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  • 90

    Elle est tellement ouverte à l'avis des autres, tellement prête à réviser ses jugements et emprunter leurs chemins de traverse, qu'on la considère habituellement comme une aimable idiote, tandis que ceux qui campent sur leurs positions sans jamais en démordre, fiers de leurs oeillères et ivres de leurs principes, allant noblement jusqu'au bout de leurs impasses, font aux yeux de tous preuve de finesse d'esprit. Ici comme ailleurs, la guerre impitoyable des intelligents contre les sensibles.

    La passion cinéphile n'a que deux issues, également redoutables : l'égarement parmi les formes ou la stricte réduction de celles-ci, la souffrance d'une beauté dénuée de sens contre celle d'une vérité sans poésie.

    Les hommes qui proposent aux femmes de "refaire leur vie" sont de la même engeance que ceux qui tout aussi placidement assurent à leurs clientes qu'ils vont améliorer leur nez ou développer leurs seins. Ce sont eux bien sûr qui souhaitent se refaire, douloureusement conscients de leurs dettes.

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  • 89

    Le regret est la ruse habituelle qu'emploie l'erreur pour se renouveler.

    Elle prend une voix de tête afin de convaincre et quelques accents rauques pour s'en excuser, accumule les signaux corporels qui réhaussent son phrasé, s'immobilise pour donner l'impression que seuls ses mots en imposent : elle parle sans garde-fous puis se tait aux aguets.

    Si l'on compare le monde fictif de Gilliam et celui de Nolan, l'un découvert en traversant le miroir d'une attaction foraine (l'Imaginarium du Docteur Parnassus), l'autre en pénétrant des rêves fabriqués (Inception), on est frappé de leur diversité formelle et pourtant d'une certaine parenté (le repliement du décor sur lui-même, le changement d'échelle à vue, les spirales de la caméra). Bien sûr l'un fait dans la démesure kitsch, le gigantisme-bout de ficelle et l'autre dans le sérieux de l'hyperréalisme coûteux, l'un esquisse une réflexion sur l'évolution de l'imaginaire, ses échappées et ses limites, quand l'autre se borne à empiler des récits fictifs sur un réel bien peu crédible, mais l'un comme l'autre restent soumis aux mouvements qu'impose l'imagerie numérique ; leurs signes diffèrent mais suivent la même pente. C'est cela au fond, le sens de ses films d'allure si opposée, qui n'ont su faire de leur singularité qu'une façade couvrant l'identité commune de leur animation (au sens de ce qui les anime) : n'être que des variations techniques, des variables d'ajustement industriel.

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  • 88

    La compassion est en général le dernier pas vers l'autre, juste avant la fuite.

    Deux renards en quelques jours : le premier tôt le matin, éclatant de rousseur sur la neige, ne prenant même pas la peine d'accélérer sa course ou de me jeter le moindre regard, le second un soir pluvieux, rampant derrière les poubelles, craintif et crotté ; le même sans doute.

    Ce qui ne fonctionne pas dans Black Swan, c'est le décalage entre des scènes-chocs, violentes ou sexuelles, et un montage adoucissant, désérotisé, qui les replace immédiatement au sein d'un récit roulant sans heurt, c'est une héroïne dissociée cependant filmée à l'identique de sa normalité à ses déviances, de sa sobriété à son ivresse, de ses répétitions à son ultime représentation, c'est en somme l'incapacité à traduire l'évolution d'une trajectoire, puisque les ruptures successives sont inconséquentes et la mutation finale, parodique.

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