27/08/2012

LES TITANS

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Dans Seven Chances (1925), tel une poupée de chiffons indestructible, Buster Keaton courait à perdre haleine, évitait les chutes de pierres, franchissait des gouffres, jusqu’à l’église où son mariage était sur le point d’être célébré. En quelques minutes, les règles des films d’action des décennies suivantes étaient posées, prédisant l’avènement des prouesses numériques des blockbusters d’aujourd’hui, dont l’objectif reste d’accroître toujours davantage la vitesse des péripéties, l’accumulation des exploits physiques, l’invincibilité du héros, finissant par confondre celui-ci avec un artéfact en mouvement au sein de décors menaçants ou grandioses.

Si l’on prend les derniers films en date qui relèvent de cette catégorie, Mission Impossible 4, Tranformers 3, Battleship, Avengers, on se rend cependant compte de certaines similitudes qui signent l’évolution de ce type de produit. En premier lieu, l’arrivée des Méchants, toujours liée à un pont, un passage, un portail qu’il s’agira de fermer, détruire, occulter, ce qui paraît évoquer le danger potentiel des « autoroutes de l’information » et des réseaux sociaux, mais également nombre de stratégies géopolitiques récentes. Ces hordes du Mal se présentent dans un style résolument archéo-futuriste, comme en témoignent les moyenâgeuses sphères volantes de Battleship, la grossière armure sarrazine des envahisseurs d’Avengers, les vaisseaux rouillés et pesants en forme de monstres marins qui dans ce dernier comme dans Transformers, obscurcissent le ciel des mégalopoles humaines, dont ils ne vont pas tarder à briser les lignes claires. Gratte-ciels détruits par la voie des airs, tours effondrées lentement, scènes de panique dans la foule, regards incrédules dirigés vers le ciel, l’évidente névrose post-traumatique concerne tout particulièrement ces images devenues célèbres de corps tombant dans le vide en se jetant des fenêtres du World Trade Center : dans Transformers, des plans contemplatifs suivent des soldats lancés dans le vide, volant longuement entre les parois d’immeubles en flammes, avant d’ouvrir leur parachute ; dans Mission Impossible, Tom Cuise survit en courant littéralement sur la façade en verre du plus haut gratte-ciel du monde. Il y aussi sans doute une allusion à l’islam dans ce trait physique réitéré de l’Ennemi, à savoir la barbe ! Celle en métal des mauvais robots de Transformers, celle formée par le cadre du casque de Thanos dans Avengers, celle qui hérisse de poils blancs le menton des extra-terrestres de Battleship. Une courte séquence après le générique de fin d’Avengers montre d’ailleurs le chef des créatures monologuant sur ces humains finalement moins soumis que prévus, si bien que les combattre pourrait conduire à la mort des attaquants, ce qui lui arrache un sourire sinistre évoquant clairement la logique morbide des attentats-suicides.

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Si les blockbusters d’aujourd’hui représentent ainsi, sans trop de nuance, les nouvelles formes de terrorisme (leur référence religieuse archaïque, leur dissémination imprévisible, le caractère vital de leurs modes de communication), d’autres caractéristiques, moins contingentes, signent la radicalisation de ce qu'il faut bien appeler leur vision du monde. On constatera tout d’abord que le scénario amalgame toute une série de personnages, de figures, de genres, de périodes déterminées ou de symboles récurrents de la culture américaine, mais aussi de l’Histoire même du pays. Ainsi Battelship réunit-il aux côtés de l’armée régulière, la flotte japonaise ainsi qu’un navire de la Seconde Guerre, pièce de musée prenant la mer avec ses vieux gardiens redevenant de courageux Marines. Ainsi Transformers comme Mission Impossible répètent-ils à l’envi que les services secrets russes ne sont plus considérés comme des ennemis. Ainsi l’ado masculin complexé des teen-movies, la blonde taille mannequin des comédies romantiques ou des films porno, la rockstar ou la vedette des séries télé, le handicapé, l’ancien du Vietnam comme le chef de gang, montent-ils tous au front… Ce principe d’accumulation étant la clé d’Avengers qui réunit d’ultimes combattants syncrétistes contre le Mal : la Veuve Noire (la blonde sensuelle, la Guerre froide, les films d'espionnage et d’arts martiaux), Captain America (l’âge d’or hollywoodien, le patriotisme bien peigné, l’Amérique d’avant les désillusions morales et économiques), Iron-Man (le rapport décomplexé à l’argent, la philanthropie interventionniste, la servitude consentie à la technique), Hulk (les années 80, le double visage du gendarme du monde soudain changé en soudard, les créatures numériques), Thor (le péplum, les dieux du vieux continent, les Européens folkloriques mais utiles à l’occasion)… Sous ce besoin apparent de références incontestées, on retrouve bien la démesure moderne, qui est au contraire la négation du lien. C’est rejeter déterminations et identités que de les vouloir toutes ensemble au service d’une volonté individuelle ivre de son autonomie. Comme le disait Bernanos dans La France contre les robots (1947), « la mobilisation totale pour la guerre totale, en attendant la mobilisation totale pour la paix totale » est bien le mode de fonctionnement d’une civilisation s’étant débarrassé de ses racines pour mieux se soumettre à la Technique. Après avoir objectivé le monde et toutes ses composantes comme ressources diverses, et n’avoir plus comme seule réalité que cette représentation, l’efficacité optimale est en effet seule requise.

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Il est alors intéressant de constater que ceux qui sauvent le monde, s’avèrent systématiquement immatures, violents ou blessés, c’est-à-dire en proie aux passions les moins contrôlables : le héros de Battleship est un psychopathe rétif à l’autorité ; celui de Transformers un gamin qui ne sait se maîtriser ; les Avengers ont tous du mal à juguler les failles de leurs super-pouvoirs ; l’équipe de Mission Impossible est déclassée et ses membres fragilisés par des deuils ou des humiliations diverses. Or toutes ces faiblesses seront justement l’instrument de leur victoire. Il s’agit bien de mettre en avant des individus velléitaires, délimités par leurs seules émotions, au service des règles intangibles d’un monde réduit à un décor. Dans Les Mythes Grecs (1957), Friedrich Georg Jünger notait que « l’homme tient des Titans dès lors qu’il ne compte plus que sur lui-même et place une confiance sans borne dans ses propres forces, confiance qui l’émancipe et du même coup l’isole, lui procure une sensation d’autonomie qui ne peut aller sans outrecuidance, sans violente et opiniâtre présomption», mais il ajoutait plus loin que « si l’homme, en se plaçant tout entier sous la coupe du volontarisme et de l’intellectualisme, s’assimile aux Titans, il en fait de même par l’émotion, qui le porte à toutes les extrémités passionnelles ».

C’est bien ce règne esthétique comme politique des Titans que les blockbusters illustrent sans équivoque, règne auquel, comme l’écrivait encore Jünger, on ne saurait plus opposer que le « connais-toi toi-même » d’Apollon.

(texte paru dans Eléments N°144)

08/08/2012

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Le passé n'est une arme que pour ceux qu'il tient en joue.

Une pensée pour Michel Polac, dont les Droit de réponse dévoilèrent en leur temps les compromissions et la bêtise des "gens de droite", le sectarisme et la morgue des "gens de gauche", la folie de Jean-Edern Hallier et le génie de Marc-Edouard Nabe.

1933 : King Kong s'amuse avec une poupée hurlante qu'il tente de déshabiller, puis en haut d'un gratte-ciel, la met en sécurité avant d'aller mourir au combat. 2005 : Miss Darrow se laisse attendrir par un gros bébé boudeur qu'elle s'acharne à dérider, puis émue aux larmes le regarde s'endormir (mourir), en haut d'un gratte-ciel. En bonne concordance avec les mutations anthropologiques de l'époque, le cinéma a changé sans peine la vierge effarouchée en mère compréhensive, en passant comme il se doit, si l'on retient la version de Guillermin et les simagrées de Jessica Lange, par l'ingénuité des putains.

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02/08/2012

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Il n'y a aujourd'hui pas plus commun que de se vouloir singulier. A chacun son point de vue intempestif mais sans jamais de confrontation : les "duels" sont au mieux des rencontres amicales entre belles personnes d'avis proches, au pire des traquenards où l'un des combattants se retrouve sous le feu nourri de la foule sentimentale.

Le Jour du Fléau accomplit Les Ensorcelés ou Boulevard du Crépuscule : dans les années 30 et 40, Hollywood fomentait des rêves et des crimes - sur et derrière l'écran -, avec la même efficace ingénuité, jusqu'au grotesque et jusqu'au sublime. Ce grand film de Schlesinger est l'un des seuls à en célébrer le mythe tout en en révélant la farce.

"La poésie n'est pas le procès-verbal d'une réalité sociale ou subjective mais l'affleurement objectif et irrécusable des images occultées ou ensevelies sous la cendre des siècles." (Luc-Olivier d'Algange)

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