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FIN DE NON RECEVOIR

Revoyant avec éblouissement l'autre soir Conte d'été de Rohmer, cet hommage délicat aux contradictoires facettes féminines, ce poème de combat portant haut les couleurs de l'indispensable différenciation sexuelle (ce film est d'ailleurs un élément de réponse dans le débat qui se joue là-bas à deux), cet hymne aux errances que la Bretagne sait tant susciter, je publie sur Cinématique, avec son aimable accord, ces intelligents propos de Jacques Sicard sur le dernier film du plus grand cinéaste français encore en activité :

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Les amours d'Astrée et de Céladon, d'Eric Rohmer


I


Quel sens cela a-t-il, aujourd’hui, de conter fleurette – et de choisir la fleur parmi Margot la blanchecaille et Fanchon la cousette – c’est-à-dire de la conter cette fleur dans le Français précieux du XVIIème siècle, le dialecte de l’Ile de France qui domina jadis l’Europe par la violence de sa belle phrase close – dans le format standard du cinéma, le carré presque parfait de son cadre primitif dont la quadrature, hantée par les fureurs du burlesque, exclue la sociabilité du plan comme la perméabilité de l’image – dans une exaltation amoureuse qui n’a pas l’élan d’une foi, mais la rigueur d’un article de foi, écrit par un clerc, structuré par un dogme, au secret d’un cloître – oui, quel sens, à présent, cela peut-il avoir d’aimer Catherine de la Tasse ou Astrée la bergère ? Que certaines choses sont fermées et que leur bien réside dans cette absence d’ouverture et de commerce. Ce film n’est pas un tombeau, c’est une fin de non recevoir.


II

Depuis quand Rohmer, penché sur son écritoire de cinéma, nous adresse des signes sans le souci qu’on y entende rien ? Ils ne sont pas pour autant inintelligibles, mais fermés au sens par lequel l’expert en neuro-économie ou le créateur de cabanes façonnent de nos jours, non sans leur agrément, l’existence des autres. Il y a une violence paulinienne dans cette fermeture, cette séparation qui concerne aussi bien le film que ses personnages. Et de fait, jamais hommes et femmes, en société, ne furent si peu ensemble que chez Rohmer ; jamais ils ne semblèrent si étonnés de se trouver dans ce milieu à leur image, et ne le dire avec une telle jubilation ; jamais la parole, dans l’excès même de sa sociabilité, ne reprit si jalousement chacune de ses phrases ; jamais les mots qui les composent, pourtant voués aux stratégies de la séduction, ne firent entendre, comme par diablerie, l’obscurité du langage des oiseaux ; jamais déshumanisation, qu’un tel retrait symbolique implique, n’eut pour effet que ceux qui en souffrent, en vérité exultent.

Lien permanent 5 commentaires

Commentaires

  • Merci Ludovic de laisser ainsi la place à ses propos si aigüs et sensibles, qui résonnent si bien avec la tonalité de votre blog...et qui donne envie de re découvrir encore et toujours l'auteur de "Pauline à la plage" et du "Genou de Claire".

  • Ironie du sort : dans "Astrée et Céladon", c'est le travestissement qui permet l' "indispensable différenciation sexuelle" et qui fait se retrouver les amants. Rohmer est un grand pervers et son dernier film est magnifique...

  • Je n'ai pas encore vu le Rohmer (par contre, j'ai vu "La question humaine", mais ne soyons pas grossier), juste une remarque abstraite : c'est précisément quand il y a différenciation sexuelle préalable que le travestissement peut (éventuellement) être excitant. Pour jouir du jeu avec la différence, il faut bien qu'il y ait une différence.

    Cordialement !

  • Et oui Café, sans règles à enfreindre, à pervertir, peu de plaisir, tout l'échec de l'érotisme cinématographique des dix quinze dernières années vient d'ailleurs de cette indifférenciation venant dissiper les troubles et les charmes.

  • Où êtes-vous Ludovic ? On vous sent si loin depuis 1 mois, même si vos notes persistent, comme atténués. Il n'y a pas 36 blogs comme le votre, une petite dizaine, tout au plus, les autres étant sans intérêt ou bien alimentaires, alors ne laissez pas tomber !
    Loin des barons du web qui font de la réclame, même sophistiquée, et de tous les petits clones qui surnagent en merdoyant, il y a des voix, alors continuez de parler, que diable !

    (Sinon, grâce à vous entre autres, je révise mes jugements hâtifs sur Jacques Sicard, qui au fond ne le visaient pas vraiment)

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