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21/01/2013

LE QUESTIONNAIRE DU MIROIR

Après l'Erotisme (ici et ), puis la Mort (), je vous invite chers lecteurs, en ce début d'année, à répondre à de nouvelles questions cinématographiques, cette fois consacrées à l'un des sujets favoris du cinéma (et du cinéphile) : lui-même. Identification et dédoublement, enchâssements et reflets, hommages et copies, mise en abyme ou simple micro dans le champ, voici donc le questionnaire du Miroir !

Dans les commentaires ci-dessous, les réponses de :

Montalte, alias Pierre Cormary,

Richard (d'A part soi),

Isabelle (d'En paraison),

Raphaël Juldé (d'I would prefer not to),

Pascal Zamor (de Ruines circulaires),

Volker Rivinius (de Surrealistic pillow),

Damien (de sable),

Frédéric Dufoing,

Smoking-Birds,

Jacques Layani,

Timothée Gérardin (de Fenêtres sur cour)

Sur leur blog respectif, celles de :

Frédérique, en deux parties (ici et ),

Dr Orlof,

Marivaudage,

L. (La Troisième chambre),

Vincent, en deux parties (ici et),

Sylvain (sur Ma pause café)

Antoine et Nolan, en plusieurs parties (ici, , là également, là encore, là enfin)

Edouard (sur Nightswimming)

Pascale (ici)

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1) Avez-vous déjà accroché chez vous une affiche de film ?

 

Celle d'Et vogue le navire signée Tardi, lors de sa sortie au début des années 80. Elle représentait idéalement à l'époque - j'avais quinze ans- le caractère hétéroclite, disparate et un peu monstrueux d'une cinéphilie pas très bien ordonnée mais déjà dévorante.

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 2) Quelle affiche, placardée à l'intérieur d'un film, préférez-vous ?

 

Celle de Vivre sa vie dans Le Mépris, qui confirme la filiation entre ces deux films malgré l'absence de Karina dans le second. Cette absence étant justement le lien unissant les deux films. Sinon, j'ai longtemps cherché la signification de celle de La fête à Gigi, film pornographique d'Alain Payet, que l'on voit un très court instant dans Femme Fatale de Brian de Palma... jusqu'à ce que je vois le film pour comprendre le lien plus qu'évident qui les unit : "Gigi", elle aussi, rêve le film auquel elle participe.

 

3) Avez-vous une salle de cinéma régulière ?

 

Lorsque j'habitais Paris, c'était l'Action Christine, où j'enchaînais souvent plusieurs séances d'affilée ; à Lille, le Métropole, salle d'Art et d'Essai qui passait encore, dans les années 90, des comédies musicales hollywoodiennes à Noël.. Mais depuis que j'ai quitté les grandes villes, étant contraint aux multiplexes, c'est-à-dire aux supermarchés, je découvre presqu'exclusivement le cinéma en dvd.

 

4) Quelle salle de cinéma, présente dans un film, préférez-vous ?

 

Sasn doute, la salle miraculeuse d'Amarcord, qui laisse imaginer qu'il suffit de tendre la main et d'ouvrir les yeux pour que le destin s'accomplisse.

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 5) Avez-vous un souvenir marquant dans une salle de cinéma, n’ayant pas de rapport avec le film projeté ?

 

Un homme au dernier rang ronflait. La salle était presque vide et le film, dont je ne me souviens plus, peinait à retenir l'attention. Je commençai à regarder le dormeur, très bien mis, l'écharpe claire et le veston repassé, dont la main droite posée à plat sur sa cuisse, restait grande ouverte, comme celle d'un enfant endormi en toute confiance. Je tressaillis en découvrant son visage : c'était Michel Aumont.

 

6) Avez-vous déjà assisté à un tournage ?

 

Non

 

7) Qu’avez-vous filmé dont vous soyez le plus satisfait ?

 

Ma production cinématographique se réduit à un film en caméra subjective absolument inepte, tourné à l'adolescence finissante, qui fait courir (et donc tressauter la caméra) un individu poussant les hauts cris, lequel finit par se cacher dans un cagibi mal éclairé. Là il ouvre un coffret, contenant un miroir, où son visage affolé devrait se réfléchir, mais comme ce n'est pas le cas, l'infortuné reprend ses lamentations de plus belle. C'est très éprouvant.

 

8) Avez-vous une anecdote véridique à nous conter, vous mettant en scène avec une personnalité du cinéma ?

 

A part celle avec Michel Aumont, non.

 

9) Quelle personnalité du cinéma aimeriez-vous rencontrer pour nourrir une telle anecdote ?

 

Dans les commentaires ci-dessous, Isabelle nous parle d'un long tête à tête avec Catherine Deneuve. Je ne dirais pas non à ce type de rencontre avec Juliette Binoche, Denis Lavant ou Léos Carax (à défaut je reverrai, une fois encore, Mauvais sang) 

 

10) Quel est le personnage cinématographique le plus proche de ce que vous êtes, ou de ce que vous avez été ?

 

A une époque, sans doute un mélange de Marcello Rubini, le journaliste de La Dolce Vita, ironique et désabusé, qui prend part sans prendre partie, et le Pierre de Pola X, velléitaire et lyrique, qui se trompe avec constance. Peut-être aujourd'hui le Régis Vasseur, d'Ainsi soit-il de Gérard Blain, sans trop d'espoir ni de crainte.

 

11) Avez-vous une quelconque ressemblance physique avec une actrice ou un acteur ? 

 

Assez vaguement, le Tim Robbins d'il y a vingt ans, m'a assuré une amie qui se trouve elle-même, contre toute vraisemblance, des allures de Sandrine Bonnaire

 

12) Apparaissez-vous réellement dans un film ?

 

Non.

 

13) Quel regard-caméra vous a le plus touché ?

 

Celui de la jeune fille sur la plage, candide et rassurant à la fois, à la toute fin de la Dolce Vita, jeune fille qui de loin hèle le personnage joué par Mastroianni. A cause du vent, des vagues et des nuits agitées, ses mots ce matin-là lui restent inaudibles, incompréhensibles, c'est-à-dire enfin riches de promesses.

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14) quelle séquence en caméra subjective vous a le plus marqué ?

Dans Une Question de vie ou de mort, chef d'oeuvre parmi d'autres de Michael Powell, le blessé qui voit sur lui se pencher plusieurs âmes bienveillantes, de l'ambulance au bloc opératoire, finit par fermer les yeux apaisé, une paupière monumentale recouvrant alors l'objectif ; exemple quasi-unique de plan séquence en caméra subjective qui ne transmette pas la vision d'une proie ou d'un prédateur.

 

15) Existe-t-il un remake que vous appréciez ?

 

Sorcerer de Friedkin, éventuellement (pour Le Salaire de la peur de Clouzot) mais en général le remake édulcore et aplanit ce qui faisait le sel de l'original, ses scories et ses audaces, sous le prétexte de le moderniser. C'est d'ailleurs le mouvement général du cinéma.

 

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16) Un que vous détestez ?

 

La plupart des autres, Psycho en tête.

 

17) Quelle est votre image ou séquence favorite parmi celles faisant allusion, au sein d’un film, à un autre film ?

 

Parce qu'elles dédramatisent le cinéma, j'aime beaucoup les allusions ludiques que pratiquent Jean Rollin ou Peter Greenaway, rappelant par le nom d'un personnage, un objet, une couleur ou une réplique, leurs oeuvres antérieures. Ma préférence va toutefois à Intervista de Fellini, et son souvenir à la fois grotesque et bouleversant de la séquence de la fontaine de Trévi dans La Dolce Vita.

 

18) Citez votre scène préférée parmi celles utilisant un miroir

 

Ce n'est pas le seul film de Melville dans lequel un personnage scelle son destin en se confrontant à son reflet, au sens propre comme au sens figuré, mais Le Doulos en offre, en son début et peu de temps avant la fin, une version radicale.

 

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 19) Avez-vous le souvenir d'une apparition involontaire de l'équipe de tournage à l'image ?

 

Quelques reflets de caméra dans Titanic.

 

20) Quelle est votre préférence parmi les actrices/acteurs ayant joué plusieurs rôles dans le même film ?

 

Silvana Mangano, aussi douce et inquiétante en Pénélope qu'aimante et glaciale en Circé, à moins que ce ne soit l'inverse, dans le bel Ulysse de Mario Camerini.

 

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21) Quel est pour vous le meilleur interprète d’un personnage traité à plusieurs reprises dans l'histoire du cinéma ?

 

Parmi la douzaine de Jean Valjean, sans doute le génial Harry Baur dans la version de 1934

 

22) Parmi les cinéastes ayant fait l’acteur chez les autres, qui mérite d'être retenu ?

 

Orson Welles, qui réussit à être exceptionnel dans le pire navet comme dans ses propres chef-d'oeuvres.

 

23) Quelle apparition d’un réalisateur dans son propre film vous semble la plus mémorable ?

 

J'aime assez les mains de cinéastes s'invitant en gros plan, celles de Lang pour Mabuse, d'Argento pour ses tueurs à gants noirs, de Greenaway pour le peintre de Meurtre dans un jardin anglais.

 

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24) Quel est à vos yeux le plus grand film sur le cinéma ?

 

 Le plus grand je ne sais pas, mais sur ces dernières années, Les anges exterminateurs de Brisseau et L'Imaginarium du Dr Parnassus de Gilliam, se défendent assez bien. 

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29/12/2012

2013

Une phrase, un paragraphe ou la totalité d'un roman ; un sourire, un baiser ou bien davantage puisqu'affinités ; un plan, une séquence ou le film tout entier ; quelques mots murmurés ou une avalanche de sms en une seule soirée ; un simple café ou une entrecôte partagée ; une chanson, un message, une critique ou un essai ; une lettre comme on n'en écrit plus : merci à celles et ceux qui le sachant ou non, ont partagé avec moi cette année 2012. Que la suivante soit profitable à ceux d'entre eux qui sont toujours de ce monde.

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Isabelle A, Luc-Olivier d'Algange, Eric B, Jacques Bainville, Mehdi Benallal, José Bénazéraf, Juliette Binoche, Arnaud Bordes, Daoud Boughezala, Pierre Boyer, Jean-Claude Brisseau, Buster, Luis Bunuel, Léos Carax, Marie-Hélène C, Pierre Cormary, Raphaël D, Emilie D, Damien, Desmond Davis, Bruno Déniel-Laurent, Pierre Driout, Frédérick Dufoing, Pascal Eysseric, Mimsy Farmer, Abel Ferrara, Georges Franju, William Friedkin, Arnaud M Genevois, Christopher Gérard, Timothée Gérardin, Joël Glaziou, Laurence G, Olivia de Havilland, Werner Herzog, Pascal Manuel Heu, Frédérick Houdaer, Victor Hugo, Philippe d'Hugues, Murielle Joudet, Vincent Jourdan, Sylvia Kristel, Brigitte Lahaie, Arnaud Le Guern, Pierre Le Vigan, Jérôme Leroy, Elisabeth Lévy, Denise L, Vincent Malausa, Patrick Mandon, Gérard Manset, Thierry Marignac, Michel Marmin, Alexandre Mathis, Sylvain Métafiot, Jean-Pierre Mocky, Antoine Mouton, Jean-Louis Murat, Philippe Muray, Marc-Edouard Nabe, Gérard de Nerval, Guillaume Orignac, Bruno Podalydès, Alex Porker, Préau, Emilie R, Emmanuel Riva, Jean Rollin, Vincent Roussel, Frédéric Roux, Frédéric Saenen, Sébastien, Pierre Schoendoerffer, Edith Scob, Jacques Sicard, Edouard Sivière, JRR Tolkien, Jacques Tourneur, Katalin Vad, Eric Werner, Kenneth White, Elizabeth Wiener, Alisa Y, Pascal Zamor, Slavoj Zizek.

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18/12/2012

CINEPHILIE

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Le cinéphile ne regarde jamais qu'un seul et unique film, lequel voit les ballerines se jeter au cou des soudards, les voiliers se mirer dans une pupille irisée, les baisers faire tenir ensemble les ruelles, les ports et les forêts. Un seul et même film où les derniers mots d'une rencontre s'enchaînent aux premiers pas d'une traque, où les portes grillagées s'ouvrent sur des déserts multicolores, où l'on se salue en claquettes et s'échappe en cavalcades, où l'on se poursuit échevelés autour d'une simple table en bois clair sur laquelle, au canif maladroit, tout est gravé depuis le début. Un film qui laisse les ogres parler aux vamps, les lycéennes défier les sauvages, les mélodies entêtantes se perdre dans la brume des fumigènes et les cuisses lacérées briller sous des lunes en carton. Un film de miroirs en quinconce, de trompe-l'oeil en enfilade, d'échos à n'en plus finir, qui laisse ses victimes exténuées, jamais sereines, toujours en retard d'une correspondance. Un film où Thésée comprend enfin qu'il est sous le joug d'Ariane, et ne la cherche que parce qu'il l'a déjà trouvée.

11/12/2012

Alex Porker et l'Hyper-enfance (2)

 

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« L’Enfance se fait lointaine, comme un pays d’où l’on s’en va », chantait Reggiani dans Et puis, chanson bouleversante écrite par Dabadie. Après quelques années, quelques déboires et quelques drames, nous en sommes tous à peu près là, à nous remémorer le trajet, à passer en revue les stations, à tenter d’identifier le moment où tout a basculé, où l’enfance pour de bon s’en est allée. C’est sans doute parce qu’il ne parvient pas à se défaire de cette lancinante mélancolie, qu’il échoue à transmuter le plomb des souvenirs en récapitulation précieuse -cette seconde mémoire qui sans rien renier se détache enfin des faits – que le monde moderne rêve secrètement d’abolir toute distinction entre les âges et les générations, transformant en permanence l’adulte en gamin jouisseur et l’enfant en citoyen digne de consommer et de régenter.
 

Alex Porker, avec Les Demoiselles, continue après MakeUp Artist l’exploration littéraire de ce troublant fait de société, ou plutôt de civilisation, en choisissant d’en pousser la logique à son terme, jusqu’à l’horreur et jusqu’à la beauté même de cette horreur, ce qui est à vrai dire l’objectif de tout romancier digne de ce nom : faire de la réalité non pas le prétexte d’un récit idéologique qui la nie, mais la chair d’une fiction qui en détruit les garde-fous rassurants et ainsi l’exhausse. Que deviendra notre monde aux mains de ce qu’il nomme les « Hyper-enfants », sans émotion ni pardon, mais avec du désir et de la violence à revendre ? Les Demoiselles dresse le portrait de ce qu’il pourrait demain rester de l’enfance : une enfance noyée dans un verre d’eau de piscine, une enfance insouciante jusqu’à l’os, belle jusqu’à la nausée, pénible progéniture dissolue et décadente issue d’un monde d’adultes qui ne se souciait désormais plus que d’une seule chose : leur ressembler. Egrénant avec une minutie glaçante les affres de quatre enfants et d’un adulte enfermés dans un appartement, passant sans prévenir du raisonnement logique de l’enquête policière effectuée après coup, aux dérèglements pulsionnels des prisonniers en leur lente agonie, Porker dans son huis-clos d’épouvante, n’omet aucun état d’âme et ne nous épargne aucune dégradation physique, comme pour mieux nous persuader que son Orange mécanique dont presque tous les protagonistes -victimes comme bourreaux-, ont moins de dix ans, aura un jour bien lieu. 
 

« Elle était là pour toujours, le menton haut, saluant fièrement le matin vide. Il y avait quelque chose de grave et de digne en elle (…),  quelque chose de secret et d’effrayant. Une peur que les adultes ne saisiront jamais. Peut-être la peur de grandir… ». Avec « sa morphologie filiforme, lisse, angélique, quasi volatile » et les extraits de son journal intime qui émaillent le récit en alternant lyrisme incandescent et ultimatums mégalomaniaques, l’effrayant personnage de Cyl fait alors tout le prix de ce roman. Fillette de cauchemar se voulant la porte-parole de ceux qui « n’ayant pas encore l’âge d’aimer ont décidé maintenant de haïr », elle synthétise parfaitement les inquiétudes de l’auteur sur ce qui se trame aujourd’hui, cette logique mortifère qui détruit toute maturation et toute sédimentation au profit de l’exultation immédiate, cette jouissance consumériste qui ne s’assouvit vraiment que dans les décombres.

 Les Demoiselles, Alex Porker, Alexipharmaque, 2012

 

Alex Porker et L'Hyper-enfance (1)

 

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La matrone essoufflée qui pare sa fillette de huit ans d’un caraco en dentelles et de bottines en skaï rose, en vue de remporter le prix d’une mini-Miss Texas, c’est bien l’image à peine déformée de notre société toute entière, affairée et vulgaire, qui ne cesse de faire de ses enfants des candidats, des vainqueurs, des tyrans, en leur enseignant dès le plus jeune âge la gagne, la frime et l’envie. Il faut au moins cela en prévision de leur entrée en lice, quelques années plus tard, au milieu des loups et des chiennes (à moins que ce ne soit l’inverse) qui auront alors bien intégré le principal code capitaliste : écraser ou disparaître. Cette obscénité allant de soi n’est cependant pas uniquement le fruit d’une logique libérale bien comprise, elle s’abreuve également à cette sorte de nostalgie post-moderne, c’est-à-dire dévoyée, fétichiste et perverse, pour ce qui n’est plus, ce qui ne sera jamais plus, et qu’il convient donc de recréer par la parodie et la substitution.

C’est de ces deux falsifications au moins que naît et prolifère le phénomène de l’hyper-sexualisation enfantine, et c’est alors le coup de génie d’Alex Porker de traiter ce sujet en situant son intrigue dans un Hollywood à la fois mythique et futuriste, où le personnage principal serait un maquilleur professionnel chargé de transformer des gamines de huit ans en femme fatales, au moment même où une maladie change sournoisement les enfants en vieillards ! Qu’est-ce qu’Hollywood en effet sinon le royaume paradoxal du même et du faux, du pillage et du vampirisme, qui n’en couve pas moins en son sein d’incomparables images d’innocence et de pureté ? Marilyn Monroe avait un corps de femme et un sourire d’enfant, mais ce temps est révolu : c’est aujourd’hui très exactement l’inverse qui doit plaire et la nouvelle Marilyn, la nouvelle Jean Harlow, la vamp des temps présents sera bien cette créature hybride et terrifiante « tiseuse de nuit, de chansons et de légendes », qui face aux spectateurs toujours plus sidérés que nous sommes appelés à être, sera celle qui passera « par la  cheminée, les sols, les plafonds, les placards, la plomberie, la climatisation des dinners, les hot-dogs de chez Pink, les frites des Heartbreaker Burgers », qui fera avec « les angelots bien nourris du ciel des claquettes sur les nuages peints du décor de leurs existences », qui « aspirera vers les profondeurs surannées de la terre la sarabande carnivore de leur solitude… »

MakeUp Artist est ce drôle de roman lyrique et morbide, au rythme échevelé qui soudain se casse, où des personnages en pleine déconfiture physique et morale ne cessent de se crier leur amour et de s’éponger le front, avant de se soûler jusqu’à faire se côtoyer de près les visions du cauchemar et du désir. Il est en quelque sorte la transposition littéraire d’un slapstick gore et désespéré, qui se changerait soudain en variation horrifique du Vertigo d’Hitchcock. C’est en tous cas un livre très intelligemment scandaleux, qui saisit le lecteur sans ménagement, ce qui est plutôt rare à l’époque des écritures de complaisance.

Makeup Artist, Alex Porker, Alexipharmaque, 2010.

 

04/12/2012

HUGO

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Que reste-t-il encore à dire sur Victor Hugo ? Considéré par les Français, qui pourtant lisent de moins en moins, comme leur plus grand écrivain, porte-parole fiévreux de tant de causes humanistes dont la défense ne souffre plus aujourd’hui la moindre discussion, l’auteur des Contemplations et de L’Homme qui rit est sans aucun doute le champion des hommages, des révérences et des commémorations.

Le livre que Michel Marmin lui consacre aux Editions Chronique fait cependant le pari de le révéler autrement, en plaçant les péripéties de l’intime dans la chambre d’échos de l’Histoire, en détaillant scrupuleusement les contextes artistique, sentimental et politique des poèmes, pièces et romans de celui qui voulait être “Chateaubriand ou rien”. Il a pour cela recours à une remarquable profusion de témoignages d’époque (correspondances et critiques, croquis et gravures, photographies et caricatures, affiches circonstancielles et tableaux de maîtres) qui se révèlent non seulement informatifs et éclairants, mais également d’une grande beauté formelle, avec une mention particulière aux médaillons de David d’Angers, aux portraits d’Auguste de Châtillon, à un fusain d’Emile Bayard et surtout aux dessins superbes et bouleversants de Hugo lui-même.

Voici certainement une manière hugolienne d’appréhender la vie et l’oeuvre de ce géant littéraire, lui qui n’a cessé justement, dans ses romans monumentaux, de mêler à ses intrigues quantité de parenthèses sociologiques et d’apartés métaphysiques, sans négliger jamais de nous les conter avec ce même style empreint de sensibilité solennelle et de fougue qu’il accordait à la fiction, parvenant ainsi à relier le particulier à l’universel et non comme il est aujourd’hui d’usage, le singulier à la norme. En explorant de la sorte ce qui a pu nourrir ces textes à la fois profonds et extravagants, mélodramatiques et cependant incisifs, jamais manichéens mais toujours violemment idéalistes, Michel Marmin dresse alors le portrait d’une figure tutélaire : au travers d’une existence qui en épousa les soubresauts contradictoires, il rend en effet justice à ce XIXème siècle qui ne fut autre que la matrice de nos velléités et de nos aspirations, de nos errements aussi, nous les modernes qui cherchons partout, dans le paradoxe et le désordre, à ne pas succomber à la tentation du nihilisme.

De la naissance du Romantisme à l’agonie de la Restauration, de Ruy Blas à L’Art d’être grand-père, de l’espoir des Trois Glorieuses aux crimes de la Commune, d’Adèle Hugo l’épouse infidèle et attentionnée à Juliette Drouet, la maîtresse éperdue cinquante années durant, de l’exil à Guernesey aux grandioses funérailles parisiennes, il faut lire ce très bel hommage à l’un de nos bons géants nationaux, lequel demeure certainement, comme l’affirme Michel Marmin dans sa préface, “le meilleur antidote au doute, au désespoir et à l’ennui”.

01/12/2012

CINEPHILIE

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En dépit de nos impressions naïves, on ne cherche à détruire que ce qui nous hante, ce qui nous est si proche qu'il faut l'assimiler ou l'éradiquer sans tarder. Le reste, ce qui séduit ou attriste, ce qui étonne ou indispose, n'entraîne jamais de tels carnages. Le décliniste voit son monde s'effondrer sous les coups de boutoir de sauvages lui ressemblant trait pour trait ; le progressiste fait avec vigueur table rase de valeurs qu'il enrage de savoir siennes. Ainsi le cinéma moderne n'a-t-il de cesse d'embaumer les codes classiques sous le prétexte de les pervertir.

Dans leur course sidérante et captivante, les signes qui font des spectateurs des dévôts ou des blasphémateurs (lesquels alternent sans compter les huées et les louanges), ont la nostalgie du sens qu'ils n'approchent que par la marge, la bande ou l'écume. Leur triomphe est dans l'émiettement, la multiplicité, l'analogie équivoque. Ils voient dans toute mise en ordre un affront, et dans toute hiérarchie ou sélection une entrave à leur miroitement. Sans doute, faut-il apprendre à les observer sans frémir pour les faire enfin parler, se défier des images comme s'y laisser prendre procédant du même leurre. C'est en osant juger les formes sans distance ni pathos, qu'on se jauge.

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12/11/2012

BLASPHEME ?

 l'age d'or,bunuel,viridiana,rivette,la religieuse,ne touchez pas à la hache,la dernière tentation du christ,scorsese,salo pasolini,écrits corsaires,l'innocence des musulmans,je vous salue marie,godard,99 francs,jan kounen

 

En 1930, lorsqu’un film dépassait les bornes, on pouvait commencer par le lâcher de bombes sur l’écran, poursuivre par l’interdiction pure et simple, conclure par l’excommunication papale. C’était L’Age d’or. Luis Bunuel se permettait d’y défenestrer un évêque. Aujourd’hui, c’est dans l’indifférence générale que les hommes d’église sont filmés comme des simples d’esprit ou des pervers endimanchés.

Avec sa représentation profane de la Cène de Léonard de Vinci, Viridiana (1961) fut interdit en Espagne, en Suisse et en Italie. Si le propos de Bunuel était de montrer la difficulté à pratiquer la charité chrétienne ici-bas, les nombreux détournements publicitaires ou cinématographiques de ces vingt dernières années, prétendent tout au plus à un vague racolage connoté. Il est cependant bien rare qu’ils créent le moindre émoi.

 

Lorsque Rivette en 1966 vit se lier contre lui parents d’élèves pétitionnaires, nonnes en colère et politiciens outrés, c’est parce qu’il avait l’audace d’adapter La Religieuse de Diderot, qui traitait essentiellement des dévoiements de la vie monastique. Quand il réalise Ne touchez pas à la hache, quarante ans plus tard, personne ne grince des dents alors même que c’est cette fois la vocation religieuse qui est mise en question, puisque la Duchesse de Langeais ne prend le voile qu’afin de supporter le dépit d’une passion amoureuse.

 

En 1985, Je vous salue Marie de Godard abordait les rapports entre le corps et l’âme, transposant de nos jours le mystère de l’Immaculée Conception. Il provoquait l’ire de religieux n’en ayant vu que l’affiche, tandis que les innombrables représentations gadgétisées de vierges-mères dans l’heroic-fantasy, la science-fiction ou la comédie avaient toujours laissé ceux-ci de marbre.

 

La dernière tentation du Christ (1988) de Scorsese, adapté de Nikos Kazantzakis, montrait Jésus fondant une famille et abandonnant sa mission divine, avant de se ressaisir car il s’agissait là d’une ultime tentation sur la croix. Face à  cette interrogation éminemment chrétienne sur la double nature du Christ, la réaction ne se fit pas attendre : exactions dans de nombreuses salles de cinéma, réactions indignées de dignitaires, menaces en tous genres. Personne cependant ne s’était offusqué de la très irrespectueuse satire des Monty Python, La vie de Brian, quelques années plus tôt. Et lorsque sort Da Vinci code deux décennies plus tard, qui spécule sur la descendance de Jésus et Marie-Madeleine, c’est surtout l’occasion de débats policés entre érudits bon teint.

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C’est peu dire que le blasphème, au terme de ce florilège, apparaît comme une notion assez floue. En bonne pratique spectaculaire, le contexte de survenue, le climat politico-médiatique, les intentions supposés et la notoriété de ceux qui s’y adonnent, semblent davantage pris en compte que l’objet même du scandale. L’illogisme de ces réactions successives pourrait alors s’expliquer par un furieux désir de reconnaissance couplé à l’incertitude doctrinale. Dans les démocraties post-modernes en effet, les religions ne structurent pas les normes collectives. Elles ne représentent qu’une identité parmi d’autres, une opinion respectable parce que relative. Ne pouvant rien régenter, elles tiennent avant tout à demeurer visibles, à éprouver la fierté de voir leurs pratiques privées accueillies dans l’espace public. Parallèlement, l’hyper-individualisme a fini de faire vaciller le socle immuable des valeurs, des dogmes et des credo, construisant de bric et de broc des univers spirituels sur mesure, libertaires ou coercitifs, hédonistes ou mortifères, soit autant de tribus. Cela tombe bien car ces mêmes démocraties adorent les identités ainsi présentées, communicantes et syncrétistes, mouvantes et singulières, pittoresques et non exclusives.

 

De fait, le blasphème ne peut que se radicaliser, répondant ainsi à plusieurs attentes : celle d’une société libérale qui ne fait passer ses désastres économiques et sociaux qu’à grands coups de discordes sociétales passagères ; celle des tribus elles-mêmes qui acquièrent ainsi davantage de visibilité, mais qui surtout devant l’outrance sans équivoque, n’ont pas à longtemps hésiter pour comprendre qu’elles sont indignées. Ainsi, pour choquer efficacement, n’est-il plus recommandé de se poser d’ennuyeuses questions sur la nature du Christ, quand le couvrir d’excréments suffit. De même, la simple représentation de Mahomet risquant d’être prétexte à d’interminables discussions théologiques, autant le grimer d’emblée en chef de guerre stupide et lubrique pour obtenir d’excellents effets.

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Mais cette société qui est la tolérance même, qui se fait gloire de respecter la liberté de ceux qui pensent comme elle, qui assure qu’elle a droit au blasphème comme au dernier Iphone et qu’il ferait beau voir qu’on l’en prive, qui incite perpétuellement à briser des tabous et subvertir des codes qui ne sont pas les siens, qui saura en dresser le portrait blasphématoire ? Qui saura mettre à jour le caractère faisandé de son prétendu humanisme (quand la marchandisation des corps et la fétichisation des objets en sont les principales caractéristiques), l’hypocrisie de son antiracisme (quand elle ne cesse de porter, les armes à la main, la bonne parole universaliste aux sauvages), le chiqué de son antifascisme (quand elle est elle-même le véritable fascisme d’aujourd’hui comme l’a crié Pasolini dans ses Ecrits corsaires *). Quel film saura donc révéler que la société de consommation, arrogante et prédatrice, est totalitaire ? Inutile de l’attendre, il a déjà eu lieu. Réalisé justement par Pasolini en 1975, Salo n’est supportable qu’en assurant qu’il ne traite que de la Seconde Guerre mondiale. Le scandale arrive lorsqu’on a enfin compris qu’il traite bel et bien de notre temps.

 

* Je crois que le véritable fascisme, c’est ce que les sociologues ont appelé, de façon trop débonnaire, « la société de consommation ». Une définition à l’air inoffensif, purement indicative. Et bien non ! Si on observe la réalité avec attention, mais surtout si on est capable de lire à l’intérieur des objets, des paysages, dans l’urbanisme, et, surtout, à l’intérieur de l’homme, on voit que les résultats de cette société de consommation sans soucis, sont les résultats d’une dictature, d’un véritable fascisme.

 

 (Une version de ce texte est parue dans le numéro 52 de Causeur)

06/11/2012

SKYFALL DE SAM MENDES

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 Il y a dans Skyfall, le dernier James Bond, cet agaçant style culturo-crypté qui plaît tant à une critique complexée, ayant du mal à avouer qu'elle n'aime ce genre de films que pour l'esbouffe visuelle et qui tient à assurer qu'en filigrane, en secret, en contrebande, d'autres pièces se jouent pour érudits avertis. Cet aveu d'impuissance et de chiqué rejoint d'ailleurs celui du réalisateur Sam Mendes, qui s'acharne à donner un suppplément d'âme à ce qu'il considère certainement comme du divertissement peu honorable, et retombe de ce fait dans ses habituels travers freudo-shakespeariens, comme à la pire époque d'American Beauty, avec son lot de métaphores animalières, la plus élégante toutefois étant sans doute celle qui relie le héros au cerf. 

Le film dévide ainsi toute la pelote conceptuelle de ce sous-genre hollywoodien qui aujourd'hui prend la pose - le mélodrame à explosions- en agitant autour de lui, avec un déconcertant esprit de sérieux, toute une série de colifichets culturels en guise de plus-value. Pourtant, tout roule ici sur les mêmes rails, confortables et acclimatés, donnant à l'incessante intrication des poursuites échevelées et des références artistiques, des échanges de coups de poing et des conflits moraux, cette rassurante pâtine du déjà vu et du déjà mâché, qui remplace tout espoir d'incarnation par le maquillage et le mime, qui donne cette fausse impression de gagner du temps sur le nihilisme triomphant, lequel ne désire pourtant rien d'autre que sacraliser les décors et les surfaces.

Qu'espérer de plus d'un James Bond que la synthèse provisoire et racoleuse de l'air du temps, autant éthique qu'esthétique : nous sommes bien à l'époque de la glorification des fulgurances visuelles et des lieux communs relationnels, sans ambition autre que la reconnaissance symbolique.

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23/10/2012

PAR SURPRISE

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C'est au moment où tout semble perdu qu'un détail vous sauve, à l'instant même où l'on reprend pied que la vague déferle. Le Sauveur comme l'Ange exterminateur attendent toujours le dernier moment pour faire de celui-ci un prélude. Au cinéma comme au coin de la rue, la sidération survient toujours en traître, laissant la victime consentante s'imaginer enfin repartir de zéro, ou tout perdre d'un coup, quand il ne s'agit que d'un piège de plus. Lorsque le personnage se retourne, lorsque le spectateur se reconnaît fasciné, il est déjà trop tard : seule la contemplation qui résulte du face à face peut contrer la sujétion.

15/10/2012

DANS LA MAISON DE FRANCOIS OZON

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Bon, c'est entendu, Dans la maison parle de répétition et de dédoublement, de couples d'opposition, de mise en abyme et en reflets, aussi bien pour l'entrecroisement de ses récits, la gemmelité de ses personnages, les rappels et les correspondances de ses décors. Mais il le fait à la manière de François Ozon : en appuyant l'effet comme si cela seul pouvait le garder d'un débordement de mièvrerie, en retenant sa pente satirique par la confusion sentimentale, en vidant ses dispositifs de toute fonction rituelle pour mieux laisser exulter leur machinerie.

Quand son apprenti-écrivain espionne une famille, celui-ci énumère ce qu'il voit au moment même où la caméra d'Ozon nous le montre (et où la musique nous l'assène), sans doute ni distance ni hiatus. Sans espace entre ce que chacun sait. La véracité de ce qui s'y déroule étant d'ailleurs davantage de l'ordre du réel de sitcom que de l'observation flaubertienne (l'ambition pourtant mal dissimulée de l'auteur), en dessous même d'une chanson de Renaud sur les us et coutumes de classe, tandis que la supposée cruauté des scènes entre Luchini et son épouse sur l'école ou l'art contemporain se situent clairement, à la manière d'un Muray light, du côté du Boulevard. La fiction, simple chambre d'échos, y est ainsi à l'abri du moindre courant d'air.

Le personnage propret et lisse du premier plan, qui semble s'ennuyer dans un décor déshumanisé tout en transparences et en lignes de fuite, est remplacé au dernier plan par le même personnage cette fois décoiffé et hagard, assis devant les multiples fenêtres d'une façade, comme devant autant de récits possibles. C'est le cheminement contraire qui aurait pourtant été signifiant : comment au cinéma comme dans la société, la prolifération bariolée des fictions inter-individuelles ne conduit jamais qu'à l'oubli de soi et à la standardisation du vécu. 

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09/10/2012

COUPLES

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Il n'y a pratiquement aucun contact dans Notre-Dame de Paris entre Esmeralda et Frollo, ni physique entre les personnages, ni cinématographique puisque leurs séquences communes les montrent toujours séparés par le champ/contrechamp ou le montage alterné, leur seul plan "à deux" étant alors ce faux split-screen qui résume idéalement les rapports homme/femme vus par Delannoy : la non congruence des désirs et donc la prison pour chacun jusqu'à la libération par le partenaire adapté ; le couple comme résolution des divergences.

Dans Cet Obscur objet du désir en revanche, l'impossibilité pour Mathieu Faber de posséder Conchita passe par l'énumération paradoxale de toutes les scènes de couple possibles, par la totale disparition du montage parallèle (on ne sait jamais ce qu'elle devient lorsque pour quelques heures ou quelques années, il la perd de vue), par leur systématique présence conjointe dans le même plan, surtout lorsqu'une grille les sépare, ce qui illustre bien la relation entre les sexes vue par Bunuel : la même prison pour deux. Le désir masculin qui souffre autant de son perpétuel inassouvissement que son pendant féminin pâtit de son inconstance ; le couple comme insoluble somme de deux errances.

06/10/2012

MEMOIRE VIVE

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A comme Acrostiche. Façon d'appréhender la personnalité et le parcours intellectuel d’Alain de Benoist -penseur hors-norme et pour certains hors-la-loi-, tels que Mémoire vive, le recueil d'entretiens avec François Bousquet (1), nous permet de les approcher, entre synthèse inédite et démultiplication des chemins de traverse.  

L comme Livres. Depuis la boulimie de lecture de l’enfance -en mangeant ou en marchant dans la rue- jusqu’à la constitution d’une des plus grandes bibliothèques privées de France. Livres accumulés, dévorés, ressassés, annotés, comparés, réévalués, et bien sûr livres écrits (près de 90), formant les cloisons, les culs-de sac, les voies royales et les raccourcis d’un labyrinthe intellectuel, symbole préféré entre tous, symbole essentiel pour une pensée qui sait bifurquer sans oublier son parcours. 

A comme Alternative. Le défi ultime lancé au système qui passe justement son temps à épuiser toutes les alternatives en les récupérant ou en les diabolisant, c’est à dire en les dénaturant. Contre sa domination, l’hypothèse oubliée, l’idée négligée, l’Alter-monde inventé, depuis la tri-fonctionnalité de Dumézil jusqu’au tiers-inclus de Lupasco.

I comme Insatisfaction. Celle qui pousse à retravailler ses analyses, à les élaguer pour mieux les approfondir, à toujours "penser plus loin", à appliquer en somme au domaine des idées le principe énoncé par Karl Popper concernant les théories scientifiques, qui ne sont justement dignes de ce nom que si elles sont réfutables.

N comme Nouvelle Ecole. Revue créée à la charnière 1967-1968, ayant failli s'appeler "Plein soleil" et dont la création marque la césure entre la brève période de l'activisme, celle des positions radicales et parfois rigides, et le temps de la métapolitique, celui de l'incessant questionnement allant de pair avec l'engagement puisque "l'esprit engagé est le contraire de l'esprit partisan".

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D comme Droite. Pour les valeurs que celle-ci avait, jusqu’à ces dernières décennies, toujours défendu avec éclat : « le sens de l'honneur, le courage, le goût du beau geste, la tenue, le désintéressement, la fidélité à la parole donnée, le sens du don ». Pour la « Nouvelle Droite », laboratoire d’idées si mal nommé au moment où « la droite ne se définit plus que comme force de conservation des avantages acquis par les classes dominantes », courant métapolitique qui fait partie des rares contre-feux qui ne soient pas vainement réactifs, ou faussement subversifs, face à l’oppression.

E comme Europe. Toujours défendue avec passion, arpentée de fond en comble, de ses paysages à ses librairies, de ses lieux mythiques à ses salles de conférence, bien séparée de l'Occident qui aujourd'hui « perd tout contenu spatial pour se confondre avec la notion de modernité ».

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B come Boycott. La meilleure façon de faire taire celui qui ne pense pas comme il faut, c'est-dire qui n'a pas suivi tous les empêcheurs de penser en rond, les rebelles appointés, les intempestifs clonés, les indignés reçus comme des rois, qui depuis au moins quarante ans affirment qu'ils s'insurgent quand ils régentent.

E comme Ennemi principal. « L'ennemi principal parmi tous ceux qui nous menacent est celui qui nous menace le plus parce qu'il est le plus puissant ». Soit la « bourgeoisie libérale », dont les fondements philosophiques, les racines historiques, les actions politiques et sociétales, imposent de livrer combat à la fois contre la théorie de l'Unique, l'idéologie du Même, la Morale universaliste et au final leur aboutissement logique : l'indistinction.

N comme Nuances. Celles d’une pensée en mouvement plutôt que d’un Mouvement de pensée, qui entraînent bien sûr incompréhension, suspicion, oppositions, plus ou moins profondes, plus ou moins farouches, mais qui  s'avèrent le nécessaire corollaire d’un désir de tout jauger, tout étreindre et tout éprouver, à distance du dogmatisme et de ses chapelles au credo inopérant, comme du relativisme qui ne permet plus aucun refus.

O comme Obsession. Celle des livres, des traités, des généalogies, des recensements, des collections, des typologies, des éphémérides, depuis le décompte minutieux de tous les objets du logis familial jusqu'à la scrupuleuse bibliographie internationale de Carl Schmitt.

I comme Introversion. Celle d'un enfant hypersensible, aux réactions différées, répugnant  à montrer ses sentiments, ce qui était sans doute, dès le départ, le trait le plus marquant de son inadéquation à notre époque spectaculaire et veule, qui fait au contraire de l’immédiateté, de l’auto-apitoiement victimaire, de l'hystérisation du Moi couplée à la froideur intérieure, un sésame.

S comme Sécession. « Se mettre soi-même en état de sécession mentale par rapport à la société que l'on combat ». Eviter à tout prix la reconnaissance de ceux que l'on méprise ou que l’on rejette, reconnaissance qui n'est jamais que leur coup de grâce, et qui a métamorphosé en notables ou en rentiers tant d’opposants circonstanciels.

T comme Tuteur. Au sens où depuis une vingtaine d'années, la pensée d’Alain de Benoist m'oriente sans m'obliger, m'accompagne sans m'attacher, m'incite à ne pas désespérer des idéaux et des pratiques d’une époque avec laquelle je me sens si peu en phase, ce qui est encore, si j'en crois ce propos de Dernière année (2), la meilleure façon d'être révolutionnaire, « état d’esprit dont la condition première est de se sentir étranger, radicalement étranger à tout ce qui nous entoure, mais sans lui être le moins du monde indifférent ». Pour toutes ces raisons, à défaut d’être un disciple (attitude et terme qu’avec raison il récuse), je n’en fais pas moins partie, et ce pour longtemps, de ses débiteurs.

 

1) Mémoire vive, Editions de Fallois, 2012

2) Dernière année, L'Age d'Homme, 2001 

(texte paru dans Eléments n°144)

01/10/2012

DOUBLES

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Chez Friedkin, il ne s'agit pas uniquement de tuer son double maléfique -filigrane hollywoodien par excellence- que de prendre conscience de son émergence physique, de réaliser ce que son corps engendre à force de répétitions : le rite devient machinalité, l'observation obsession, le discours incantation. On commence d'une manière ou d'une autre une filature pour finir contaminé ; on n'est plus témoin mais bourreau. Qu'il s'agisse de Jade ou de Traqué, films apparemment mineurs qui comme la Nurse cependant, creusent cette involution avec une minutie presque effrayante, et recèlent ainsi ses personnages les plus troubles, on se trouve toujours chez Friedkin devant une passation non de pouvoirs mais de faiblesses.

Dans Jade, la femme frigide sous le corps de son époux comme l'enquêteur bloqué dans sa voiture finissent par grimacer d'un dépit semblable, leur échec naissant justement de leur volontarisme. Dans Traqué, le fugitif comme le poursuivant soumettent leur corps à rude épreuve, le forçant à disparaître dans le paysage, faisant de leurs actions une preuve de leur liberté. L'erreur de tout héros friedkinien, comme de tout occidental cartésien, est bien celui-ci : le corps comme machine autonome et non comme interface, produit dérivé de nos intentions plutôt qu'intégrateur du monde en soi. L'autre comme reflet ou cible, rejeton ou initiateur monstrueux, jamais comme juste part d'identité.

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