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LA FILLE DE BREST

 

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    La Fille de Brest d’Emmanuelle Bercot relate le combat d’Irène Frachon, pneumologue du CHU de Brest, pour faire éclater la vérité d’un « scandale d’état », à savoir le maintien à la vente d’un médicament antidiabétique, le Médiator, alors même que plusieurs centaines de décès, notamment dus à l’hypertension artérielle pulmonaire, lui étaient imputables. Avec son aisance narrative et ses comédiens solides, tout particulièrement Sidse Babett Knudsen et Benoit Magimel, le film suscite dans un premier temps une bienveillance intriguée. Hélas, on a tôt fait de déchanter, car La Fille de Brest s’avère surtout un décalque de la version médiatique de l’affaire, et en cela une preuve flagrante de l’inanité politique du cinéma français.

    Le film, en effet, souscrit rapidement au canevas de l’histoire édifiante, peignant les uns sans peur ni reproche, ôtant aux autres la moindre chance de salut. Quand le jugement moral est ainsi appliqué d’emblée, toute notion de progression dramatique devient fallacieuse, seule compte l’accélération hystérisée de chaque rencontre et de tout enjeu : dans La Fille de Brest, rien n’advient qui ne soit déjà justifié dans la scène précédente ; les plans successifs ne font que confirmer d’identiques certitudes, celles qui permettent à l’héroïne en colère de toujours mieux légitimer sa consécration. A l’instar de ce film représentatif, le cinéma politique français ne tique jamais. Les films qui se targuent d’aborder les rapports de force à l’œuvre dans la société, n’émettent pas de doute ; ils assènent des sermons. Ils ne cherchent pas à comprendre quel rôle joue chacun dans l’équilibre ou la déstabilisation d’une situation ; ils condamnent des suspects. Le médecin que nous propose Emmanuelle Bercot est ainsi une parfaite représentation du justicier moderne, ne dévoilant rien d’autre que ce qu’il est permis de révéler, ne regardant que derrière le rideau qu’on lui tend.

    S’il avait vraiment eu les moyens, et non simplement les prétentions, d’un film politique, La Fille de Brest aurait pu soulever la question de l’hypermédicalisation de la société, cette quête encouragée de la pilule salvatrice, et non se limiter à en déplorer les effets secondaires. (1) Il aurait également pu interroger le fonctionnement médiatique des « crises sanitaires », et notamment cette recherche de responsables, préalable à tout éclaircissement sur l’exacte nature des faits, qui induit stratégies d’accusation ou d’évitement également excessives, et parfois même mensongères, lesquelles réduisent d’authentiques drames humains à des batailles de communicants. Plutôt qu’offrir un combat en noir et blanc, où une Mère Courage s’attaque à des ogres d’opérette, le film aurait aussi pu chercher à mettre à jour tout ce que la version médiatico-parlementaire avait de trompeur. Il aurait été par exemple audacieux de se pencher sur l’identité des protagonistes, d’examiner leurs affiliations avec d’autres laboratoires -concurrents de celui qui a été voué aux gémonies-, de révéler l’opportune immunité que cette bruyante affaire a donné à des traitements pourtant bien plus toxiques, discrètement retirés en coulisses et sans aucun « scandale d’état », d’évoquer la soudaine montée en puissance d’autres molécules, justement proposées dans le cadre des pathologies favorisées par le Médiator etc…Il aurait en somme fallu discerner derrière le conte pour enfants, avec ses gentils et ses méchants absolument garantis, une guerre sans merci, où les connivences entre médecins, laboratoires et politiques, ont permis d’assoir des dominations tout en montrant patte blanche. (2)

    Mais le cinéma français n’investigue que ce qui va de soi. Ses films n’osent s’approcher du fait politique qu’au travers de filtres rassurants, lesquels disculpent sans peine les vrais acteurs des drames. Il lui faut des bons et des méchants, bien entendu, mais suffisamment outrés pour que l’effet de réel s’estompe, et que l’ensemble ne déplaise fondamentalement à personne. Il ne s’agirait pas de froisser ceux qui encouragent, produisent et distribuent ses films-diatribes et ses œuvres coup-de-poing. Les codes de la comédie moqueuse ou du polar anxiogène permettent de lisser l’hétérogénéité des conflits. Par le sarcasme ou la démesure, il s’agit à chaque fois de tenir à distance la réelle violence des rapports sociaux. A l’instar de ces films de genre, les « fictions sociétales «  (de La Loi du marché de Brizé à Pater de Cavalier), s’avèrent tout aussi inoffensives, offrant un mélange de désenchantement et de complaisance. C’est le règne doux-amer du cinéma minimaliste qui croit en dire long, mais édulcore voire travestit les sujets qui fâchent ; un cinéma vaguement condescendant passé maître dans la forclusion du réel.

    La Fille de Brest finit par se regarder avec une lassitude excédée. Sous ses allures velléitaires, il ne s’agit que d’un petit théâtre manichéen qui se donne bonne conscience à peu de frais, s’imagine contrer la logique mortifère du profit quand il ne met à bas que quelques caricatures. En ces temps de guerre économique, sociale et culturelle, où la globalisation n’a jamais été aussi vindicative, le néant politique de telles œuvres est désolant.

 

1) « Cinéma et hyper-médicalisation : la tache aveugle », Eléments n°148, Août 2013

2) On recommande à ce sujet sur le site sept.info, le dossier très argumenté, intitulé « Médiator : une affaire aux allures de guerre économique ».

 

(Texte publié dans Eléments n°164)

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