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07/08/2015

LE TEMPS, CELUI QU'ON VEUT NOTRE

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Un critique du Monde a reproché à Ant-man de ne proposer que "des plans de moins de 3 secondes". Précisions d'emblée que cela n'est pas tout à fait exact, car lorsque le méchant explicite son trauma (il n'y a rien de plus confortable que l'explication par le trauma), c’est bien long, et lorsque le père coupable (de quel droit un père serait-il innocent ?) justifie ses actes, ça l’est encore plus. S'il n'y a pas de raison d'accorder ainsi au temps d'une séquence une valeur en soi, si le fétichisme de la durée du plan n'a pas grand sens, le montage n'en apparaît pas moins ici problématique : acmé/détente, paroxysme/période réfractaire, les loopings hollywoodiens ne fonctionnent qu’ainsi, de la lenteur jusqu’au grincement de dents et puis soudain la folle descente. Ainsi l’action se change-t-elle en chahut bruillon, jamais en tension organisée. Impossible d’y prendre part autrement qu'en spasmes et sursauts ; aucune incarnation des forces en présences ne s'envisage ; la seule identification qui vaille demeure celle de l’artéfact chassé de flux en flux.

 

Ayant revu il y a quelques jours Pépé le moko de Duvivier, une autre impression, aussi désagréable, celle de se faire tout autant balader mais cette fois par la lenteur ostensible de certaines scènes : toutes celles qui voient Gabin rencontrer Mireille Balin. L’action s’immobilise, le cadre se rétrécit et le gros plan suréclairé s’expose sans pudeur. Quelques secondes en moins et cela suffirait à signer l’attirance de cet homme pour cette femme (donc déjà la conquête), la curiosité de cette femme pour cet homme (donc déjà le désir), mais en rallongeant le plan, en le détachant d'un récit convenu mais traité de manière plutôt enlevée, tout se brise sur  le chromo kitsch, l’artifice publicitaire, l’iconisation sans réplique.

 

Dans Les Hommes de Daniel Vigne, revu pour Nicole Calfan (on serait même prêt pour elle à découvrir le seul film réalisé par Bernard Menez, les Ptites têtes…), sans doute l’un des plus rigoureux films de mafia du cinéma français, tous les plans se valent, tant en durée qu’en intensité. Ils sont fonctionnels, nets et précis, cadrant et montant à l'identique, la préparation d‘un casse, des retrouvailles, une filature, un adieu. Une prise d’otage comme la prise d’un verre de pastis. On pose le verre sur la table ; le garçon débouche la bouteille ; gestes de remplissage hors-champs tandis qu’autour du verre les regards se jaugent ; d’un geste assuré, le client le vide d’un trait. Le découpage est sans bavure. On n'y vibre pas à l’exquise odeur de l'anis mais on a le temps de voir s’enchainer les gestes de toujours… Oui mais voilà, si tout se vaut, rien ne s'exacerbe et la tragédie tourne court. Que devient le lyrisme quand aucun geste ne l’emporte ?

 

Quelle est donc la durée juste d’un plan ? Celle qui laisse du temps au regard, sans forcer pour autant à la contemplation ? Qui donne les clefs d’un secret sans s’appesantir, mais sans pour autant traiter celles-ci de la même manière qu’un geste anodin ou une parole de circonstance ? Il semble plutôt que la durée d'un plan ne signifie rien tant qu'elle n'est pas ressaisie dans un rapport d'images. C’est la relation des durées entre elles qui racontent une histoire. La manière dont les formes se répondent, se complètent et s’opposent. S’il y a déséquilibre sans raison ou roulis sans heurts, rien ne nous est appris que le scénario ne délivre déjà. Ainsi Ant-manà tire d’aile, finira sans le moindre doute à bon port ; Gabin statufié ne s’en se laissera pas moins griser, emporter et donc tuer ; le drame de quelques mafieux s’oubliera aussi vite que le gout du pastis sur la langue. A l’inverse, si l’harmonie finit par naître des durées hétérogènes mais toujours justifiées, articulées entre elles comme les mouvements d'une œuvre musicale, si le montage devient ainsi un langage, comme chez Grémillon (le ramifié Remorques) ou Vecchiali (l'implacable Machine), le second n'étant pas pour rien admirateur du premier, on quitte le vertige inutile des attractions foraines ou des tours de passe-passe (le bavardage mensonger), on quitte tout autant la banalité naturaliste (le sermon), pour commencer à entrer dans le film comme dans une conversation.

 

Commentaires

Sur la question de la durée juste du plan, une réponse de Kieslowski m'avait particulièrement marquée. Appelons-ça "la recherche de la bonne capillarité" ou "la quête du morceau de sucre" :

https://www.youtube.com/watch?v=hsLxTo0bQbQ

Écrit par : Alesky | 07/08/2015

J'aime beaucoup ce que vous écrivez ici Ludovic car vos observations rejoignent précisément mes impressions devant le dernier gros (énormissime, même) succès hollywoodien que j'ai pris la peine de regarder: Avengers. Outre le rendu aseptisé des images numérique, m'avait frappé alors la régularité métronomique des changements de plan. L'impression que les films étaient maintenant montés par des robots. Comme vous le dites, impossible d'organiser une tension dans ces conditions...C'est pour ça que passé une certain temps, je me suis amusé à compter la durée des plans...

Quant à Pépé le moko, je l'ai revu moi aussi il y a quelques jours mais n'ai pas trouvé excessive la durée des gros plans avec les deux stars. Cette pause dans le récit enlevé permet de prendre au sérieux l'histoire d'amour, la fascination pour les stars traduisant la dimension érotique de la dramaturgie, selon un procédé cher au cinéma classique...
Evidemment, Gueule d'amour est un film infiniment supérieur.

Écrit par : Christophe | 07/08/2015

Merci Alesky.

Oui, Christophe, il serait en effet intéressant de savoir comment et par qui se monte un film hollywoodien aujourd'hui. Un robot, pourquoi pas ! Dans le film de Duvivier, j'aurais aimé peut-être que l'attirance mutuelle ne soit pas d'emblée à ce point soulignée. Dans d'autres films classiques, chez Ford par exemple, ces rencontres amoureuses sont montrées avec une belle progression dramatique, avec un peu plus de de finesse peut-être. Sinon, oui, Gueule d'amour est bien plus beau !

Écrit par : Ludovic | 07/08/2015

Cher Ludovic,
Assez souvent bluffé par vos remarques et réflexions, je commence à me demander si vous ne seriez pas un bon critique.
Vos observations sur le montage "cut" à l'honneur non seulement à Hollywood mais universalisé par la "world-culture", "l'artefact chassé de flux en flux" avec pour seule contrepartie le mélodrame et la confession pour le côté "humain", me paraissent assez bien refléter, ce que Jarry appelait" le décervelage pour tous". Ce montage est devenu un cliché de "l'ère du vide" en effet, tenant lieu de narration, dont les conventions seraient effacées par la vitesse de l'enfilade.
La frontière étant mince entre sentiment et sentimentalisme, entre précision et surcharge, vous avez peut-être raison sur Le Moko, mais il faut un œil tel que le vôtre.
Cette interrogation sur la narration elle-même et la banalisation d'un fast-food si courant qu'il en devient imperceptible, à peine un léger haut-le-cœur avant l'ulcère, me rappelle le film de Parajdanov "Les Chevaux de feu", où l'histoire à rebours de ce qui se pratique aujourd'hui est composée en tableaux successifs dont l'ordonnance est la clé, une façon de raconter une histoire qui m'avait frappé à l'époque, en tous points contraire à la vulgarité présente, une narration véritablement mythologique.

Écrit par : Marignac | 09/08/2015

Cher Thierry,
Et dire que vous dites ne pas aimer le cinéma...

Écrit par : Ludovic | 17/08/2015

Oui, je forçais le trait, peut-être, comme je suis excessif quand je m'énerve, mais le cinéma n'a pas ma préférence, disons que je n'apprécie pas spécialement la primauté absolue de l'image, et que les petits malins à dreadlocks aux grands airs qui n'ont jamais l'air de rien foutre que de bavasser aux portables, et d'empêcher les gens de rentrer chez eux quand ils tournent dans la rue parce qu'ils sont le nombril du monde, ne m'ont pas particulièrement donné un préjugé favorable quand je les voyais débarquer dans les quartiers populaires où je traînais, dans quelques pays de la planète.
Mais, en tant qu'auteur, je m'intéresse aux techniques de narration, aux structures changeantes qu'elles prennent avec le temps.
Pour inverser le propos, par exemple, Boris Pilniak, romancier soviet fusillé par Staline en 37 la Grande Purge, avait construit son remarquable "Conte de la lune non éteinte", qui parle de la mort inexpliquée sur le billard du maréchal Frounzé, héros de la guerre civile — avait construit son récit en reprenant les techniques modernistes du cinéma soviet de Dziga Vertov et chaque scène est introduite de la sorte: gros plan sur la ville, travelling sur le quartier, la maison, les personnages, et ça fonctionne à merveille. Pilniak avait eu l'audace de suggérer dans ce récit que le destin avait une force irréductible, malgré les conquêtes de la science et du matérialisme historique. Je vous conseille de lire cette longue nouvelle, disponible en français je crois, et qui, bien que très littéraire, enrichirait peut-être encore votre immense culture ciné.
Amitiés,
TM

Écrit par : Marignac | 20/08/2015

Merci beaucoup de ce conseil de lecture, que je vais m'empresser de suivre !

Écrit par : Ludovic | 21/08/2015

Les commentaires sont fermés.