embarrassées et irrésolues, la France comme l’Europe ne savent plus qui elles sont, et de ce fait alternent la frilosité et l’emportement, n’hésitant plus qu’entre deux versions falsifiées, deux pôles qui les nient : tantôt conglomérats de communautés irreliées, tantôt championnes de l’universalisme abstrait.
Quand donc mènerons-nous à bien notre propre révolution ?
16:33 | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : flandres, bruno dumont, libye, impérialisme, droits de l'homme, dictature, démocratie, kadhafi, otan |
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09.11.2010
24
Dans Hadewijch, Dumont tient à montrer, comme Alain Badiou dans son Eloge de l'amour, que l’amour fusionnel joue en quelque sorte contre le monde. «L’amour total» que Céline voue au Christ, cette recherche désespérante d’une unité impossible, la fait passer à côté de Yassine qui pourtant lui tend la main, la force à ne pas se nourrir malgré la faim, ne pas se protéger du froid, ne pas faire attention aux visages des passagers du métro avant son geste insensé. Lorsqu’on est tout entier dans la philosophie de l’Un, tout entier dans la souffrance de l’humiliation ou la volonté de puissance, quand l’on remet son corps entre les mains d’autrui à défaut de savoir l’habiter, le monde autour peut bien s’écrouler.
Insomnie vers deux heures du matin : il me restait cinq heures pour écrire un roman, l'imprimer et le poster, ce qui était bien suffisant, mais impossible de me souvenir du mot de passe qui déverrouille l'ordinateur. Le cherchant, je me suis rendormi.
Elle a des jambes étonnantes, une nuque inhabituelle, des seins inattendus et une démarche rare ; pourquoi faut-il qu'elle ait un phrasé si commun ?
10:36 | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : bruno dumont, alain badiou, eloge de l'amour, hadewijch |
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29.09.2008
PAYSAGE (S)

Quelques jours avec moi, de Claude Sautet (88)
Les maris les femmes les amants, de Pascal Thomas (89)
Les patriotes d’Éric Rochant (94)
Pola X de Léos Carax (99)
Ainsi soit-il de Gérard Blain (00)
L'Anglaise et le Duc d’Eric Rohmer (01)
Éloge de l'amour de Jean-Luc Godard (01)
Choses secrètes, de Jean-Claude Brisseau (02)
Le Fils de Jean-Pierre Dardenne et Luc Dardenne (02)
Flandres de Bruno Dumont (06)
Je remercie tous ceux qui se sont pris au jeu et m’ont livré ainsi un pan de leur paysage cinématographique. Les voici, sans ordre particulier, inutile de préciser que cela change des consensus habituels ! (D’ores et déjà, je prie Richard G de me faire à nouveau parvenir sa liste : un souci informatique m’a fait disparaître ces données. Qu’il veuille bien m’excuser).
Anaximandrake :
De bruit et de fureur, Jean-Claude Brisseau (1988)
Van Gogh, Maurice Pialat (1992)
La Sentinelle, Arnaud Desplechin (1992)
Les derniers jours d'Emmanuel Kant, Philippe Collin (1994)
Conte d'été, Eric Rohmer (1996)
Généalogie d'un crime, Raoul Ruiz (1997)
Sicilia!, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1999)
Les Amants réguliers, Philippe Garrel (2005)
Cœurs, Alain Resnais (2006)
Ces rencontres avec eux, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (2006)
Tlön :
1) De Bruit et de fureur - Brisseau - 1988
2) Nouvelle vague - Godard - 1990 (je sais c'est suisse !)
3) Van Gogh - Pialat - 1991
4) La Belle Noiseuse - Rivette -1991
5) La Cérémonie - Chabrol - 1995
6) La Servante aimante - Douchet - 1997
7) On connait la chanson - Resnais - 1998
8) Esther Khan - Desplechin - 2000
9) La série des contes (hiver, printemps, été, automne) - Rohmer (je sais il y en a 4 !)
10) De battre mon coeur s'est arrêté - Audiard - 2005
Les outsiders :
Les Patriotes - Rochant - 1994
A ma soeur - Breillat - 1998
St Cyr - Mazuy - 2000
Ressources humaines - Cantet - 2000
L'Anglaise et le Duc - Rohmer - 2001
10 éme chambre - Depardon - 2004
OSS 117. Le Caire nid d'espion - Hazanavicius – 2006
Sébastien Carpentier :
1 - Claude Sautet - Un cœur en hiver (1991)
2 - Peter Watkins - La Commune (1999-2007)
3 - Abdellatif Kechiche - La graine et le mulet (2007)
4 - Jean-Claude Rappeneau - Cyrano de Bergerac (1990)
5 - Michael Haneke - Caché (2005)
6 - Laurent Cantet - Ressources humaines (1999)
7 - Michel Deville - La maladie de Sachs (1999)
8 - Krzysztof Kieslowski - La double vie de Véronique (1991)
9 - Jacques Rivette - Ne touchez pas la hache (2007)
10 - Jose Luis Guerin - Dans la ville de Sylvia (2008)
On objectera peut-être que ni Watkins, ni Haneke, ni Kieslowski, ni Guerin ne sont français… Aussi rajoutè-je les films suivants en queue de liste :
11 - Tony Gatlif - Gadjo dilo (1998)
12 - André Téchiné - Loin (2001)
13 - Robert Guédiguian - Le promeneur du Champ-de-Mars (2005)
14 - Emmanuel Mouret - Un baiser s'il vous plaît (2007)
Et comme je suis frustré de n'avoir pu faire figurer en bonne place la Promesse des Dardenne du fait de leur belgitude, je me console en rajoutant (hors compétition) un documentaire :
HC - Raymond Depardon - 10ème Chambre, instants d'audience (2004)
Damien:
Histoire(s) du cinéma" (Jean-Luc Godard)
(chef d'oeuvre incontestable, mais comme JLG est suisse et qu'il ne s'agit pas exactement d'un film, est-ce que c'est valable ?)
"Y aura-t-il de la neige à noël ?" (Sandrine Veysset)
(la plus belle réussite, à ma connaissance, d'un cinéma réaliste tout entier dévoué à capter l'humain dans sa vérité)
"L'anglaise et le duc" (Eric Rohmer)
(très grand film historique, et jamais les nouvelles techniques de l'image n'ont été aussi bien utilisées pour reconstituer une époque)
"Esther Kahn" (Arnaud Desplechin)
(l'un des plus beaux films sur le théâtre et l'art de l'acteur)
"Van Gogh" (Maurice Pialat)
(simple et bouleversant, contre tous les clichés attendus et tous les pièges biographiques)
"Ridicule" (Patrice Leconte)
(oui oui, les cinéphiles peuvent aboyer, oui Leconte est un tâcheron, mais ce film restera pour la grâce des acteurs et l'excellence des dialogues de Remi Waterhouse, dans la lignée d'un cinéma très verbal : Duvivier, Carné-Prévert, etc.)
"OSS 117 : Le Caire, nid d'espion "(Michel Hazanavicius)
(tout simplement la meilleure comédie française de ces 20 dernières années)
"Urgences" (Raymond Depardon)
(Il faut au moins un documentaire dans cette liste. C'est celui-ci qui m'a le plus marqué)
"Huit femmes" (François Ozon)
(subtil, ironique, décalé, un grand film sur le mirage des apparences et les rapports de pouvoir, entre autres)
Trouble every day (Claire Denis)
(un des films les plus flippants que j'aie vus, ce qui est très rare dans le cinéma français)
Skoteinos :
Van Gogh, de Maurice Pialat
Le garçu de Maurice Pialat
L'Enfer de Claude Chabrol
La Cérémonie de Claude Chabrol
Betty de Claude Chabrol
Dans les commentaires de la note précédente (Paysage), figurent les listes de Préau, d'Arnaud, de Jérôme, du Dr Orlof..
Dans les commentaires de celle-ci, figure celle d'Isabelle, de Polyphème, d'Hyppogriffe, de Jacques Sicard, et de Montalte.
Sur leur blog figurent ce matin, celles de Joachim, d'Edisdead, de Talmont et de Vincent.
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Après avoir longuement parcouru ces divers palmarès, je me garderais bien d'en établir une quelconque synthèse, leur diversité prouvant justement, loin des consensus et des compromis, que l'hétérogénéité du cinéma français en est sa principale force. Je peux sans doute me tromper, mais je persiste à penser qu'une telle liste pour le cinéma américain ou asiatique, comme cela été soulevé dans les commentaires, comporterait beaucoup plus de films communs entre les participants ; tant qu'un tel questionnaire toutefois n'aura pas été soumis, ceci peut ressembler à une assertion gratuite.
On pourra noter que le cinéaste le plus cité, et pour des films divers selon les intervenants, est Eric Rohmer, mais qu'Arnaud Desplechin n'est pas loin derrière, que Chabrol/Rivette/Resnais demeurent des valeurs sûres. Je suis heureux de voir la fortune de malaimés comme Léos Carax ou Bruno Dumont, plusieurs fois cités, et la très faible représentation de la mouvance tant acclamée, Assayas/Ozon/Honoré/Klapisch, cinéastes que je réunis peut-être arbitrairement ici, mais qui me semblent développer une démarche commune de "vouloir dire " et d'"à la manière de". L'impressionnante cohérence des univers de Brisseau ou de Guédiguian a ses admirateurs, mais il me semble être le seul à citer Gérard Blain et nous ne sommes que deux à penser à Pascal Thomas. Quant à Blier ou Corneau, ils sont aux abonnés absents, de même que la quasi-totalité des cinéastes féminins si l'on excepte Catherine Breillat. Enfin, les documentaires de Depardon sont plusieurs fois mentionnés.
La richesse d'une telle confrontation de points de vue m'a en revanche rasséréné, ne serait-ce que parce que dans chacune de ces listes, un film m'est à chaque fois inconnu, et qu'il est à présent temps de les voir.

10:32 | Lien permanent | Commentaires (42) | Envoyer cette note | Tags : eric rohmer, léos carax, bruno dumont, gérard blain, pascal thomas, jean-claude brisseau, eric rochant |
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