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28/09/2007

BUNUEL EN CET AGE SOMBRE (seconde partie)

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Ce qui reste aujourd’hui de véritablement irrécupérable dans l'œuvre de Luis Bunuel, ce qui continue de rendre inconfortable certains de ses plans comme la plupart de ses récits, en d’autres termes ce qui peut encore embraser, c’est bien la phénoménale ambiguïté de ses contes amoraux, qui traversant sans gêne aucune les climats historiques et les opinions publiques, nous fait prendre nos pulsions secrètes pour des rêves inquiets et le désir scopique pour une voie d’entrée royale vers un au-delà mystique.
Loin des provocations pesées et repesées qui nous paraissent aujourd’hui avoir fait long feu, et même préparé le terrain au rebelle mondain, sûr de ses indolores insurrections, qui en tout lieu désormais se pavane, l’extraordinaire Nazarín par exemple, fable au manichéisme retourné comme un gant, permet de réévaluer l’œuvre finalement bien peu amène de l’Aragonais, lorsqu’elle privilégie l’attentat poétique où le spectateur n’est justement sauvé que parce qu’il reste sur sa faim, se sent mal à l’aise et rit jaune, au lieu de confortablement consommer de la sédition.
Décadré vers la mise à l’honneur des détails les moins obvies, telle cette colombe passée le long d’un dos féminin par le rebouteux aveugle de Los olvidados (1949), l’enregistrement des désordres sociaux dévie de l’incapacitant naturalisme social comme du mièvre réalisme poétique vers une sorte de surréalisme sceptique, riche d’incongrus trésors mal éclairés et de passions délirantes froidement exposées. Au sein d’ahurissants mélodrames, l’auteur de l’autobiographique El (1950) débusque comme des lapsus, associations d’objets, plans articulés avec inconvenance, rimes sans cesse provoquées entre la misère la plus nue (celles du cœur et du sexe comprises) et la fulgurance d’âmes éprises du moindre commencement de sortilège.
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Ce qui intéresse l’auteur du diptyque le plus violent sur les dégâts de la morale judéo-chrétienne que le cinéma occidental ait jamais osé produire – Nazarín (1958) / Viridiana (1961) –, ce qui subjugue un cinéaste rêvant d’un film « qui montrerait des personnages humains se conduisant comme des insectes, comme une abeille, comme une araignée » (1), ce n’est pas tant l’étrangeté à la fois embellie et limitée des incohérences exotiques que celle qui, pour peu qu’on y prenne garde, nimbe tout ordre méconnu, le dissimule sans au fond le perturber. C’est ainsi que sa faculté d’observation et de synthèse lui permet d’éviter la gratuité d’une partie du courant surréaliste, qui en juxtaposant des images hétéroclites, prétend instruire, alors qu’elle ne fait que servir, même contre son gré, n’importe quel discours ainsi magnifié à peu de frais (la publicité sous toutes ses formes en est d'ailleurs l'héritière directe). Elle l’autorise au contraire à fondre les prestiges hasardeux de l’inconstant et du tapageur dans un autre jeu, de bien plus grande envergure, celui qui consiste à dénicher sous l’apparent mystère des rapports humains, sous leurs convenances les plus risibles comme sous leurs perversions les plus dangereuses, l’insolite rigueur de lignes de force traditionnelles.

1. Luis Buñuel, Mon dernier soupir, Robert Laffont, Paris 1982.

08:40 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Bunuel, Blog-a-thon | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

Commentaires

Alors, là ! Je n'avais pas encore vu votre seconde note mais j'ai eu envie moi aussi de mettre cette photograhie de Silvia Pinal en illustration de ma modeste contribution. Les grands esprits,... comme ont dit.

Écrit par : Vincent | 29/09/2007

Allez, rapidement alors... un petit texte que je viens de faire pour un hebdo télé belge...

Los Olvidados
De Luis Bunuel (1950). Avec Alfonso Mejia, Roberto Cobo.

Dans les bidonvilles de Mexico. El Jaïbo, voyou épileptique échappé d’une maison de redressement, devient le chef d’une bande de gosses abandonnés. Leur premier « fait d’armes » : le passage à tabac d’un aveugle pour le voler. Dénoncé par Julien, Jaïbo le tue devant Pedro, scellant entre eux un lien tragique définitif. Los Olvidados est le premier film important de Bunuel dans sa période mexicaine. Prix de la Mise en scène à Cannes en 1951, le film connut un parcours chaotique. En effet, après seulement quatre jours d’exploitation à Mexico, il est contraint de quitter l’affiche. En cause : la peinture extrêmement crue de la misère au Mexique par un cinéaste pourtant subsidié par le ministère de l’Intérieur pour mener à bien son entreprise. Or, se gardant bien de juger, Bunuel n’a fait que porter en images les conditions de vie des enfants pauvres de Mexico. Sans d’autres apprêts que des scènes de rêve comme autant d’exutoires contre les blessures de la réalité. Chef-d’œuvre (sur)réaliste, le film apparaît comme un document inexorable sur une enfance sacrifiée en recherche d’affection.

Thierry Van Wayenbergh

Écrit par : Thierry | 02/10/2007

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