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  • Alex Porker et l'Hyper-enfance (2)

     

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    « L’Enfance se fait lointaine, comme un pays d’où l’on s’en va », chantait Reggiani dans Et puis, chanson bouleversante écrite par Dabadie. Après quelques années, quelques déboires et quelques drames, nous en sommes tous à peu près là, à nous remémorer le trajet, à passer en revue les stations, à tenter d’identifier le moment où tout a basculé, où l’enfance pour de bon s’en est allée. C’est sans doute parce qu’il ne parvient pas à se défaire de cette lancinante mélancolie, qu’il échoue à transmuter le plomb des souvenirs en récapitulation précieuse -cette seconde mémoire qui sans rien renier se détache enfin des faits – que le monde moderne rêve secrètement d’abolir toute distinction entre les âges et les générations, transformant en permanence l’adulte en gamin jouisseur et l’enfant en citoyen digne de consommer et de régenter.
     

    Alex Porker, avec Les Demoiselles, continue après MakeUp Artist l’exploration littéraire de ce troublant fait de société, ou plutôt de civilisation, en choisissant d’en pousser la logique à son terme, jusqu’à l’horreur et jusqu’à la beauté même de cette horreur, ce qui est à vrai dire l’objectif de tout romancier digne de ce nom : faire de la réalité non pas le prétexte d’un récit idéologique qui la nie, mais la chair d’une fiction qui en détruit les garde-fous rassurants et ainsi l’exhausse. Que deviendra notre monde aux mains de ce qu’il nomme les « Hyper-enfants », sans émotion ni pardon, mais avec du désir et de la violence à revendre ? Les Demoiselles dresse le portrait de ce qu’il pourrait demain rester de l’enfance : une enfance noyée dans un verre d’eau de piscine, une enfance insouciante jusqu’à l’os, belle jusqu’à la nausée, pénible progéniture dissolue et décadente issue d’un monde d’adultes qui ne se souciait désormais plus que d’une seule chose : leur ressembler. Egrénant avec une minutie glaçante les affres de quatre enfants et d’un adulte enfermés dans un appartement, passant sans prévenir du raisonnement logique de l’enquête policière effectuée après coup, aux dérèglements pulsionnels des prisonniers en leur lente agonie, Porker dans son huis-clos d’épouvante, n’omet aucun état d’âme et ne nous épargne aucune dégradation physique, comme pour mieux nous persuader que son Orange mécanique dont presque tous les protagonistes -victimes comme bourreaux-, ont moins de dix ans, aura un jour bien lieu. 
     

    « Elle était là pour toujours, le menton haut, saluant fièrement le matin vide. Il y avait quelque chose de grave et de digne en elle (…),  quelque chose de secret et d’effrayant. Une peur que les adultes ne saisiront jamais. Peut-être la peur de grandir… ». Avec « sa morphologie filiforme, lisse, angélique, quasi volatile » et les extraits de son journal intime qui émaillent le récit en alternant lyrisme incandescent et ultimatums mégalomaniaques, l’effrayant personnage de Cyl fait alors tout le prix de ce roman. Fillette de cauchemar se voulant la porte-parole de ceux qui « n’ayant pas encore l’âge d’aimer ont décidé maintenant de haïr », elle synthétise parfaitement les inquiétudes de l’auteur sur ce qui se trame aujourd’hui, cette logique mortifère qui détruit toute maturation et toute sédimentation au profit de l’exultation immédiate, cette jouissance consumériste qui ne s’assouvit vraiment que dans les décombres.

     Les Demoiselles, Alex Porker, Alexipharmaque, 2012

     

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  • Alex Porker et L'Hyper-enfance (1)

     

    que-fue-de-baby-jane-1962-robert-aldrich-l.jpg

    La matrone essoufflée qui pare sa fillette de huit ans d’un caraco en dentelles et de bottines en skaï rose, en vue de remporter le prix d’une mini-Miss Texas, c’est bien l’image à peine déformée de notre société toute entière, affairée et vulgaire, qui ne cesse de faire de ses enfants des candidats, des vainqueurs, des tyrans, en leur enseignant dès le plus jeune âge la gagne, la frime et l’envie. Il faut au moins cela en prévision de leur entrée en lice, quelques années plus tard, au milieu des loups et des chiennes (à moins que ce ne soit l’inverse) qui auront alors bien intégré le principal code capitaliste : écraser ou disparaître. Cette obscénité allant de soi n’est cependant pas uniquement le fruit d’une logique libérale bien comprise, elle s’abreuve également à cette sorte de nostalgie post-moderne, c’est-à-dire dévoyée, fétichiste et perverse, pour ce qui n’est plus, ce qui ne sera jamais plus, et qu’il convient donc de recréer par la parodie et la substitution.

    C’est de ces deux falsifications au moins que naît et prolifère le phénomène de l’hyper-sexualisation enfantine, et c’est alors le coup de génie d’Alex Porker de traiter ce sujet en situant son intrigue dans un Hollywood à la fois mythique et futuriste, où le personnage principal serait un maquilleur professionnel chargé de transformer des gamines de huit ans en femme fatales, au moment même où une maladie change sournoisement les enfants en vieillards ! Qu’est-ce qu’Hollywood en effet sinon le royaume paradoxal du même et du faux, du pillage et du vampirisme, qui n’en couve pas moins en son sein d’incomparables images d’innocence et de pureté ? Marilyn Monroe avait un corps de femme et un sourire d’enfant, mais ce temps est révolu : c’est aujourd’hui très exactement l’inverse qui doit plaire et la nouvelle Marilyn, la nouvelle Jean Harlow, la vamp des temps présents sera bien cette créature hybride et terrifiante « tiseuse de nuit, de chansons et de légendes », qui face aux spectateurs toujours plus sidérés que nous sommes appelés à être, sera celle qui passera « par la  cheminée, les sols, les plafonds, les placards, la plomberie, la climatisation des dinners, les hot-dogs de chez Pink, les frites des Heartbreaker Burgers », qui fera avec « les angelots bien nourris du ciel des claquettes sur les nuages peints du décor de leurs existences », qui « aspirera vers les profondeurs surannées de la terre la sarabande carnivore de leur solitude… »

    MakeUp Artist est ce drôle de roman lyrique et morbide, au rythme échevelé qui soudain se casse, où des personnages en pleine déconfiture physique et morale ne cessent de se crier leur amour et de s’éponger le front, avant de se soûler jusqu’à faire se côtoyer de près les visions du cauchemar et du désir. Il est en quelque sorte la transposition littéraire d’un slapstick gore et désespéré, qui se changerait soudain en variation horrifique du Vertigo d’Hitchcock. C’est en tous cas un livre très intelligemment scandaleux, qui saisit le lecteur sans ménagement, ce qui est plutôt rare à l’époque des écritures de complaisance.

    Makeup Artist, Alex Porker, Alexipharmaque, 2010.

     

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