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23/09/2013

LSD 67, D'ALEXANDRE MATHIS

 

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LSD comme « Liliane, Sonny, Dora », sous-titre officiel de LSD 67, le nouveau roman d’Alexandre Mathis, deux ans après le précédent, Les fantômes de Monsieur Bill, dont nous avions ici même vanté la richesse et l’ampleur. Liliane, avec ses grands yeux gris-verts et ses ampoules d’acide lysergique dans le soutien-gorge, Sonny toujours entre fou-rires et hébétude, qui un jour dans un rayon de soleil, vit Dora, cheveux blonds très courts à la Jean Seberg, dépenaillée et néanmoins attirante, fantomatique et maternelle, d’une solitude poignante ne l’empêchant pas de sourire en dormant. Trois personnages parmi une dizaine d’autres tout aussi hauts en couleurs, arpentant Paris en cette année 1967, à la recherche d’émotions pures, de perceptions neuves, d’expérimentations tragiques. Epileptiques ou zombies, poètes ou peintres, drogués de toute obédience, voyeurs en tous genres, souvent terrassés par l’intensité de leurs visions. Des personnages auxquels se mêle un narrateur qui tout en faisant partie de ce monde, le révèle en entomologiste attentif, mémorialiste d’une époque mêlant sans cesse la force de l’élan vital, l’avidité de découvertes, à la mélancolie la plus tenace, entrelaçant dislocation moderne et participations magiques, réalité sordide et rêves éveillés. Un narrateur suivant chacun des protagonistes jusque dans ses émois les plus intimes, ses frasques les plus insensées, ses aventures les plus clandestines, comme si chacun de ces personnages était une partie de lui-même, l’une des ses tentations ou de ses expériences d’alors. Comme si la fiction n’était jamais qu’une manière de soulager la mémoire (« ce soir là, Sonny dormit avec Dora, une nouvelle fois dans un petit hôtel de la rue Xavier-Privas, où j’avais moi même dormi plusieurs nuits avec elle »…)

 

LSD, comme le diéthylamide de l'acide lysergique. Véritable encyclopédie des substances hallucinogène, LSD 67 passe ainsi en revue, sans fausse pudeur, leçon de morale ou prosélytisme déplacé (il n'y a jamais rien de tel chez Mathis, ce qui définitivement le distingue des auteurs en vogue), tout ce qu’il faut savoir sur le vin rouge, l’éther, le trichloro-éthylène, le haschich, les amphétamines, les barbituriques, la morphine, l’opium, le nubarène ou le toraflon. Leurs propriétés sont dûment répertoriées, en particulier l’ordre dans lequel ces drogues doivent s’administrer pour éviter les mauvaise surprises et renforcer les bonnes, les associations qu’il convient d’éviter et celles au contraire à privilégier, les effets secondaires et les types d’accoutumance, les équivalences de doses, les lieux adéquats pour en profiter (en marchant vite pour ne pas dormir, dans un fauteuil à bascule, couché, au cinéma, etc…). Dans le monde de LSD 67, le petit opuscule de Mao qui commence alors à envahir toutes les librairies, vaut bien moins qu’un autre livre rouge, le Vidal, annuaire de médicaments dont on prend soin de colliger avec gourmandise les effets indésirables…

 

LSD comme Librairies, Squares, Disquaires. Autant de cavernes d’Ali-Baba tumultueuses, où l’on se frôle, s’échange des regards, des fioles et des cachets, découvre des trésors de musique ou de littérature, ruches qui forment l’indispensable pendant aux salles de cinéma silencieuses, lieux sacrés parce qu’hors du temps. Librairies spécialisées dans le fétichisme, le cinéma, le surréalisme, tapies dans les recoins du quartier, étroites et bondées, où l’on se procure et ou l’on chaparde, pour s’en délecter plus tard, aussi bien du Vailland que du Jünger, du Lord Byron que de l’Edgar Poe. Squares déserts ou secrets, où l’on se pose entre deux longues marches, où l’on peut parfois dormir tranquille une nuit entière, où l’on ose s’aimer ou mieux encore, rêver les yeux grands ouverts.

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LSD comme Liberté, Suicide, Défonce. Roman du vertige et du ressaisissement, on y contemple la beauté psychédélique des hallucinations, leurs infinies variations mentales, avant d'être le témoin à la faveur d'une remarque glissée sans avoir l'air d'y toucher, d'un trait de plume faussement anodin, d'une lucidité et d'une solitude également noires, celles du spectateur sidéré, du mort en sursis, qui s’y adonne pieds et poings liés. « La défonce, c’est être à l’intérieur, sans la conscience ».  Alignant les expériences chimiques de toutes sortes, nous jetant à la suite de corps meurtris et d’esprits soumis à toutes les distorsions, et ne vivant que pour elles, LSD 67 offre ainsi une longue suite de métamorphoses brutales, d’apparitions illogiques, de lumières suaves et enveloppantes, d’assauts d’araignées et de renversements de perspectives, de couleurs comme de douleurs vives. Ces dérives gothiques ou futuristes, alimentées par l’étrangeté de certaines rencontres bien réelles (sorcière somnambule, marchand de sommeil au physique de vampire), ont comme écrin les mystérieuses incongruités de l’architecture parisienne, ses dédales et ses superpositions historiques. Elles se mêlent aux rêves, aux illusions visuelles du crépuscule, aux souvenirs qui hantent. Elles sont cet alter-monde qui « permet de passer sur la merde quotidienne ; pas de l’oublier », que l’on atteint et qui vous retient, quand on « a des comptes à régler avec tout » et que l’on souhaite « être celui qui est de l’autre côté ». Elles permettent d’accéder, une fois éteintes, à cette transfiguration du réel qui fait tout le prix de ce roman, permettant de voir enfin ce que personne d’autre n’a plus le temps, l’envie ou même le courage de voir, ainsi de l’actrice Pauline Carton que l’auteur identifie au coin d’une rue, anonyme et discrète, comme « ayant l’air d’une apparition dans la réalité ».

 

LSD comme Le Mazet, Saint-Séverin, Drugstores. Un café, une église, quelques magasins comme lieux de ralliement et de spectacles, où l’on peut parler de cinéma toute la nuit, en intervertissant parfois les titres et les séquences, en mêlant ce qu’on a vu avec ce qu’on a vraiment vécu, soliloques ininterrompus, parfois croisés et soudain relancés, où sans cesse « on se repasse le film, avec les mots». Lieux magiques où l’âme sœur apparaît subitement ou disparaît à jamais, où l’amitié se renforce après une hallucination et se délite soudain sous l’assaut de plusieurs autres, où les paroles des chansons romancent ou radicalisent le moindre échange de regards. Petits endroits secrets, parfois cachés aux regards, comme dans ces hauteurs de l’église Saint-Séverin « où nous fumions sous l’égide des chimères en saillance au-dessus de nous ».

 

LSD comme « Leurs Secrets Désirs », titre français oublié de The trip, le film de Corman avec Peter Fonda. Le cinéma, « associé, la moitié du temps, à l’interdit », omniprésent dans chaque description, à la source de toute attirance ou dégoût physiques, justifiant toutes les passions, toutes les exagérations, et en engendrant sans cesse de nouvelles. Pas une page, ou presque, sans comparaison entre un sourire, une attitude ou un geste, et le film qui les rappelle, les annonce, les magnifie. Pas une ruelle, une façade ou une atmosphère qui n’aient leur écho dans le plan ou la séquence d’un obscur giallo italien ou d’un chef d’œuvre suédois millésimé. Films qu’on va voir pour une affiche énigmatique ou une photo aguicheuse, et dont on se souvient pour toujours, à cause d’une gamme de couleurs identiques à celles aperçue un matin à l’aube, à cause des traits bouleversants d’un visage sous une frange, rappelant si bien une amie chère. Films hypnotiques, à la fascination sans cesse renouvelée, se défiant des panthéons et des critiques officiels, riches de ces éclairs de poésie qui strient enfin la surface grise du réel, films compris selon la distinction opérée par Jean-Louis Bory (dont le texte de l’époque est reproduit), entre l’électrique beauté d’un cinéma « hallucinogène » et la morne anesthésie d’un cinéma « tranquillisant ». A cette époque d'errance perpétuelle, le cinéma comme viatique.

 

LSD comme Littérature née de Souvenirs et de Documents. Se combinent ici en effet, de manière vertigineuse et jusqu’à l’obsession, l’hypermnésie historique et personnelle (sous la forme d’informations précises et de renseignements détaillés concernant les secrets d’une façade, l’histoire d’un immeuble, les commerces d’un quartier, la programmation d’un cinéma, le parcours d’une actrice, la carte d’un restaurant, la cartographie d’une enfilade de rues), et le présent perpétuel, ainsi exhaussé, de quelques hommes et femmes pris sur le vif, c’est-à-dire d’abord observés, puis détaillés, aimés enfin. Accumulant les saynètes tragi-comiques, les drames minuscules et les peines immenses, le comique de répétition et les apartés érotiques, toute une série de correspondances poétiques ou triviales, ce roman inactuel, sans chiqué ni trucages, à mille lieux des convenances et des habitudes, trouve son équilibre entre l'association libre et la notation aiguë, la précision factuelle et la digression confuso-onirique. Son sens profond finit par naître de sa supposée déconstruction, de son apparente hétérogénéité, à l’image finalement du collage mural de l’un des personnages, JF, dont la « brocante visuelle, le bric-à-brac aux couleurs agressives, où ne figurent que des formes, des visages, des paysages choisis, des répétitions qui peuvent se compléter, suscitent une idée directrice, une impression d’ensemble, où les formes ont aussi leur mot à dire, renouvelant le regard sur les même images d’origine, avec parfois des lettres, voire des mots ou des noms isolés. » Quelle plus juste description de l’art d’écrire et de se souvenir d’Alexandre Mathis pourrions-nous trouver ?

 

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 LSD 67, Alexandre Mathis. Serge Safran Editeur, 505 pages, 23,50 euros

Commentaires

Ludovic

Votre article est pour l'instant le meilleur que j'ai lu sur le dernier Mathis : LSD 67.
J'en écrirai un cet hiver prochain, dessus, à la mesure j'espère du contenu ambitieux et de la place qu'il occupe dans l'ensemble de l'oeuvre.
En attendant de pouvoir / savoir l'écrire et de le publier, je voulais rendre hommage au vôtre.

PS j'aime les deux premières captures, celle du Bolognini et celle du Godard. Celle de B.L. convient bien "per se" mais est anachronique, en revanche. Dix ans après 1967, environ, à vue d'oeil.

Écrit par : francis moury | 23/09/2013

Merci Francis ! A vous lire depuis un certain temps déjà (sur le cinéma, bien sûr, mais aussi sur Mathis), je suis sensible à votre compliment car je connais votre exigence.

Pour la dernière photo, en effet vous avez l'oeil, mais son choix reposait sur l'association d'un regard, d'une hypnose, d'une femme, d'un cinéma bis, l'ensemble me semblant bien "coller" à l'univers de LSD 67

Écrit par : Ludovic | 24/09/2013

Oui absolument, Ludovic : sur le fond, cette capture de B.L. convient aussi bien que les deux précédentes à cause des déterminations associées que vous précisez très clairement. (*)

A l'époque de LSD 67, le bis oscillait concrètement entre une reprise de LA FIANCEE DE FRANKENSTEIN (Mathis avait d'ailleurs sélectionné le pavé-presse de cette reprise parmi les illustrations possibles à insérer) et la sortie de PERSONA. Il y avait de la place, au sein d'un tel panorama spectral pour le baroque tourmenté de Bolognini ou l'expérimentation poétique de Godard, sans oublier José Benazeraf. Donc, mutatis mutandis, tout cela annonçait bien ce plan futur de la B.L. que vous avez capturé. D'ailleurs, vers 1977, dpnc dix ans après l'époque du LSD 67 de Mathis, le cinéma-bis français avait de facto trouvé pratiquement refuge dans cet unique genre, classé X ou non, selon les titres : il y avait des X expérimentaux, fantastiques, oniriques, etc. Les tentatives effectuées en France dans les autres genre bis, de 1977 à 1997 (sinon 2007) furent rares, marginales : elles furent le "bis du bis" en somme, la marge de la marge !

Bien cdt
FM
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(*) Voilà, en outre, un regard-caméra pur dont Antoine de Baecque n'a pas parlé dans son HISTOIRE-CAMERA alors qu'il y aurait eu matière à traiter du genre dans son ensemble, de ce point de vue qui était le sien.
Cf . : http://www.juanasensio.com/archive/2008/12/07/antoine-de-baecque-et-l-ontologie-historiale-du-cinema-par-f.html

Écrit par : francis moury | 25/09/2013

Merci de toutes ces précisions, Francis. Heureux temps que cette époque cinématographique-là !

Écrit par : Ludovic | 26/09/2013

Je ne connaissais pas cet auteur et suis heureux de le connaître grâce à votre beau papier, Ludovic.
Je me questionnais quant aux illustrations mais les commentaires précédents ont répondu à ma question.
Bien à vous.

Écrit par : Sylvain Métafiot | 04/10/2013

Merci beaucoup pour vos lectures attentives, Sylvain.

Écrit par : Ludovic | 04/10/2013

Bonjour,

merci pour cet article de fond permettant de découvrir ce livre de ALEXANDRE MATHIS chez Serge Safran, éditeur qui n'hésite pas à se mouiller. sou vous le souhaitez, nous organisons une rencontre littéraire mensuelle: autour d'un goutter ou d'un dîner simple et bon.
Soyez les Bienvenus (es)

L’Ecrit pour le Dire DÎNERS LITTERAIRES
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Musique & Littérature
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Premier roman prodigieux: l'adolescence façon rhapsodie phénoménale derrière le Rideau de Fer. Un hymne rock'n'roll à la beauté, à la provoc' et au talent. Une vraie révélation.
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(Editions Plon-Feux Croisés)


Une Mesure de trop, Alain Claude Sulzer

Au milieu d'une brillante interprétation, le pianiste de renommée internationale Marek Olsberg interrompt brutalement son concert avec un simple : "C'est tout" et abandonne la salle. Ce micro-événement est le grain de sable qui va bouleverser plusieurs vies. Une histoire polyphonique sur les étranges retournements du destin et sur le désir irrépressible de changement.
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Écrit par : Thierry Missonier | 29/10/2013

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