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UN PEUPLE ET SON ROI

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    Les derniers films en date sur la Révolution française ne traitaient celle-ci que par la bande, ainsi de l’insignifiance chatoyante de Marie-Antoinette (Sofia Coppola, 2006) ou du romantisme étudié des Adieux à la reine (Benoît Jacquot , 2011). Si Un peuple et son roi de Pierre Schoeller l’aborde frontalement, de la prise de la Bastille à l’exécution de Louis XVI, et s’il est signé de l’auteur du brillant Exercice de l’Etat (2011), il n’en confirme pas moins l’incapacité de l’époque à regarder le passé sans le travestir.

Même s’il recèle de très beaux plans lumineux - sur une femme rêveuse à sa fenêtre après l’amour ou une rue sortant de l’ombre après que la Bastille a perdu quelques pierres-, même si le Roi n’y est pas ridiculisé comme il est d’usage, le film délaisse cependant assez vite la beauté exigeante de ses images, et la volonté de traiter cette période sans trop de simplisme, pour se satisfaire de séquences fonctionnelles entérinant la doxa d’aujourd’hui, sa féminisation nécessairement vertueuse ou son infatigable promotion de l’individualisme égalitaire.

Rien de tel pour apprécier la tonalité d’un film sur la Révolution française que de s’arrêter sur un épisode particulier, en le comparant à son traitement dans d’autres oeuvres. Par exemple la prise des Tuileries, le 10 Août 1792, quand le peuple en armes attaque le château, contraint Louis XVI à se réfugier à l’Assemblée, et massacre plusieurs centaines de Gardes Suisses. Entre colère légitime et exactions honteuses, loyauté en cours d’obsolescence et désir de table rase, cet épisode saisit bien les contradictions de la Révolution, sa grandeur comme ses avanies. Pour traiter ce moment crucial, les cinéastes ont souvent choisi la rupture esthétique. Ainsi Renoir (La Marseillaise, 1938) commence-t-il par une altercation entre l’un des Marseillais et un Garde suisse, en parfaite adéquation avec son récit où l’on s’interpelle le verbe haut, puis arrête d’une balle le Marseillais en pleine phrase, le film délaissant alors le pittoresque à la Pagnol pour basculer dans la fusillade de western : la violence politique naît littéralement de la parole empêchée. Alors qu’il choisit de montrer l’autre point de vue, à la faveur d’une fuite dans Paris ce même 10 Août, Rohmer dans L’Anglaise et le duc (2003) brise le classicisme de sa mise-en-scène par la brève irruption d’un plan empli de sauvagerie (un Garde suisse lynché par la foule) : quelles que soient les motivations de la violence, elle ne sait engendrer que de l’effroi. Dans Les Années lumière (Robert Enrico, 1989), et plus encore dans Un peuple et son Roi, ce changement dans la manière de filmer ne souligne pas tant l’importance de l’épisode qu’il n’en absout la brutalité : dans le premier, juste après la mort dramatisée d’un sans-culotte, la caméra s’éloigne du théâtre des opérations tandis qu’un chant lyrique s’élève ; dans le second, un personnage rendu sourd par les coups de feu, assiste soudain à une bataille aux gestes ralentis et aux sons étouffés, à la limite de l’irréalité.

Alors que l’on sait quel fut le sort odieux réservé aux Gardes Suisses, ceux-ci n’ont ainsi droit, si l’on excepte Rohmer, qu’à une mort montrée de loin, dans une cohue confuse, dégât collatéral sur lequel il n’y a pas lieu de s’appesantir. Un peuple et son roi se permet en plus de cadrer avec soin certains assaillants, ceux justement que le film nous a dès son début appris à aimer, alors que les défenseurs des Tuileries nous sont montrés pour la première fois. Mieux encore, les Gardes suisses sont interprétés par des anonymes, quand les héros du peuple le sont par des actrices et acteurs confirmés. Jouer les vedettes contre les figurants, pour servir un discours censé porter la révolte unitaire de tout un peuple contre la mortifère personnalisation du pouvoir, n’est pas le moindre des paradoxes du film !

En extrayant ainsi quelques personnages du peuple, Schoeller plonge dans l’indistinction tous les autres, disloquant ce qui pourrait leur servir de bien commun au profit d’une exacerbation des aspirations particulières. A l’opposé de Renoir qui avec son groupe de Marseillais montant à Paris, souhaitait célébrer l’idéal communautaire et l’inscription de chaque groupe (les Marseillais, les Bretons, les ouvriers, les paysans) dans une même communauté englobante, à savoir la Nation, Un Peuple et son roi consacre les histoires singulières plus qu’il ne peint des relations sociales. De discussions autour d’une table en prises de parole dans les tribunes de l’Assemblée, les uns et les autres s’opposent finalement moins à la monarchie qu’au collectif aliénant – de la famille aux institutions politiques –, suspect d’entraver la liberté individuelle.

Ces combattants velléitaires, plaidant pour que les Droits de l’homme soient au service de la royale singularité de l’individu, forment la vérité du film. Schoeller utilise ainsi la Révolution comme ses prédécesseurs : à travers ce prétexte historique, il ne parle que de son temps.

 

(texte paru dans le n°175 de la revue Eléments)

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