Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

17/06/2013

TOUT EST PERMIS : UN MODERATEUR Y VEILLE

anathema2.jpg

 

« Le Moderne veut se libérer des conditions de sa liberté. Il guerroie contre ce qui le rend libre concrètement, au nom d’une liberté abstraite qu’il n’exerce jamais, mais qui s’exerce sur lui par un enchaînement de servitudes. »

 Luc-Olivier d’Algange (1)

 

    Il suffit d’écouter quelques débats, ce qu’on ose encore appeler débats, pour s’apercevoir que leurs participants ne se répondent tout simplement pas : chacun d’entre eux y suit sa pente, assure qu’il rejoint son voisin ou s’oppose à son vis-à-vis, tout en débitant un discours qui jamais ne s’infléchit ni ne se renforce, jamais ne se confronte. Il suffit de regarder un duel, ce que l’on ose encore appeler duel, pour réaliser que chacun, fort de ses convictions du jour, met toutes ses force dans la présentation de celles-ci, cherchant moins à échanger qu’à terrasser, c’est-à-dire ne sachant convaincre sans forfanterie ni acquiescer sans honte. Il suffit de se rendre sur n’importe quelle page de commentaires, sur n’importe quel site, du blog personnel à la presse en ligne, pour vérifier que la société postmoderne est faite de forumeurs impitoyables et puérils postant leur laïus sans la moindre considération pour les propos précédents, qu’il ne s’agit que de contredire ou d’approuver bruyamment mais jamais d’enrichir ou de complexifier.

    Or, il apparaît bien vite que l’intransigeance de ces monologues n’est que de l’ersatz de conviction, du leurre idéologique, en un temps où l’allégeance multiple (faite de reniements successifs et d’adhésions simultanées) reste encore la meilleure façon de préserver sa précieuse singularité, laquelle souhaite toujours s’en sortir au mieux : on peut être ici un athée conséquent et là un dévot de compétition, sur tel sujet républicain exigeant et sur tel autre cosmopolite enthousiaste, avec les uns subversif ne s’en laissant pas conter et avec d’autres, suiveur respectueux ; tout dépend du groupe auquel on est ce jour-ci, cette année-là, assujetti, tout dépend des rancunes et des envies. Ce sont elles, ces rancunes et ces envies, qui permettent de perpétuer la novlangue journalistique et ses poncifs (2). C’est au sein de cette société émotionnelle, ivre de gâteries et de reconnaissance, faite de professions de foi passagères et de certitudes aléatoires, que l’on parle de « résistance » ou de « progrès », de « danger » et « d’espoir » puisque ces mots totalement vidés de leur sens, ne servent que des valeurs interchangeables et volatiles. Regardez le réactionnaire bougon manger dans la main du fêtard citoyen, le démocrate sincère finir dans les bras du justicier autiste, l’égotiste absolu s’inquiéter de la perte du lien social ! Ils ne font jamais que jongler avec les slogans univoques et contradictoires, soigneusement balisés par la norme médiatique, qui détruisent tout ce qui pourrait encore s’apparenter à un bien commun.

  Il existe heureusement des îlots de sagesse dans ce concours de jacasseries, des regards sachant discriminer au milieu des écrans de fumée. Après Ne vous approchez pas des fenêtres (3), qui reprenait certains billets publiés de 2006 à 2008 années sur son très éclairant « Avant-Blog », Eric Werner avec Le début de la fin (4), en collige d’autres, publiés ces quatre dernières années, qui s’opposent justement à ce jeu permanent occupant l’espace public, où « chacun raconte sa propre histoire, généralement à l’indicatif ». Ces précipités philosophiques traitent du quotidien le plus sordide et le plus violent, bribes de discussions privées d’une vingtaine de lignes qui permettent de mettre sur le devant de la scène ce qui le plus souvent reste tu, dialogues entre personnages « qui se comprennent à demi-mot car ce qu’on appelle le non-dit, dit en fait beaucoup de choses ». Ce procédé tenant du banquet platonicien comme du théâtre de l’absurde (tant la dure folie du monde y est disséquée avec une imperturbable logique), met en relation toute une série de personnages dont le moindre intérêt n’est pas de percer à jour l’identité : qui parle ici derrière le masque de l’Ethnologue, du Sceptique ou de l’Etudiante ? Qui relaie la propagande et qui s’en défie de l’Avocate, de l’Auditrice ou de l’Auteur ? Qui piège et qui est déjà piégé de la Vache, du Colonel et de la Poire ? Qui ose pour la forme et qui révèle sans avoir l’air d’y toucher, du Cuisinier, de la Théologienne ou du Collégien ?

   Ce que ces différents interlocuteurs abordent, c’est le sujet non pas tabou mais largement sous-estimé de « l’alliance tacite de l’ordre et du chaos », comme le résume d’une formule qui fait mouche, Slobodan Despot dans sa postface. Werner passe en effet en revue tous ces faits de société qui entretiennent la confusion des opinions péremptoires, où en mettant en exergue telle menace (que les uns vont minimiser et les autre exagérer avec une comparable outrance), on fait passer comme lettre à la poste toute une série de désastres…  Idiots utiles comme infiltrés de cinquième colonne, indignés comme festivistes, se retrouvent alors ensemble, les yeux rivés sur l’avers et le revers des mêmes fausses médailles : prendre le contre-pied systématique de la vulgate journalistique, c’est être très exactement dans la norme, et servir « la même propagande, mais à l’envers ».

    C’est pour cela que ces « causeries crépusculaires » ne sont pas dans la ligne. Quand « l’astuce est de mettre en relief un certain nombre de phénomènes marginaux, mais à forte charge émotionnelle, afin d’occulter tout le reste », quand « les voyous sont les petits chéris du système, ses mercenaires en quelque sorte », il est de la plus haute importance de ne plus nourrir le commentaire perpétuel des désordres de surface, lesquels masquent la triste réalité bien planquée derrière : celle qui voit toujours les mêmes s’enrichir et régenter. Il convient de ne plus être les complices de ces  medias n’offrant que des listes et des organigrammes, soit rien d’autre « qu’une simple production du pouvoir ». Il s’agit de réaliser que les dirigeants « ne se contentent plus, comme c’était le cas jusqu’ici, de faire ce que bon leur semble, mais désormais font des lois les autorisant à  le faire. » Plutôt que d’ânonner sur les phobies des uns et les malversations des autres, il serait bon de s’interroger enfin sur la nature de l’oppression, même si l’on n’a alors aucune chance d’être entendu : « vous pensez que vous êtes sur une liste noire ? La vérité est plus triste encore : vous ne figurez sur aucune liste, ni noire ni rose ni rouge. Personne ne sait seulement que vous existez »…

eric werner, avant-blog, le début de la fin, slobodan despot, editions xénia, luis bunuel, la voie lactée, le charme discret de la bourgeoisie, luc-olivier d'agange, propos réfractaires

    Pourtant, ne pas exister là où l’on existe qu’en se reniant est peut-être la dernière preuve de probité et de rigueur. Sous ses aspects policés, les dialogues allusifs d’Eric Werner observent le totalitarisme libéral avec la plus grande férocité, atteignant  la « modernité tardive » par ce qu’il pensait être sa chasse gardée : l’événement. Celui-ci, non plus fétichisé, non plus dénaturé par les socio-idéologues, mais passé au crible d’une exigeante philosophie défendant coûte que coûte la libération individuelle, finit par en dire long. On rejoint ici Luc-Olivier d’Algange, qui tout particulièrement dans ses récents Propos réfractaires (4), parvient également à mettre le Moderne face à ses turpitudes et ses contradictions, en l’attaquant par un autre de ses angles morts, la poésie gnostique. Nous y avons trouvé ces lignes que contresignerait très certainement Werner, dont la principale force est justement de ne pas être dupe, ce qui encore la meilleure façon de s’opposer : « la liberté d’expression fait partie de la société de contrôle qui aime savoir ce que nous pensons. Cette liberté d’expression, serve du contrôle, est un piège tendu autant qu’un faire-valoir. Elle peut même faire croire à certains, dans leurs quartiers de haute sécurité, qu’ils sont libres ».

 Apprenons avec Werner, avec d’Algange, à quitter pour de bon ces quartiers !

 

(1) Luc-Olivier d’Algange. Propos réfractaires. Editions Arma Artis, 2012

(2) Comme l’a démontré  récemment le déplorable comportement télévisuel de Juan Asensio face à Renaud Camus, blogueur autrefois si rétif au prêt-à-penser qu’il propage désormais sans le moindre état d’âme

(3) Eric Werner. Ne vous approchez pas des fenêtres. Indiscrétions sur la nature réelle du régime. Editions Xénia, 2008

(4) Eric Werner. Le début de la fin, et autres causeries crépusculaires. Editions Xénia, 2012

(5) Luc-Olivier d’Algange, op.cit.

 

(Ce texte a été publié dans le n°146 de la revue Eléments)

Commentaires

Même quand vos tetxes ne sont pas sur le cinéma, leurs illustrations ouvrent de sacrées perspectives cinéphiliques !
Bien le merci.

Écrit par : Tugdu | 18/06/2013

... ça le café philosophique n'a pas encore eu son cinéaste palmé !

Écrit par : iPidiblue le rideau déchiré | 19/06/2013

J'avais en tête votre article lorsque j'ai revu hier soir le documentaire LA MISE A MORT DU TRAVAIL de Jean-Robert Viallet et Alice Odiot, avec cet écho précis à vos lignes : "il serait bon de s’interroger enfin sur la nature de l’oppression, même si l’on n’a alors aucune chance d’être entendu". (Vous pourriez commencer vos notes ainsi, ce serait votre "carthago delenda est")
Hier soir encore je pensais en regardant ce documentaire : mais je n'ai pas voulu tout ça ! (croyant parfois moi aussi bien faire).
Oui il est possible de s'extraire mais je pense à ceux qui ne le peuvent pas (moins les bourreaux volontaires d'eux-mêmes que ceux qui sont empêchés par faiblesse).

Écrit par : Isabelle | 20/06/2013

Tugdu, merci !

Kechiche, iPidiblue ! C'est pourtant un bon terreau pour jeunes graines kantiennes, non ?

Oui Isabelle, en quelque sorte la faiblesse des uns fait l'impunité des autres.

Écrit par : Ludovic | 20/06/2013

On m'informe amicalement que le lien avec le blog d'Eric Werner ne fonctionne pas. Pour une raison que j'ignore je n'arrive pas à le corriger. Le blog est ici : ericwerner.blogspot.com

Écrit par : Ludovic | 20/06/2013

Le Thé à la menthe ne fera jamais de bon philosophes parisiens comme le Café !

Écrit par : iPidiblue thé ou café ? | 21/06/2013

A la fin des fins le Terminator arrive et déclare : Vous êtes effacé !

Écrit par : iPidiblue modération philosophique | 22/06/2013

Eh bien mais, je ne connaissais pas ce Juan Asensio, qui s'est perdu dans des explications de vocabulaire dignes d'un érudit de village. On m'avait dit qu'il était redoutable, et encore réfractaire. C'est une brique !
La conformité a de beaux jours devant elle, elle se reproduit en milieu clos.
Je vous recommande un séjour quelque part en Europe centrale, Ludovic. Cela vivifie !

Écrit par : Patrick Mandon | 23/06/2013

L'effacement, ce vieux rêve...

Oui Patrick, la conformité est sans pitié : elle prend un malin plaisir à assurer son emprise sur ceux qui font profession, à longueur d'années, de la défier.

Écrit par : Ludovic | 24/06/2013

Cher Ludovic,
Je vous retrouve toujours aux rendez-vous de la lucidité. Plutôt que de "s'insurger" exercice de jour en jour plus dérisoire au regard de la multiplication des "rebelles" en carton-pâte, il importe de cesser de nourrir le faux débat, le mystère crève-les-yeux de la démocratie de pacotille. L'abstention généralisée aux élections, phénomène autrefois très américain, ou vœu pieux des anarchistes au temps où ce terme avait encore un sens, ne se généralise pas par hasard. C'est une façon de voter en ne marchant pas, pour reprendre et détourner un cliché journalistique. Trop souvent on constate que ces forums ne sont que les lieux de confrontation stériles des tenants de ceci ou de cela, et l'argumentaire est connu par avance. Comme ils sont semblables au fond, ces tenants d'une idéologie contre une autre, tous identiques dans leur volonté de tordre le réel, de mentir, pour qu'il s'accorde à leurs vues.
"La nécessité de l'athéisme" dont parlait Shelley, ou encore disait un autre poète, Sergueï Tchoudakov :
"Juste, il faudrait que je tienne,
Jusqu'à l'hiver, encore deux semaines,
Ni fondre en larmes, ni se boyauter
Qu'on me renvoie pas chez les cinglés".

Amitiés à vous et à Mandon que je salue.
TM

Écrit par : Marignac | 24/06/2013

D'accord avec vous en tous points, Thierry.

Écrit par : Ludovic | 25/06/2013

Merci de me faire découvrir le blog d'Eric Werner qui va, à n'en pas douter, devenir un nouvel allié de poids dans le combat contre tout ce qui fait que je suis un enfant de ce temps.

Écrit par : Sylvain Métafiot | 02/07/2013

Merci beaucoup pour votre lecture et votre relais, Sylvain.

Écrit par : ludovic | 02/07/2013

Très juste analyse de ce que sont aujourd'hui nombre de débats, dont les paticipants n'ont pas la rigueur minimale de tenter se conformer aux conditions mêmes de celui-ci.

Écrit par : Préau | 15/07/2013

La rigueur, en effet Préau, c'est ce qui manque le plus.

Écrit par : Ludovic | 22/07/2013

Les commentaires sont fermés.