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  • 116

    Malgré les compliments des uns et les avances des autres, elle parle de "son ami" avec une évidence sereine, sorte de fin de non-recevoir amicale et cependant d'une cruauté inouïe, totalement aveugle aux souffrances qu'elle inflige, juste en se recoiffant ; cet ami certainement stupide, et veule, qui a trouvé le moyen de s'absenter, qui a trouvé une raison de la laisser seule, et de ne même pas la regarder, encore et encore, se recoiffer.

    A chaque meute, son modérateur navré, à chaque consensus mou, son pourfendeur héroïque, à chaque silence, son coup de gueule in extremis, à chaque cohue et chaque huée, son sage témoin sentencieux : le système a tout pour lui, jamais trahi par les siens, c'est-à-dire tous ceux qui s'en défient.

    Ultime séquence du Monde sur le fil de Fassbinder : après les travellings élégants qui suivaient un personnage de sa course à son enfermement, qui se terminaient donc sur l’inutilité de leur élégance et de leur mouvement, après ces amorces cadrant des personnages aussi immobiles que des mannequins ou des cadavres, après ces gros plans isolant une partie du corps sans nécessité de les incarner, une séquence suit en plan large et apaisé le couple enfin réuni ; sans diffraction de leur image, couchés sur le sol d’une pièce nue, un homme et une femme au terme de deux-cents minutes de chassés-croisés et de dispersion, osent le face à face. Celui-ci s’éternise en de précieuses secondes puis devient corps à corps. Regards enfin échangés. Premier baiser. Fin ?

     

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  • 115

    Elle me demande avec ironie si je suis de bonne famille, fait mine de s'inquiéter de mes origines pour très vite en arriver aux siennes, à leurs méandres, leur pittoresque. Elle se flatte d'être sans attache mais louche, moqueuse et désemparée, sur la chevalière de son voisin de table. Sa liberté est sans pareille, et sans espérance.

    Le plus beau film n'est pas celui que l'on n'a pas encore vu, ni celui que l'on ne peut oublier, mais celui qui enfin nous comprend.

    Cela fait deux années consécutives (et cela faisait longtemps que ce n'était pas arrivé) que la Palme d'or revient à un grand film ; du coup une certaine frange de la critique prompte à publier son palmarès singulier, à s'insurger en force ou à se moquer en douce, se retrouve en plein désarroi, se raccrochant à la nazification express de Lars von Trier voire aux calembours (Cannes contre Kahn ?) pour tromper son ennui, et mieux dissimuler sa faillite.

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  • 114

    Ebloui, il la prend en filature rue Rébéval, mais immédiatement sa nuque s'affaisse, son pas s'alourdit, sa silhouette devient morne, l'incitant on ne peut plus clairement à changer de direction.

    "Non, bébé. Ne t'inquiète pas, tu ne vas pas perdre ton emploi. S'il te plaît bébé, ne t'inquiète pas..." aurait marmonné Strauss-Kahn à une femme de chambre bien pusillanime, ritournelle dont des sources à peu près sûres s'autorisent à penser qu'il devait la connaître par coeur, pour l'avoir un nombre incalculable de fois sussurée aux oreilles d'autres victimes : celles de la politique du FMI.

    Les plus belles séquences de Borzage sont celles qui expriment le souhait de suivre à la trace ses personnages, de se lancer à leurs trousses dans chaque recoin du décor où ils se débattent, usant de panoramiques à 360° qui explorent tous les détails d’un quartier misérable, de caméra montées sur ascenseur ou sur planche à roulettes qui relatent de bout en bout l’ascension des uns et la fuite des autres, indispensables ingrédients de ces récits de brimades et d’effusions. Si les conditions de séparation puis de retrouvailles de ses personnages s’inscrivent bien dans le mélodrame le plus excessif, Borzage se distingue des productions de l’époque, à la fois par cet excès même (grâce à l’amour, la marche peut être rendue aux paraplégiques, voire la vie aux morts des tranchées !), mais aussi par son souhait de traduire les tensions et les drames par la mise en scène plutôt que par les mimiques outrées ou l’emphase gestuelle. Ce n’est pas pour rien qu’à l’époque, un jeune critique français s’enthousiasma pour ce réalisateur également admiré des surréalistes, et défendit le lyrisme échevelé de Lucky Star : il s’appelait Marcel Carné.

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