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  • INTERLUDE - Les Hautes solitudes, de Philippe Garrel

     Le visage de Jean Seberg, non pas lorsque portraituré, et c’est si souvent. Et souvent si beau. Quand, par exemple, la valeur éteinte de la lumière, la tonalité trotte-menue des nuances monochromes et la saturation basse où transparaît le poil du coton blanc qui sert de support à l’écran, nous suggèrent, pour elle seule et ses traits, en dépit du ridicule qu’on leur prête, le fragile langage bébé dont usent les amoureux et les baisers de toute l’âme qui volent à son secours.

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    Pourtant, le visage de Jean Seberg, non pas lorsque portraituré, mais le visage de Jean Seberg lorsque accompagné, lorsque suivi à hauteur vertueuse de ses pommettes. Alors, comme le long d’une haie de ronces – une mûre, rouge. De cette couleur au-delà du noir ou l’absolu du noir qu’est le rouge. Mûre, dont la rayonnante exception n’admet que la main d’un tiers pour la cueillir. Bienheureuse procuration. Si c’était possible. De regarder à la place de vivre.

     (Jacques Sicard)

     

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  • RUINES CIRCULAIRES (3)

     

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    LM : Usant de la satire ou de l'indulgence, tantôt conservateurs et tantôt amoureux d'une certaine forme de modernité, vos écrits ne permettent pas aisément de cerner votre point de vue sur le fameux "monde qui va tel qu'il va" : pourriez vous nous en dire quelques mots ?

     PZ : Vous savez "le monde qui va...", une description très précise en a été faite par Marx dans les premières lignes du Capital, par un auteur comme Tocqueville, ou un romancier comme Stendhal (à propos de ce dernier je me permets de renvoyer à une de mes notes consacrées à cet auteur : http://ruinescirculaires.free.fr/index.php?2008/12/17/488-xxxx) et je ne vois pas trop quoi ajouter, j'ai conscience de mes limites, au constat fait par ces personnalités et d'autres...

    Que vous ne puissiez pas aisément cerner mon point de vue m'apparaît plutôt comme un compliment. Au fond ce qui me gêne le plus, c'est le caractère factice de la plupart des débats, quelque soit le sujet on sait d'avance ce qui va être dit, facticité qui résulte de ce que j'appellerai l'entre-soi. Chacun s'adresse à un autre qui n'est au fond que lui-même (les blogs sont d'ailleurs une manifestation de ce phénomène et il est difficile d'y échapper, et rien ne dit que j'y arrive moi-même). Au fond ce qui a été perdu avec la modernité, c'est le sentiment de l'irréductible : ce qui chez l'autre n'est pas réductible à moi, ce qui chez l'autre s'oppose. Je pense à cette belle phrase de Claude Lévi-Strauss tirée des Mythologiques : "La ressemblance n'existe pas en soi : elle n'est qu'un cas particulier de la différence, celui ou la différence tend vers zéro." Tout le discours commun sur la différence n'est qu'un discours sur la ressemblance et le système fonctionne non pas éliminant ses marges mais à la façon d'un maelström en les replaçant en son centre.

    Ceci dit prenons garde de tomber dans les affirmations définitives. En octobre 1916, alors qu'il se trouvait en Afrique, Céline écrit à son amie Simone Saintu à propos du "monde tel qu'il va, tel qu'il est allé, tel qu'il ira": "Toute opinion sur d'aussi énormes transformations devient forcément emphatique et solennelle, et je hais le solennel – il convient mal à des organismes dont la durée moyenne est de 43 ans." Même si nous avons gagné une quarantaine d'années supplémentaires, je crois pouvoir dire, en guise de conclusion que, à l'instar de Céline, je n'aime guère le solennel.

     (A suivre)

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  • RUINES CIRCULAIRES (2)

    Nous avons donc posé quelques questions à l’inventeur de ces passionnants labyrinthes : 

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    LM : Pour commencer de but en blanc, avez-vous aujourd’hui les mêmes préférences qu’autrefois pour l’organisation de vos derniers moments ?

    PZ : Tout d'abord permettez-moi de vous remercier pour votre texte de présentation. Le blog est pour moi comme un genre mineur, mineur devant être compris comme un genre en soi, de la même manière que par exemple Vivant Denon, l'auteur de Point de lendemain, est un auteur mineur ou Don Weiss à qui l'on doit Les aventures d'Haji Baba un cinéaste mineur.Ceci posé, le blog doit alors, me semble-t-il, obéir à certaines règles : des textes relativement courts, la mise en relation d'une certaine forme de subjectivité affichée et d'un contenu plus objectif. L'équilibre est assez difficile à tenir, et l'écueil est de tomber dans la mise en avant d'un égo qui n'intéresse personne ou dans une production de textes, qui s'ils peuvent être intéressants, ressortent plutôt d'un travail universitaire ou bien, c'est le pire, du simple journalisme.

    Maintenant pour répondre plus directement à votre question, je dois avouer que je ne changerai pas grand chose à ce programme... L'idée étant de mettre un intervalle entre sa propre vie et sa mort (on retrouve cette formule dans les Mémoires de Saint-Simon), de retirer à cette dernière son caractère d'immédiateté et les œuvres et les auteurs que j'aimerai convoquer pour mes derniers instants me semblent, le point commun étant qu'ils manifestent une forme d’acquiescement à la vie, convenir parfaitement à cet effet.

    (A suivre)

     

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  • RUINES CIRCULAIRES (1)

    Cet entretien avec Pascal Zamor n'a malheureusement pu paraître dans la revue Eléments à laquelle il était initialement destiné. Le voici sur Cinématique, au décours de la présentation de son blog, "Ruines circulaires", qui elle en revanche est parue dans le dernier numéro.

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    Parmi les nombreux effets pervers d’Internet, on trouve en bonne place la réaction démesurée que suscite la médiocrité d’un grand nombre de blogs, pages personnelles qui ne cessent de gribouiller quelques ratures, de dérouler les coups de cœur non étayés et les coups de gueule consensuels, de lister soigneusement les produits de marque qu’ils sous-traitent «avec impertinence». Médiocrité satisfaite que certains ont décidé de contrer par d’interminables pensums, logorrhées indigestes qui dévoient le principe même du blog, journal éphémère supposant qu’on le veuille ou non, immédiateté et souci de relations, savant équilibre entre évanescence et réseau. A distance de ces textes fermés sur eux-mêmes, souvent ampoulés, rarement novateurs, aussi égotistes finalement que les régulières mises à jour des adulescents dysorthographiques qui forment le gros des troupes, certains blogueurs se démarquent par la notule subtile, la remarque éclairante, l’intuition saisissante et le rapprochement inédit. C’est le cas du blog « Ruines circulaires » de Pascal Zamor qui a su depuis quelques années retenir notre attention.

    Ecrit par un amateur éclairé de cinéma et de littérature, qui sans avoir l’air d’y toucher, sans jamais jouer au maître d’école ou au néophyte qu’il n’est pas, débusque sans ironie inopportune le ridicule du monde qui l’entoure et pointe sans malveillance mais sans hésitation, les travers de ceux qui le font tourner, ce journal n’est intime que par la bande et ne se contente jamais de proposer une simple compilation de critiques diverses. Alternant citations et extraits de films, évocations et souvenirs, de l’enfance en Guadeloupe aux déambulations parisiennes, de Hugo à Bresson, d’une série US au dernier Houellebecq, de Modiano au jazz et de Tina Aumont à Stéphane Audran, ces notules sont l’œuvre d’un « papiste athée », d’un « mélancolique hilare », sorte de mécontemporain pour reprendre le beau néologisme de Finkielkraut, qui de riches découvertes en mauvaises surprises, ne cesse de trouver du grain à moudre malgré ses dires. « L’immense avantage du monde qui va tel qu’il va, assure-t-il, c’est qu’il ne nous étonne plus. Sa prévisibilité est finalement assez reposante ». Cela n’empêche pas l’auteur de contredire à tout instant cette supposée platitude, qui n’est qu’un leurre de plus, dénichant sous son intitulé borgésien quantité de chemins de traverse et de passerelles érudites, dont on aura une idée en parcourant son « anthologie portative du fantastique en littérature », ou bien cette note brillante qui passe de Robert Altman à la série Lost, après un détour par Benjamin Constant et Tocqueville, qui aborde ainsi la question de la narration, de ses déchirures à sa maîtrise, dressant en quelques lignes un portrait évolutif de la machinerie hollywoodienne. Cet éclectisme raisonné apparaît on ne peut mieux dans l’une de ses toutes premières notes, il y a plus de cinq ans de cela, où il nous révélait le désir de passer ses derniers instants « en compagnie de Saint-Simon, de Borges et de Joyce, (de) revoir une fois de plus Rio Bravo, quelques films de Mizoguchi, et (d’) écouter La Jeune fille et la mort de Schubert ».

    (A suivre)

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