11.05.2009
LE NOM

De part et d’autre de l’allée couverte, le soleil déclinait lentement, et dans ce mouvement, à l’intérieur même de cette lumière s’amenuisant avec douceur, alors qu’il ne restait plus rien en moi du temps d’avant, du moins voulais-je m’en persuader à bon compte, et que tout en somme était dit, il y eut encore quelqu’un à nommer.
Les ombres des bouleaux rejoignaient celle de la grange, c’était le signe d’une nuit bientôt froide, et pourtant, ce nom revenait en moi comme s’il fallait enfin, pour m’en délivrer, le clamer, mais à qui ? Cela faisait longtemps que les bavards, bouffis de cette vanité savamment mise en scène, n’offraient plus le moindre recours. Ils avaient beau faire assaut de références incontestables, se pavaner en toutes occasions, les entendre ressasser leurs tragiques certitudes de talent supérieur ne me faisait même plus rire, alors comment aurais-je pu seulement penser à les gifler ? Une gifle pour leur apprendre que le style c’est bien l’homme et la véritable maîtrise jamais maniérée ; une gifle pour qu’ils aillent rejoindre leurs pairs, aussi vains que leur prose ampoulée, que leurs manières grimaçantes. Non, l’Elite du goût ne me permettait plus de retarder les évidences, de croire aux vertus ou aux vices, elle n’était plus ni un baume ni un défouloir, juste une pathétique confrérie de poseurs inutiles.
Les tamaris s’amoncelaient en spirales roses puis pâlissaient sous mes pas : je retournai vers l’étang. A qui dire le nom ? Aux silencieux, inquiets ou profanes, qui avaient depuis longtemps cessé de partager leurs souffrances, et ne qui ne savaient plus retenir de moi que des traces jamais fécondes ? Aux inquiets qui se reconnaissaient soudain dans mes travers et mes écueils, mais n’oubliaient jamais de me laisser ensuite en plein désarroi, lorsqu’enfin, provoquant leur dépit et leur fureur, une marche était gravie, une armure délaissée, un sursaut conquis ?
Les derniers étourneaux rejoignaient les catalpas et je savais bien, moi, transi de froid, de peine et d’orgueil, que ce nom ne dirait rien à quiconque, ou plutôt, et c’était bien pareil, qu’il ferait penser à un quelconque drame de famille, une quelconque idylle, un quelconque deuil, ce nom qui n’était bien heureusement rien de tout cela, ce nom qu’il m’avait toujours été difficile de prononcer sans rougir, sans crainte, et dont il me fallait cependant quitter l’emprise.
A quoi peut bien servir de garder un nom que plus personne ne peut porter ?
Seul devant l’eau morte et poudrée, l’écho m’a renvoyé le hoquet d’une voix déformée, un sanglot qui criait le nom comme on salue une victoire. Le bosquet tout proche a frémi. Une sitelle s’est évanouie dans l’ombre.
Je ne me souviens plus des jours d’avant.
16:24 | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : sombre, philippe grandrieux, il était une fois en amérique, sergio leone |
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