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11/12/2012

Alex Porker et L'Hyper-enfance (1)

 

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La matrone essoufflée qui pare sa fillette de huit ans d’un caraco en dentelles et de bottines en skaï rose, en vue de remporter le prix d’une mini-Miss Texas, c’est bien l’image à peine déformée de notre société toute entière, affairée et vulgaire, qui ne cesse de faire de ses enfants des candidats, des vainqueurs, des tyrans, en leur enseignant dès le plus jeune âge la gagne, la frime et l’envie. Il faut au moins cela en prévision de leur entrée en lice, quelques années plus tard, au milieu des loups et des chiennes (à moins que ce ne soit l’inverse) qui auront alors bien intégré le principal code capitaliste : écraser ou disparaître. Cette obscénité allant de soi n’est cependant pas uniquement le fruit d’une logique libérale bien comprise, elle s’abreuve également à cette sorte de nostalgie post-moderne, c’est-à-dire dévoyée, fétichiste et perverse, pour ce qui n’est plus, ce qui ne sera jamais plus, et qu’il convient donc de recréer par la parodie et la substitution.

C’est de ces deux falsifications au moins que naît et prolifère le phénomène de l’hyper-sexualisation enfantine, et c’est alors le coup de génie d’Alex Porker de traiter ce sujet en situant son intrigue dans un Hollywood à la fois mythique et futuriste, où le personnage principal serait un maquilleur professionnel chargé de transformer des gamines de huit ans en femme fatales, au moment même où une maladie change sournoisement les enfants en vieillards ! Qu’est-ce qu’Hollywood en effet sinon le royaume paradoxal du même et du faux, du pillage et du vampirisme, qui n’en couve pas moins en son sein d’incomparables images d’innocence et de pureté ? Marilyn Monroe avait un corps de femme et un sourire d’enfant, mais ce temps est révolu : c’est aujourd’hui très exactement l’inverse qui doit plaire et la nouvelle Marilyn, la nouvelle Jean Harlow, la vamp des temps présents sera bien cette créature hybride et terrifiante « tiseuse de nuit, de chansons et de légendes », qui face aux spectateurs toujours plus sidérés que nous sommes appelés à être, sera celle qui passera « par la  cheminée, les sols, les plafonds, les placards, la plomberie, la climatisation des dinners, les hot-dogs de chez Pink, les frites des Heartbreaker Burgers », qui fera avec « les angelots bien nourris du ciel des claquettes sur les nuages peints du décor de leurs existences », qui « aspirera vers les profondeurs surannées de la terre la sarabande carnivore de leur solitude… »

MakeUp Artist est ce drôle de roman lyrique et morbide, au rythme échevelé qui soudain se casse, où des personnages en pleine déconfiture physique et morale ne cessent de se crier leur amour et de s’éponger le front, avant de se soûler jusqu’à faire se côtoyer de près les visions du cauchemar et du désir. Il est en quelque sorte la transposition littéraire d’un slapstick gore et désespéré, qui se changerait soudain en variation horrifique du Vertigo d’Hitchcock. C’est en tous cas un livre très intelligemment scandaleux, qui saisit le lecteur sans ménagement, ce qui est plutôt rare à l’époque des écritures de complaisance.

Makeup Artist, Alex Porker, Alexipharmaque, 2010.

 

14/09/2009

PROJECTIONS

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On peut continuer en faisant mine de ne s'apercevoir de rien.

On peut même se réjouir, se passionner. Avoir de la gratitude et de l'écoute pour la vraie vie des vrais gens. Se concerter. Faire preuve d'indulgence, se remettre en question, s'insurger, sortir de ses gonds, opiner placidement, nier farouchement, pousser une gueulante, applaudir poliment. Après tout, le marché crée du lien social.

On peut aussi passer la main.

Un demi-siècle à peine. Le cinéma comme enchantement, le cinéma comme déroute, nourricier puis assassin. L'abri, le refuge, la conscience de soi délestée en douceur ; la violence du souvenir, sa griffe, le vacillement de l'esprit dans l'effroi. Le cinéma comme ultime façon de faire, le cinéma comme dernier moyen de se défaire. La mémoire accueillante, le passé si cruel. La salle vibrante, les filiations inventives ; la salle puante, les sillages inversés puis dispersés aux quatre vents. L'existence morne mais le cinéma en couleurs ; l'emprise du film sur la vie faussée. Le regard interrogateur et confiant ; le regard ravi et jamais libéré.

Cecilia qui dans La Rose pourpre du Caire connaît le bonheur à travers l'écran magique, récompensée de son assiduîté. John Dillinger qui dans Public Enemies est assassiné à la sortie de la salle, piégé par le choix prévisible de son film. Le film comme vie alternative et la caméra en arme du crime. Le verre de lait et la flaque de sang. Salavatore qui dans Cinéma Paradiso, a tout appris dans une cabine de projection ; Shoshanna qui dans Inglorious Basterds y fomente un carnage. Le cinéma comme paradis perdu puis comme stratagème infernal.

Après plus d'un demi-siècle, la moderne boîte de Pandore d'En quatrième vitesse d'Aldrich peut servir une autre métaphore que celle de l'atome. Cette lumière violente, indécente, destructrice était peut-être celle de la projection cinématographique elle-même, ivre de ses futures emprises, riche de ses victimes prochaines, impatiente d'intimider puis d'organiser dans ses flux plusieurs générations d'automates. Qui secoueraient plus tard leur joug comme on acquiesce.

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