12.04.2012

QUERELLES

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Face caméra, pas peu fier du succès de son film aux Oscars, le producteur Thomas Langmann s'en prend aux Inrockuptibles, journal coupable à ses yeux de ne pas avoir placé The Artist dans son Top 20 des meilleurs films de l'année 2011. Il se moque d'un magazine qui peine à vendre dix numéros par mois, qui se veut néanmoins arbitre des élégances, alors que les Américains viennent de prouver que The Artist est un grand film. Sur son compte Twitter, Mattieu Kassovitz s'en prend au cinéma français qu'il "encule", insulte les Césars dont il « se fout », institution coupable à ses yeux de n'avoir pas retenu L’Ordre et la morale mais privilégié Polisse et Intouchables, qui se sont partagés le gâteau des nominations et des prix.

Les exemples de ce type abondent, en dehors même du microcosme du cinéma français : Pascal Obispo attaquant l’émission Taratata… parce qu’il n’y avait jamais été invité ; le rappeur Booba n’ayant pas de mots assez durs pour Les Victoires de la Musique… parce que sa nomination s’inscrivait sous l’appellation supposée péjorative de « musiques urbaines » ; des directeurs de théâtre vilipendant les Molières… parce que leur pièce n’était pas incluse dans la catégorie « meilleur spectacle » etc… Aujourd'hui, le vaniteux humilie le cuistre, le raté en veut au minable, le snob se moque du précieux et l'ordure dénonce le salaud. Nous vivons en un temps où les journalistes serviles démasquent les politiciens hâbleurs, où les critiques myopes attaquent les romans flous, où les cinéphiles moutonniers dénoncent les cinéastes académiques. Notre époque est celle du débat de corrompus dénonçant les compromissions, de tristes drilles moquant les tristes sires, de sectateurs de la modernité la plus échevelée se reprochant mutuellement de n'être pas assez modernes. Philippe Muray l'évoquait déjà dans son Moderne contre Moderne : « Les désaccords n’ont plus lieu qu’entre instances largement d’accord sur les objectifs à atteindre, et qui ne se séparent même pas sur la question de la désirabilité d’un monde en train de se suicider. » En tous lieux désormais, le Moderne n’a ainsi plus qu’une occupation : « crêper son propre chignon ».

Il faut bien comprendre en effet que The Artist appartient entièrement au cinéma défendu par les Inrocks (qui l’ont d'ailleurs encensé lors de sa sortie) : la parodie plaisamment décalée et le genre gentiment dynamité comme forme, la nostalgie rigolarde et l'incommunicabilité pop comme fond. Il faut bien comprendre que L'Ordre et la morale, c'est tout comme Polisse, du cinéma politique d'aujourd'hui, c'est à dire parfaitement inoffensif puisque revu et corrigé par l'auto-apitoiement sentimental. Langmann ou Kassovitz aimeraient bien se poser en parias, l'un en héraut d’un cinéma populaire méprisé par une critique élitiste, l'autre en créateur d'un cinéma innovant incompris d’une profession conformiste, mais hélas il n'y a plus de parias. Comme le prophétisait déjà Baudrillard dans ses Cool Memories, « pas moyen d’être le Rushdie de l’Occident. C’est qu’il n’y a  personne en face, pas de possibilité de dire le mal, de réveiller l’aversion, à défaut de subversion, pas de réaction vivante. C’est le signe d’un très grand mépris de cette culture pour elle-même. » Oui, le Moderne n’a plus face à lui que le Moderne pour en découdre et pour en jouir, lui qui veut à la fois la solitude du poète maudit et les flatteries des courtisans, lui qui a tant besoin d'être en avance et pourtant attendu, d’être singulier mais à la mesure de tout le monde, lui qui a un si fort désir de surfer sur un air du temps que ne comprendraient cependant plus que des happy few.

Alors de deux choses l'une, soit Langmann méprise les Inrockuptibles et Kassovitz les Césars autant qu’ils le disent, et dans ce cas ce violent regret de n'être pas dans leurs listes signe une belle haine de soi. Ce serait d’ailleurs l’hypothèse la moins grave, après tout, que ces gens cultivent en eux-mêmes un négatif si ardemment éradiqué partout ailleurs ; ce serait peut-être même l’occasion d’un cinéma un peu moins lisse. Soit le besoin de reconnaissance seul guide leur aversion et leur estime, et ce mépris affiché ne découle que d'un inassouvissement passager. Ce qui ne signifierait pas moins que la mort du sujet en tant qu'être discriminant et la constitution de soi en tant qu’objet de son propre désir….

Autant dire que de la haine à la consommation de soi, le Moderne en somme n’a pas fini de faire son cinéma.

(Ce texte est paru dans le numéro 45 du magazine Causeur)

12.10.2009

PRISONNIER (1)

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 Le Prisonnier est une série télévisée anglaise tournée à la fin des années 60, devant beaucoup à l'acteur Patrick Mc Goohan, décédé en ce début d'année, qui en a assuré l'interprétation mais surtout l'a en grande partie inventée, produite, scénarisée et parfois même filmée. Aujourd'hui encore personne ne s'est accordé sur le sens final à donner à cette oeuvre qui décrit en apparence la lutte d'un agent secret démissionnaire pour s'échapper d'un village-prison où il a été conduit après avoir été drogué. Désigné comme le « numéro 6 », il aura toujours affaire au numéro 2 (celui-ci changeant à chaque épisode) qui cherche à lui soutirer des renseignements. Est-il aux mains des services secrets britanniques qui tentent d'en savoir plus sur les motifs de sa démission ou est-il entre les mains d'agents de l'Est ? Pour le savoir, il faudrait connaître l'identité du n° 1. L'évasion est impossible et l'invariable générique de fin montre le visage buté de Mac Goohan derrière des barreaux violemment refermés. Il ne faut pas longtemps pour réaliser que derrière ce banal synopsis de récit d'espionnage se cache une satire de notre monde, aussi bien celui dit libre que celui de la société soviétique puisque comme le dit l'un des  N°2, le Village est « un modèle parfait d'ordre du monde ; quand les deux camps qui se font face réaliseront qu'ils se regardent dans un miroir, ils verront alors que c'était un projet d'avenir ». Et c'est ainsi que de manière prophétique, Mc Goohan décrit au mot près le nouvel ordre mondial qui prendra toute sa mesure les décennies suivantes. 

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Au Village, on ne compte plus les occasions de s'amuser. La joie se décrète, si bien qu'il faut toujours se préparer pour le prochain bal, le futur Festival, le Carnaval tout proche, le Concours d'art imminent, la partie d'échecs à pions humains ou les élections qui sont tout autant l'occasion de grands raouts. Au Village, la fête est toujours à son comble et le loisir un art de vivre qui justifie les habits chatoyants, les canotiers et les parapluies colorés que l'on étrenne en permanence. Il s'agit (comme des sbires en intiment l'ordre en plein bal) de ne pas s'arrêter de danser, et de comprendre le sens des panneaux d'information qui engagent à marcher sur l'herbe des squares ; comme il est également recommandé de se baigner dans les fontaines. C'est qu 'il faut avoir un corps sain, libéré de toute entrave, préalable à l'esprit clair, c'est-à-dire débarrassé des zones d'ombres, de tout ce que l'on cache encore malgré les caméras et les micros dissimulés absolument partout. Le Village est attentif, c'est une société où chacun vis-à-vis d'autrui est toujours aux écoutes, et ceux qui se taisent sont accusés ensemble, presque d'un même cri, de « rebelle » et de « réactionnaire », l'injure interchangeable des sociétés de progrès et de transparence. Vertigineuse mise en abyme pour qui découvre aujourd'hui ce propos, en pleine globalisation, en plein règne de Festivus Festivus ! D'ailleurs à la fin de la série, une fois Londres regagnée au terme du dix-septième épisode, la porte de l'appartement s'ouvrira toute seule comme celles du Village, dont il semble bien que l'on ne sorte jamais.

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A suivre...

(article paru dans le numéro 131 de la revue Eléments)

26.06.2007

AMERICAN VERTIGO

Vous aimez Dantec, le réprouvé de l'Otan ?
Vous le considérez comme un rempart solide contre la chienlit islamo-fasciste, la barbarie serbe, le déclin de la chrétienté occidentale, les incertitudes climatiques, la téléréalité, les pages "Rebonds" de Libération et le totalitarisme des Zinrocks, ces sept plaies modernes de l'Unimonde ?
Vous vous étonnez du savoir encyclopédique d'un homme qui peut lire d'affilée de Maistre et Fallaci ?
Vous vous émerveillez de la faconde d'un écrivain qui ne craint plus le point virgule ?
Vous ne cachez pas votre admiration pour le METAbolisme d'un style techno-pop ?
Vous frissonnez d'aise à l'idée que Matthieu Kassovitz, cinéaste urbain, puisse adapter l'un de ces romans futuro-trash ?
Vous en voulez, parce que c'est maintenant ou jamais, à Festivus, aux imams, à Edwy Plenel et à tous ceux qui excisent ?

Alors ce long texte définitif va vous mécontenter, surtout lorsqu'il aboutit, entre autres, à cette éclairante conclusion :
"Il y a une vraie symétrie Savigneau-Dantec, une complémentarité, un même souci de son ego trouvant à se satisfaire dans un anti-rationalisme bouffon, un postmodernisme supposé autoriser toutes les "transgressions", y compris "anti-bien-pensance-post-68". M. Dantec a choisi d'incarner le mouton noir, ce n'est pas le rôle le plus confortable, il a plus de curiosité que J. Savigneau et, souhaitons-lui, plus de talent et d'intelligence. Cela ne suffit pas à l'en distinguer par nature."

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Dans un souci de coopération avec le tenancier méticuleux du Café du commerce, j'ai trouvé le bon génie de Dantec, son jumeau stellaire, sa part bénite. Le mouton blanc. Tout aussi certain d'être dans son droit d'insurgé, et tout aussi prêt, malgré les adjectifs apparemment anti-dantéquiens avec lesquels il se définit fièrement, à en découdre avec les mêmes barbares, c'est-à-dire avec tous ceux qui ne l'aiment pas assez, l'attachant Tristan Mendès-France :
"Je suis athée, laïque, plutôt de gauche, pas encarté, prochoix, multilatéraliste, universaliste, européen, français, citoyen du monde, pour l’euthanasie, contre la peine de mort, contre le communautarisme, pour le mariage des homos (et l’adoption), dreyfusard, pour la dépénalisation du cannabis, anti-Bush, ai voté “Oui” aux Traités européens, contre la 2e guerre en irak, pour la 1ère, pour l’intervention en Bosnie, suis “sioniste propalestinien” (belle formule de P. Klugman), pour le multiculturalisme, républicain, démocrate, contre les sectes, contre le négationnisme, adore les mmporg, crois que c’est al-quaida qui a fait le 11 septembre, suis évolutionniste et ma mère est anglaise".
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