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27/12/2011

CELLES QU'ON N'A PAS EUES (2/8)

"Je serai à toi à la Noël...", m'avait-elle murmuré. Et puis Noël passa.

V. était le portrait craché de Jean Seberg et je crois bien que c'était sciemment qu'elle se coiffait comme elle. J'ai longtemps pensé que le français n'était pas sa langue maternelle (elle disait "la" Noël, "des" pantalons, et parlait encore de chandails ou de corsages en plein milieu des années 90), mais ces tournures n'étaient rien d'autre que les restes vieillots d'une éducation bourgeoise. Prodigieusement belle donc, et usant d'expressions démodées, elle faisait doublement fuir les hommes. A cette époque, j'aimais entourer de mots compliqués et de jugement paradoxaux, des goûts finalement très simples et des idées sur le monde qui ne l'étaient pas moins. Comme elle ne recherchait que cela (une forme sinueuse et chamarrée masquant un fond mal assuré), elle s'intéressa à moi. Au fil des mois, des Straub à Duras et d'Ulysse aux poètes roumains, nous laissions libre cours à la vanité de notre jeunesse. Nous haussions les épaules avec le plus grand des mépris face aux lignes claires, aux idées nues, aux oeuvres classiques, et gardions notre estime pour les styles les plus heurtés, les romans les plus illisibles, les films les plus lents : nous n'avions tout simplement pas trente ans. Parfois j'essayais quelque approche moins éthérée mais toujours elle me repoussait avec une drôle de tendresse, qui n'allait pas du tout avec ses lèvres légèrement gonflées et l'ardeur de son regard. Comme je me faisais avec le temps de plus en plus pressant, elle m'assura un jour que nous serions amants à Noël, comme une sorte de cadeau qu'elle me ferait. Et puis Noël passa.

James joyce, Ulysse, Fritz Lang, Marguerite Duras, Jean Seberg, Balzac,

1994 débuta sans que je la revis, et j'appris plus tard qu'elle avait quitté la France pour retrouver je ne sais qui dans les Highlands. Je ne cherchais pas à la rejoindre, d'autant que dans sa lettre d'adieu, pleine d'adjectifs inappropriés et de relatives enchaînées les unes aux autres, elle déclarait qu'elle avait préféré ne pas se donner à moi "car je méritais mieux que ça". Je ne sus jamais s'il y avait derrière cette sentence absurde, l'inquiétude d'une vierge, la névrose d'une femme frigide, ou bien plutôt un dégoût de soi des plus effrayants. Elle me fuyait en somme comme nous avions fui les lignes claires, les idées nues, les oeuvres classiques, comme je me fuyais moi-même, comme on fuit l'aveuglement d'une révélation.

C'est à cette époque que laissant tomber Joyce et Le Camion, je découvris le cinéma de Lang et la Comédie Humaine.

21/12/2011

CELLES QU'ON N'A PAS EUES (1/8)

Plutôt que de claironner nos conquêtes (avec un peu de cynisme pour dissimuler la vanité) ou pleurer sur nos amours mortes (la rouerie pointant déjà son nez sous la peine), il faut sans doute un peu d'inconscience pour évoquer, comme dans l'émouvant film de Pascal Thomas, "celles qu'on n'a pas eues".

Inconscience car parler de l'échec sans en tirer "une leçon de vie pour aller de l'avant", ou au contraire -car les attelages les plus contradictoires tiennent désormais lieu de morale publique- sans se lamenter bruyamment, paraît difficilement audible : battants et victimes, ces Janus face caméra, viennent sans cesse nous donner des conseils ou mauvaise conscience, et nous rappeler d'une même voix qu'une certaine distance n'est tout simplement plus tenable. Evoquer celles-ci cependant, sans crânerie déplacée ni plainte intempestive, peut servir à fixer une dernière fois avant l'oubli ce qui aurait pu avoir lieu, mais qui a fui.

Voici en quelque sorte notre devoir de mémoire.

celles qu'on n'a pas eues, pascal thomas, mother of tears, dario argento

J. avait cette faculté qu'ont les enfants de se croire cachés lorsqu'ils regardent ailleurs. Elle s'absentait ainsi lorsqu'une discussion l'ennuyait ou la mettait mal à l'aise, comme Sarah Mandy qui dans Mother of tears, ce très beau film d'horreur sur l'enfance inconsolable et le pouvoir qui en découle, parvient à disparaître littéralement aux yeux de ses poursuivants lorsqu'elle s'efforce de ne plus penser à rien. J., bien souvent, ne pensait à rien. Elle avait alors ce regard profond qui laissait croire qu'elle avait tout compris de vous. Il était difficile de ne pas chercher en retour à la connaître mieux, mais il n'y avait rien à chercher : J., tout comme Sarah Mandy, se laissait porter par d'indistinctes bribes de drames et de joies inouïs, dont elle ne savait plus démêler la part du rêve, du conte et du souvenir. Il n'était pas question pour elle d'en parler, tout juste de les évoquer mystérieusement, en versant de temps à autre une larme les yeux rieurs. Elle se mit à fréquenter, quelques mois après notre maladroite rencontre, un poète adepte de longues marches qui citait Blanchot dans le texte (il lui avait offert un podomètre) ; j'ignore si leurs randonnées demeuraient silencieuses. Ensuite elle partit pour Vienne et peut-être y vit-elle encore.

19/12/2011

ADORABLE VOISINE

 

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Sonnez la cloche, ouvrez le livre, soufflez la chandelle : Breton eût-il reconnu dans cette formule d’opérette la puissance de soulèvement qui permet l’entrée des succubes ?

 Sonnez le grelot de la mémoire : la petite cloche qui sert à rythmer les repas où domine l’odeur de la soupe du soir, quand l’enfance déjà nulle et naine ; le tintinnabulum plus tardif du réveil au coin du lit ; la clarine des jours et des intérims. Les voyez-vous revenir, les souvenirs si bien timbrés ? Que leur massacre commence.

 Ouvrez le livre, quel qu’en soit le récit, il sera une fabrique de ruines : l’acte de raconter est la forme même de la conscience et la conscience la condition de tout effondrement.

 Soufflez la chandelle – et c’est la nuit, la nuit du fourreau de soie noire de Kim Novak, voluptueuse sphinge à tête-de-mort. On dirait un poignard. Dont la lame serait de bois. Mélange de sadisme et d’atermoiement. Le goût du meurtre uni à l’absence de passion. On la dirait, avec ses longs sourcils arqués comme deux petites cornes, deux petites ailes – on la dirait enveloppée d’air, uniquement. C’est l’image invisible, dite image latente, reprise des premiers temps de la photographie, quand l’ancienne plaque recouverte de poudre d’argent du daguerréotype ne fixait que les objets dénués de mouvement et conservait l’empreinte d’un être humain à la condition expresse qu’il ne bougeât pas.

(Jacques Sicard)

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08/12/2011

LONGUE VIE AU GRAND LIEVRE !

 

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Dans l’univers étriqué de la chanson française, qui sue sur les rimes et louche sur le voisin, Murat est une sorte de miracle, ce que vient une fois de plus confirmer le dernier album en date, “Grand lièvre”, dont le titre ne reprend pas pour rien le nom d’une espèce en voie de disparition. Avec ses textes exigeants, jamais tire-larmes mais à la nostalgie tenace, Murat c’est l’anti-Aznavour ; avec ses expressions désuètes et ses lapsus anglais, son érotisme païen et son besoin inassouvi de héros, l’improbable croisement entre Ferré et Dylan.

Si l’on rencontre, au fil de ses albums, « des citrons volages » et de « l’herbe têtue », « un voleur de rhubarbe » ou un « coeur hérissé de tessons », le chanteur n’en prend pas moins acte de ce qu’une partie du surréalisme a fait long feu, récupéré, et de quelle manière,  par l’hydre publicitaire. Son écriture se veut dès lors plus ambitieuse qu’une simple mise en relation de mots rares, qu’une facile mise à l’honneur de rapports incongrus entre les choses, toujours bâties sur les correspondances visuelles et entraînant ainsi pour celui qui les reçoit, passivité et commode mise à distance.C'est cela la tyrannie des images : creuser une froide distance sous l'apparence de la plus conviviale proximité, puisqu'on finit toujours par négliger ce que l'on a reconnu sans effort. Ainsi, plutôt que d’accepter comme tant d’autres le règne de l’optique, qui ne nous permet plus d’appréhender le monde autrement que par son image infiniment diffractée, Murat en développe une vision pluri-sensorielle  où l'on sent, touche et goûte ! En référence à l’haïku de Basho (« Le vieil étang/une grenouille saute dedans/le bruit de l’eau »), Kenneth White, dans Le Plateau de l’Albatros, se demandait pourquoi la plupart des haïku écrits par des Occidentaux sont si ternes, et faisait la réponse suivante : si les grenouilles sont abondantes (c’est-à-dire les images), il y manque le vieil étang, et par conséquent le bruit de l’eau : « il manque le fond, et la prise de contact de l’esprit avec ce fond ». Le bruit de l’eau, on peut le retrouver dans l’entreprise proprement géopoétique de Jean-Louis Murat, géopoétique au sens de son inventeur, Kenneth White, expliquant que ce qu’il nous faut aujourd’hui, « après la poétique des dieux et des mythes, de l’idéal et de la métaphysique, c’est une poétique de l’espace, de la terre, du monde ». Plutôt que se lamenter sur les refuges perdus, ou vanter les aventures prochaines, les chansons de Murat, et tout particulièrement celles de ce dernier album, témoignent de cet élan. Celui qui tente de vous conduire du lieu qui vous fonde à celui que l’on désire. Fidèle au premier mais consumé par le second, avec en retour la morsure, celle du temps et celle de l’Autre, la morsure qui entretient la douleur tout en ravivant le feu.

« Ce monde, dans lequel je subis ce que je subis, ce monde moderne, enfin, diable ! que voulez-vous que j’y fasse ? » s’exclamait André Breton, dans le premier Manifeste du Surréalisme. En écho, sept décennies plus tard, Jean-Louis Murat dans Le fier amant de la terre assure : « dans ce monde moderne, je ne suis pas chez moi ». Bien sûr aujourd’hui comme hier, défier de ce qui nous enserre fait partie du jeu, mais les mots de Murat, la poésie si forte de ces mots-là, rendent bien inutiles les discussions autour de son style dandy, ses embardées misanthropes ou son cynisme accusé. Murat, c’est un homme qui vit loin de la ville, dans l’ombre changeante et les jardins chaotiques, et qui a développé au fil de chansons plus troublantes les unes que les autres, un rapport à la terre qui passe avant tout par la glorification de ses rythmes, l’errance parmi ses formes, la mélancolie d’une énergie tantôt transmise et tantôt refusée. Jeu élégant avec les mots d’hier, ajout de rires d’enfants, d’expressions en patois ou de chœurs, errance au creux d’histoires d’amour ramifiées (histoires avec des femmes mais aussi avec ses anciennes chansons dont les échos surgissent comme un jeu) : nous sommes bien à l’opposé de l’atomisation libérale, qui voit tant de moi(s) se presser de jérémiades en gâteries, sans se soucier de leur communauté, avide de novlangue universelle sur boîtes à rythmes interchangeables.

 Dans une chanson, il ne s’agit plus de juger ou de se plaindre, juste de se souvenir avant d’envisager ; simplement de se remémorer ce qu’on était, ce qu’on aimait, avant de se lancer à l’assaut d’une nouvelle âme, celle qu’on reforme à l’intérieur de soi après la peine, ou celle qu’on s’en va conquérir chez celle qui, sauf erreur, vous attend. Colliger les noms de villes et de rivières, de collines et de hameaux, d’Auvergne et d’ailleurs, qui dans les titres de ses chansons ou le secret de leurs couplets, composent ces « Terres de France » depuis trente ans, c’est les prendre alors pour ce qu’ils sont : les coutures précises d’un « ruban de mémoire qui se défait », quelque part entre Vaison-la-Romaine et Beaugency, Cabourg et Saint-Malo, Lyon et Genève, Tullière et Sanadoire, Pessade et Courbanges… Dans L’intermède romain, admirable nouvelle de Drieu, le narrateur qui se donnait le nom de « Cœur de lièvre » avouait enfin : « J’étais un lièvre tout seul dans un guéret, plein d’inquiétude vaine, défaillant de la volupté d’être inquiet pour rien (…) Je n’avais besoin que de cela, de cette seule joie, écouter le battement de mon cœur, cette confidence continue de la mort à la vie ». Il semble bien que ce soit cette confidence de la mort à la vie, source de joie grave, qui nous rend si précieux l’art de Jean-Louis Murat.

(Une version de ce texte est parue dans le n° 41 de la revue Causeur)

 

05/12/2011

AILLEURS

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Frodon, l'anneau tellement serré qu'il étouffe, avance comme on rêve : sa marche s'enlise malgré le paysage affolant qui se déroule. Entre les hautes façades de briques, Yanka, la jolie possédée de Baby Blood, ressent cette même impression de flottement indécis lorsqu'elle semble voler dans la ville, la peur au ventre entre deux meurtres. Mais que l'on se rassure, rien ne s'effondre sinon nos certitudes enfin bousculées, bientôt l'anneau sera détruit et le monstre accouché, bientôt les regrets n'auront plus cours.

Que dire aux hommes du ressentiment à qui on ne confierait même pas le reflet d'un anneau ? Que dire aux sbires sûrs de leur fait qui déploient leurs banderoles et leurs calicots en toute saison, n'ayant rien vécu qui leur permettent enfin la retenue et la mesure, n'ayant rien éprouvé qui puisse leur donner sinon une stature du moins une silhouette. Ombres molles qui vaticinent entre deux soubresauts, entre deux renvois, peuplant les marais qui mènent au Mordor, certains de leur singularité et pourtant légion. Déjà spectres mais défilant le menton avantageux, les uns après les autres sous les griffes de Yanka, la belle assoiffée qui les saigne sans même y penser. Pauvres de coeur, gollums parmi d'autres, qui donneraient tout pour quelques médailles, pour retrouver l'honneur, mais qui n'ont aucun roi à défendre vraiment, soupçonneux qu'ils sont de la moindre relique, et qui récitent en boucle leurs mantras périmés.

Il n'y a rien à leur dire. Du moins n'est-ce pas à nous de leur dire. La guerre aujourd'hui même se fait sans eux, pendant leurs rixes ; et la paix les laissera sans joie. Il nous faut reprendre l'anneau sans qu'il nous pèse, il nous faut conquérir Yanka toujours renaissante. Ce n'est pas pour rien que Peter Jackson n'a que faire de Tom Bombadil, oubliant sans vergogne ce merry fellow dont l'exigeante morale est d'un autre temps. Il faut réapprendre, sans esbrouffe ni douleur, à suivre sa voie : rester hors de portée des fanfares comme des glaviots.