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23/10/2012

PAR SURPRISE

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C'est au moment où tout semble perdu qu'un détail vous sauve, à l'instant même où l'on reprend pied que la vague déferle. Le Sauveur comme l'Ange exterminateur attendent toujours le dernier moment pour faire de celui-ci un prélude. Au cinéma comme au coin de la rue, la sidération survient toujours en traître, laissant la victime consentante s'imaginer enfin repartir de zéro, ou tout perdre d'un coup, quand il ne s'agit que d'un piège de plus. Lorsque le personnage se retourne, lorsque le spectateur se reconnaît fasciné, il est déjà trop tard : seule la contemplation qui résulte du face à face peut contrer la sujétion.

09/10/2012

COUPLES

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Il n'y a pratiquement aucun contact dans Notre-Dame de Paris entre Esmeralda et Frollo, ni physique entre les personnages, ni cinématographique puisque leurs séquences communes les montrent toujours séparés par le champ/contrechamp ou le montage alterné, leur seul plan "à deux" étant alors ce faux split-screen qui résume idéalement les rapports homme/femme vus par Delannoy : la non congruence des désirs et donc la prison pour chacun jusqu'à la libération par le partenaire adapté ; le couple comme résolution des divergences.

Dans Cet Obscur objet du désir en revanche, l'impossibilité pour Mathieu Faber de posséder Conchita passe par l'énumération paradoxale de toutes les scènes de couple possibles, par la totale disparition du montage parallèle (on ne sait jamais ce qu'elle devient lorsque pour quelques heures ou quelques années, il la perd de vue), par leur systématique présence conjointe dans le même plan, surtout lorsqu'une grille les sépare, ce qui illustre bien la relation entre les sexes vue par Bunuel : la même prison pour deux. Le désir masculin qui souffre autant de son perpétuel inassouvissement que son pendant féminin pâtit de son inconstance ; le couple comme insoluble somme de deux errances.

06/10/2012

MEMOIRE VIVE

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A comme Acrostiche. Façon d'appréhender la personnalité et le parcours intellectuel d’Alain de Benoist -penseur hors-norme et pour certains hors-la-loi-, tels que Mémoire vive, le recueil d'entretiens avec François Bousquet (1), nous permet de les approcher, entre synthèse inédite et démultiplication des chemins de traverse.  

L comme Livres. Depuis la boulimie de lecture de l’enfance -en mangeant ou en marchant dans la rue- jusqu’à la constitution d’une des plus grandes bibliothèques privées de France. Livres accumulés, dévorés, ressassés, annotés, comparés, réévalués, et bien sûr livres écrits (près de 90), formant les cloisons, les culs-de sac, les voies royales et les raccourcis d’un labyrinthe intellectuel, symbole préféré entre tous, symbole essentiel pour une pensée qui sait bifurquer sans oublier son parcours. 

A comme Alternative. Le défi ultime lancé au système qui passe justement son temps à épuiser toutes les alternatives en les récupérant ou en les diabolisant, c’est à dire en les dénaturant. Contre sa domination, l’hypothèse oubliée, l’idée négligée, l’Alter-monde inventé, depuis la tri-fonctionnalité de Dumézil jusqu’au tiers-inclus de Lupasco.

I comme Insatisfaction. Celle qui pousse à retravailler ses analyses, à les élaguer pour mieux les approfondir, à toujours "penser plus loin", à appliquer en somme au domaine des idées le principe énoncé par Karl Popper concernant les théories scientifiques, qui ne sont justement dignes de ce nom que si elles sont réfutables.

N comme Nouvelle Ecole. Revue créée à la charnière 1967-1968, ayant failli s'appeler "Plein soleil" et dont la création marque la césure entre la brève période de l'activisme, celle des positions radicales et parfois rigides, et le temps de la métapolitique, celui de l'incessant questionnement allant de pair avec l'engagement puisque "l'esprit engagé est le contraire de l'esprit partisan".

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D comme Droite. Pour les valeurs que celle-ci avait, jusqu’à ces dernières décennies, toujours défendu avec éclat : « le sens de l'honneur, le courage, le goût du beau geste, la tenue, le désintéressement, la fidélité à la parole donnée, le sens du don ». Pour la « Nouvelle Droite », laboratoire d’idées si mal nommé au moment où « la droite ne se définit plus que comme force de conservation des avantages acquis par les classes dominantes », courant métapolitique qui fait partie des rares contre-feux qui ne soient pas vainement réactifs, ou faussement subversifs, face à l’oppression.

E comme Europe. Toujours défendue avec passion, arpentée de fond en comble, de ses paysages à ses librairies, de ses lieux mythiques à ses salles de conférence, bien séparée de l'Occident qui aujourd'hui « perd tout contenu spatial pour se confondre avec la notion de modernité ».

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B come Boycott. La meilleure façon de faire taire celui qui ne pense pas comme il faut, c'est-dire qui n'a pas suivi tous les empêcheurs de penser en rond, les rebelles appointés, les intempestifs clonés, les indignés reçus comme des rois, qui depuis au moins quarante ans affirment qu'ils s'insurgent quand ils régentent.

E comme Ennemi principal. « L'ennemi principal parmi tous ceux qui nous menacent est celui qui nous menace le plus parce qu'il est le plus puissant ». Soit la « bourgeoisie libérale », dont les fondements philosophiques, les racines historiques, les actions politiques et sociétales, imposent de livrer combat à la fois contre la théorie de l'Unique, l'idéologie du Même, la Morale universaliste et au final leur aboutissement logique : l'indistinction.

N comme Nuances. Celles d’une pensée en mouvement plutôt que d’un Mouvement de pensée, qui entraînent bien sûr incompréhension, suspicion, oppositions, plus ou moins profondes, plus ou moins farouches, mais qui  s'avèrent le nécessaire corollaire d’un désir de tout jauger, tout étreindre et tout éprouver, à distance du dogmatisme et de ses chapelles au credo inopérant, comme du relativisme qui ne permet plus aucun refus.

O comme Obsession. Celle des livres, des traités, des généalogies, des recensements, des collections, des typologies, des éphémérides, depuis le décompte minutieux de tous les objets du logis familial jusqu'à la scrupuleuse bibliographie internationale de Carl Schmitt.

I comme Introversion. Celle d'un enfant hypersensible, aux réactions différées, répugnant  à montrer ses sentiments, ce qui était sans doute, dès le départ, le trait le plus marquant de son inadéquation à notre époque spectaculaire et veule, qui fait au contraire de l’immédiateté, de l’auto-apitoiement victimaire, de l'hystérisation du Moi couplée à la froideur intérieure, un sésame.

S comme Sécession. « Se mettre soi-même en état de sécession mentale par rapport à la société que l'on combat ». Eviter à tout prix la reconnaissance de ceux que l'on méprise ou que l’on rejette, reconnaissance qui n'est jamais que leur coup de grâce, et qui a métamorphosé en notables ou en rentiers tant d’opposants circonstanciels.

T comme Tuteur. Au sens où depuis une vingtaine d'années, la pensée d’Alain de Benoist m'oriente sans m'obliger, m'accompagne sans m'attacher, m'incite à ne pas désespérer des idéaux et des pratiques d’une époque avec laquelle je me sens si peu en phase, ce qui est encore, si j'en crois ce propos de Dernière année (2), la meilleure façon d'être révolutionnaire, « état d’esprit dont la condition première est de se sentir étranger, radicalement étranger à tout ce qui nous entoure, mais sans lui être le moins du monde indifférent ». Pour toutes ces raisons, à défaut d’être un disciple (attitude et terme qu’avec raison il récuse), je n’en fais pas moins partie, et ce pour longtemps, de ses débiteurs.

 

1) Mémoire vive, Editions de Fallois, 2012

2) Dernière année, L'Age d'Homme, 2001 

(texte paru dans Eléments n°144)

17/09/2012

MEMOIRE

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Citizen Kane d'Orson Welles, Eureka de Nicolas Roeg. On se souvient de détails infimes et on oublie cependant pourquoi on a haï, et pourquoi on a tellement aimé. Il y a cette luge, ce terrain vague, cet anniversaire où pour la première fois on emprunte seul la rue Pergolèse, puis l'ascenseur. Il y a ce piolet, cette roche ruisselante, cette femme qui encadre son visage mouillé entre des mains trop fines pour ne pas trembler. Il y a l'enfance, non pas inconsolable comme le disent les vaniteux, mais si désespérément facile à oublier, en dehors de quelques jeux et quelques drames, le seconds nourrissant toujours les premiers. Il y a la solitude, ces années d'avant les rencontres, ces moments où seul l'or compte pour supporter le monde, et cet or même, une fois le monde conquis, une fois les autres traversés de part en part, continue de hanter, par l'absurdité même de son emprise, par l'effarement d'y avoir été soumis.  On se souvient des franges de la robe mais non de ce qui avait conduit à la retirer.

10:56 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : citizen kane, orson welles, eureka, nicolas roeg | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

08/09/2012

LIENS

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Connaître le passé n'est pas forcément la meilleure solution pour aimer le présent, mais cela permet au moins de ne pas idéaliser l'avenir. Ce qui évite bien des désagréments. Rien de tel qu'un zoom arrière pour remettre les idées à l'endroit et les fausses gloires à leur place. La belle équipe officie, le tout orchestré par Edouard de Nightswimming.

Un très joli texte sur un très joli film, Adieu Berthe de Bruno Podalydès, ainsi qu'un autre sur Laura de Preminger, entre lesquels on pourra déceler, et savourer, quelque liens.

Enfin quelques très aimables recensions des Images secondent sur Insifree, le Journal cinéma du Dr Orlof et Parutions.com.

04/09/2012

AME

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Le cri du sorcier de Skolimovski, Angel heart d'Alan Parker. L'âme de l'autre comme caillou à fracasser ou oeuf à dévorer. La mettre en éclat aigus, coupants, en arêtes vives qui ne concordent plus ; ou bien l'écraser sur elle-même, la réduire en bouillie informe. L'autre comme terrain de jeux où s'ébattre, ou comme reflet à briser. De n'importe quelle façon, empêcher le retour sur soi. Déshumaniser ou rendre pareil au même. Un cinéma de heurts et de vacarme où l'on blesse, où le choc tient lieu de rencontre et l'analogie de lien ; un cinéma d'assoupissement où l'on mâche et remâche, puisque tout est déjà dit. Un regard à chaque fois pris au piège, égaré ou éteint, jamais habité.

31/07/2012

LA DANSE DE PLUTON, DE FREDERIC SAENEN

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Nous avions déjà dit tout le bien qu’il fallait penser des nouvelles cruelles et désenchantées de Frédéric Saenen, dont le recueil Motus était paru il y a deux ans aux Editions du Grognard, et c’est avec un grand intérêt que nous avons découvert son premier roman, La Danse de Pluton, court et haletant récit qui dit beaucoup sur l’état de décomposition de notre société livrée aux folies passagères, aux raisonneurs sans merci, aux hasards sanglants, au tumulte des prérogatives de chacun.

Entrecroisant le soliloque d’un pauvre type désœuvré, ivre de ressentiment, et l’histoire d’une fillette solitaire, Saenen crée une tension remarquable entre la vie réglée, monocorde, quiescente de l’une et le flux de pensées contradictoires, entrechoquées, chaotiques de l’autre, nous conduisant à imaginer toutes sortes de résolutions à ce côtoiement, des plus romantiques aux plus morbides. Avec une multitude de détails sur les intérieurs de leur domicile, les expressions de leur langage, les failles de leur psychologie, les voilà tous les deux en train de se débattre sous nos yeux, ensemble alors qu’ils n’ont à priori rien en commun, comme l’image de ces deux petites victimes qui apparaissent sur le journal « figées à jamais sur le montage, à regarder le même objectif, alors qu’elles avaient été photographiées séparément ». A ce titre, la description joliment découpée de la chorégraphie que la jeune Anaïs imagine sur le morceau Uranus de Gustav Holst et la longue phrase heurtée, courant sur cinq pages, que nous assène Jonathan lors de son immersion dans une boîte de nuit, mettent bien en présence deux façons inconciliables mais on ne peut plus actuelles d’être au monde : dans la joie calme que peut procurer l’effacement derrière le machinal, lorsqu’on ne sait pas, ou plus, qui dit je en soi ; dans la fureur de n’être qu’un rouage sans importance, lorsque la seule alternative est alors de se singulariser ou disparaître.

Notre post-modernité est faite de ce tumulte : le côtoiement entre les êtres, juxtaposés sans relation. Nous sommes de mille et une manières à côté de, sans jamais parvenir durablement à être avec. Les écrans qui aujourd’hui transmettent les questions, les envies, les appréciations de ces autres si lointains, si extérieurs à nous-mêmes, les rendent proches de manière mensongère, les transforment abusivement en prochains, parce qu’ils sont perpétuellement présentés. Or il ne s’agit que d’images qui se jaugent en écho, plus familières cependant que les individus que nous croisons réellement et qui nous demeurent étrangers, étrangers parce que pas assez réactifs ou pas assez ressemblants. Cette promiscuité sans liens est installée littéralement et métaphoriquement par ces écrans qui sont devenus l’irremplaçable mode d’appréciation d’un réel où chacun, engorgé de son exquise individualité, s’interdit toute confrontation véritable, et par là-même toute rencontre.

Au travers des gestes insensés des uns et de l’atonie des autres, La Danse de Pluton, sombre et beau roman, ne parle que de cela : comment supporter l’épreuve du face à face dans une société sans recul et sans liens, où le moindre sourire devient promesse,  la moindre faille gouffre et le moindre refus ultimatum ?

(Ce texte est paru dans le n°144 d'Eléments. La Danse de Pluton, Frédéric Saenen, Weyrich Editions, 2011, 115 pages)

06/06/2012

LA MODERNITÉ, C'EST TERMINÉ !

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Les cadres immuables tempérés par la morale relativiste et l'idéologie du progrès se fissurent. L’oppression des connivences et des certitudes se relâchent. Cet effondrement engendre le chaos sensoriel et le tumulte des hyper-individualistes, mais fait aussi place à d'autres relations sociales et d’autres créations artistiques que celles auxquelles nous étions de gré ou de force habitués. Celles-ci sont basées désormais sur ce que Michel Maffesoli dans Au creux des apparences, appelle "la pensée vicinale", qui "sait que les plaisirs de la vie, manger, boire, bavarder, aimer, se disputer, passent vite et qu'il convient d'en faire usage, ici et maintenant". La post-modernité, ce serait alors, esthétiquement parlant, cette "épiphanisation des petites choses du quotidien" (1), cette consécration de l’anecdotique et du banal, du proche et du domestique, gage d’une nouvelle attention au monde, d’une nouvelle façon de s’y inscrire.

Les poèmes de Frédérick Houdaer, c'est cela : quand sur une place de marché, un bout de canapé ou le gravier rose d'une place lyonnaise, advient la certitude que l’ « l’effet papillon n'existe pas », que les aventures de proximité, humoristiques en diable, tragiques à plaisir, ne doivent plus rien aux affront des grands récits, que la cruauté sans lyrisme du quotidien en remontre sans difficulté au monde grandiloquent des fictions télévisuelles. Au risque sans doute de ne célébrer que le fugitif, mais c'est de ce risque là qu’est pétrie la poésie souvent paradoxale de ces auteurs qu’affectionne Houdaer : Villon et Corbière, Cendrars tout autant que Bukowski. En découvrant les poèmes d’Engelures (2) ou d’Engeances (3), on est partagé. Au sens où l'on voit grâce à eux, se révéler ce qui en nous peine à se dissocier. Il y a un temps en effet pour ressasser ses tares et ses malheurs, mais un également pour s'en éloigner, non pour en rire ou les renier, mais pour en savourer le savant irréalisme. Si l'expérience quotidienne, dans chacun de ses drames et de ses trésors, est infiniment commune, elle n'en est pas moins d'une absurdité telle qu'il devrait être possible, tout en en souffrant, tout en en jouissant, de la tenir à distance par la stupéfaction. Et c’est ainsi que le poète s'interroge, à la faveur d'une douloureuse écharde : "quelle idée de dormir sur ce parquet mais choisit-on l'endroit où l'on se fait assommer par sa femme ?" C’est cette opération dissociative salvatrice que réussissent à traduire ces textes tout à la fois ironiques et poignants, autant réalistes qu’incrédules, matérialistes en somme, où l'on se fait quitter par des apprentis banquières tout en espérant voir un jour le reflet de sa silhouette dans les yeux d'une Julie Christie.

Ce n'est pas la reconnaissance qui apaise -et le vérisme est ainsi toujours vain-, mais pour autant la porte de sortie ne se trouve pas dans la déréalisation pompeuse ou la conflagration des mots rares. Ce qui peut encore faire mouche, c’est l’observation minutieuse de ce que l’on pourrait appeler l'illogisme du concret, battant en brèche ce réel asphyxiant que la modernité, des décennies durant, s’est attachée à nous présenter, mentant ainsi par deux fois, comme tangible et perfectible. Une seule règle ici : défendre la chose vue, vue dans sa réalité la plus triviale et sa folie constitutive, dans tout ce qu'elle remue en nous, célébrer tous ces moments qui suffisent à "faire basculer une journée", afin de contrer les grands principes en marbre qui ne font plus rien tenir ensemble.

(1) Plon, 1990

(2) Editions Oniva, 2010

(3) Editions La passe au vent, 2012

14/05/2012

LE ROMANESQUE DEVENU FOU

freud, passions secrètes, John Huston, sigmund Freud, Montgomery Clift, Jacques Sicard

Figure noire de la psychanalyse, à qui l'on pourrait attribuer que "la vie est une maladie en pleine expansion", Freud est "inconsciemment" mélodramatique. Et sinon pourquoi le désarroi du regard mercuriel de Montgomery Clift pour mieux que tout autre l'interpréter ? A ses yeux, l’homme est incurable. Il relève tout de suite des soins palliatifs. Cela étant, (car il n'est de mélodrame sans contradiction) on peut toujours entendre ce que nous racontent les intranquillités de son âme. On peut donner visages et licence à leurs ombres entraperçues là. On peut considérer que ce théâtre bouffe à la validité d'un empire qui, à l'instar de tout empire, lorsqu'il agit, crée sa propre réalité. On peut  y voir tous les rats de Naples, de toutes les rues bientôt les rois, sous une lune d'estampe. Cela qui ne rend pas aimable. En fait même, selon l'idée que l'on commençait à s'en faire au XIXème siècle, un "homme dangereux". Où à l'insensé la littérature se mêle. Le mélodrame, c'est le romanesque devenu fou. Et c'est le filigrane ou la phrase subliminale qui court sous tout ce qu'a écrit Sigmund Freud à propos de l'ennui quand il cherche à tromper notre existence asilaire.

(Jacques Sicard).

 

07/05/2012

PRESENTATION

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C’est bien sous l’assaut des images les plus disparates, sous leur collision flamboyante comme leur énumération hypnotique, que le nihilisme contemporain est le plus à son aise, acceptant dans son relativisme absolu de faire allégeance à tout ce qui bat en brèche hiérarchies et structures, jouissant de la prolifération des signes irreliés. En réaction, les nouveaux discours idéologiques reposent sur la méfiance envers le culte des images sans lien, culte qui ne sert au bout du compte que la consommation de masse, et s’interdisent de penser le cinéma autrement qu’en se servant des films selon leur premier degré de lecture - à savoir leur scénario -, se passant donc aisément, pour appuyer leurs démonstrations, de leur vision réelle.

Il s’agit là des conséquences apparemment opposées d’une même «esthétique de fascination», pour reprendre l’expression de Raymond Abellio, qui engendre autant l’envoûtement enthousiaste que l’iconoclasme puritain, puisqu’elle sert une conception de l’art cinématographique dualiste, basée sur l’illusion d’un sujet extérieur à l’objet filmique (et donc autant amené à s’y soumettre qu’à le juger) quand il nous paraît au contraire important d’envisager la perception d’un film (à l’instar de celle du monde), comme le lieu d’une interdépendance où les images nous secondent dans leur progressif dépassement. À l'image du caméléopard inventé par Poe, que Charles Hirsch dans le Cahier de l'Herne consacré à Abellio identifie comme «un être dont les mouvances de formes et de couleurs s'enlèvent toujours, en dépit de leur apparente incohérence, sur la même et unique trame: la diversité du caméléon se fondant dans l'unité du léopard », sachant que celui-ci est doté d'une tête d'homme, ce qui suppose «une conscience propre à saisir l'unité de structure sous la multiplicité des formes».

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Identifier la trame sous les motifs sans pour autant négliger ces derniers, voilà l’ambition de ce deuxième volet du Bréviaire de cinéphilie dissidente, qui s'emploie à célébrer l'antimodernité de Léos Carax ou la quête identitaire de Robert Guédiguian, dénoncer le conformisme de Klotz ou celui de Des Pallières, relier un plan du Plaisir d'Ophuls à son écho chez Antonioni, le Diable rencontré chez John Carpenter au Magicien du pays d'Oz, Calme Blanc à Titanic, c'est-à-dire refuser les films du vertige et du regard capté de force, au profit d'un cinéma de participation où le temps est enfin rendu, cinéma qui nous comprend puisque nous l'habitons.

03/05/2012

ET TREMBLE D'ETRE HEUREUX

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C'est à partir de blocs de scènes hétérogènes que se monte le cinéma de Paul Vecchiali. Neutralisant ainsi la constitution de l'unité, substance de la réalité.

Pour lui, il l'a dit, ce qui n'est pas dialectique, et une dialectique sans l'apaisement d'une synthèse, est vulgaire. Vulgaire l'unité, vulgaire la réalité, vulgaire le sentiment amoureux, une de leurs formes dominantes. Alors, dans ses films, ce sentiment il l'exalte-l'exècre. Il le casse en deux. Le trait d'union qui lie les termes antithétiques est le seul qu'il s'autorise.

Nul n'a donc ici à trembler d'être heureux.

Pourquoi devrait-on craindre le bonheur ?

Le mortel passant n'a de disposition élective qu'au chant (allez donc voir du côté de la splendeur du quatrain alexandrin qui relate la disgrâce de Giafar de Barcemide rapporté par Voltaire et auquel Vecchiali emprunte son titre). Le passage à l'acte lui est un accident.

Quand il ne peut être empêché, et c'est toujours, le passage à l'acte, qui est passage dans la réalité unitaire, agit tel un couperet mal ajusté qui à la place de la décollation sans bavure entaille la bouche à la façon des Comprachicos - et il y a bien assez d'hommes-qui-rient.

(Jacques Sicard)

30/04/2012

CELLES QU'ON N'A PAS EUES (8/8)

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C'était, comme ces jours-ci, une veille d'élections. La pluie était de gauche et le soleil de droite, ou bien l'inverse je ne sais plus ; ma mémoire me joue des tours. Avec de grands airs, les partisans faisaient de grandes phrases, certains même, à n'en pas douter les plus à plaindre, croyaient dur comme fer à ce qu'ils assénaient. Les éditorialistes distribuaient les bons points en reniant du tout au tout ce qu'ils professaient la veille, les animateurs faisaient des gorges chaudes, beaucoup de militants hurlaient. B. était là au milieu, un peu décontenancée, vaguement amusée, égerie locale d'un petit parti humaniste qui n'existe plus.

Le regard rêveur et les gestes lents de Delphine Seyrig mais au service d'une volonté de puissance implacable. Les cheveux si blonds et le sourire si doux, malgré les calculs et les ruses. Entre deux réunions, elle avait comme c'est l'usage, besoin de "se ressourcer" et "d'aller au contact des vrais gens". Elle m'écoutait alors lui parler de sitelles, de bouvreuils et d'engoulevents, car elle tenait de son père (et je le savais) une grande passion, sans doute en partie jouée, pour toutes sortes d'oiseaux. Sa main frôlant la mienne, elle faisait mine de s'abandonner. Je n'y croyais pas un instant, mais j'aimais cette façon désarmante qu'ele avait de mentir en poussant des  "ah !" étouffés, et ce faux regret qu'elle savait si bien mettre dans ses "à très bientôt...".

A la différence de beaucoup de ses courtisans et de ses obligés, je savais qu'elle m'utilisait, mais c'était cela, justement, que je goûtais chez elle : cette propension naturelle, et tellement séduisante, à faire le mal, c'est-à-dire à ne jamais rien donner mais le singer toujours. Lorsqu'elle me raya de sa liste et ne souhaita plus me rencontrer, je n'en conçus pas d'amertume : après tout, nous ne nous connaissions pas.

10:57 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : humanisme, droite, gauche, élections, delphine seyrig | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

26/04/2012

SPLENDEUR ET MALFAISANCE

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Serait-ce pour tromper une vie de suif et l'incroyable pitrerie qui aujourd'hui en règle la quotidienne déconfiture, à savoir l'intendance, puisque l'économie n'est que la puissance de l'intendance, le pouvoir des casseroles - que Twixt réunit Coppola, Poe, Odilon Redon, soit le temps immémorial des familles, l'enfant mort Lénore, la pâleur marbrée des états seconds ?

 Le promeneur est le moins tranquille des hommes. Bien que rien n'y paraisse, son orteil lui tient lieu d'oeil. Vue terre à terre, qui est vision matérielle. C'est pourquoi elle géométrise ce qui entre dans son champ. Elle en fait un tableau.  Car la matière appelle la mélancolie. Dont l'art parfois blanchit la bile. Voici le village de Swann Valley. Voici le lieu sans bon népenthès.

 Le passé ne s'inscrit pas dans une droite linéaire , mais circonscrit le présent qui, bloqué dans la succession de ses états, se vide peu à peu de son contenu, tout en  imitant ses apparences : tout en haut du beffroi heptagonal, les sept cadrans marquant chacun une heure différente font le siège du temps qui, vaincu, sera le repas des rats.

 Le promeneur s'étourdit de ses pas. Il franchit un seuil sous un bleu conjoignant splendeur et malfaisance. Le visage de Lénore est le rond de la lune. De Lénore, on ne voit que la lividité. Il n’y a pas de quoi rire. On est donc au plus près de la vérité. Car, dit Brecht : Celui qui rit / c’est simplement que l’horrible nouvelle / Ne lui est pas encore parvenue. Quelle horrible nouvelle ? L'Eternité.

(Jacques Sicard)

25/04/2012

LES IMAGES SECONDENT

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N'y allons pas par quatre chemins : tout cela est bien mal parti. Alors plutôt que de se ronger les sangs en se demandant qui, des sociaux-démocrates moralisateurs ou des libéraux-libertaires carnassiers, va gagner la mise, il est encore loisible de se choisir d'autres bourreaux. Et de les embrasser jusqu'au trépas. Comme cet homme emporté dans les coursives inondées de ce navire fellinien, qui vogue puis sombre, les yeux rivés sur les images qu'il continue de se projeter sur un écran de fortune. Car les images nous secondent, pour le meilleur et pour le pire, accélérant la chute ou conduisant à la libération.

En d'autres termes, le tome II du Bréviaire de cinéphilie dissidente est paru, et nous en sommes très heureux !