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17/06/2013

TOUT EST PERMIS : UN MODERATEUR Y VEILLE

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« Le Moderne veut se libérer des conditions de sa liberté. Il guerroie contre ce qui le rend libre concrètement, au nom d’une liberté abstraite qu’il n’exerce jamais, mais qui s’exerce sur lui par un enchaînement de servitudes. »

 Luc-Olivier d’Algange (1)

 

    Il suffit d’écouter quelques débats, ce qu’on ose encore appeler débats, pour s’apercevoir que leurs participants ne se répondent tout simplement pas : chacun d’entre eux y suit sa pente, assure qu’il rejoint son voisin ou s’oppose à son vis-à-vis, tout en débitant un discours qui jamais ne s’infléchit ni ne se renforce, jamais ne se confronte. Il suffit de regarder un duel, ce que l’on ose encore appeler duel, pour réaliser que chacun, fort de ses convictions du jour, met toutes ses force dans la présentation de celles-ci, cherchant moins à échanger qu’à terrasser, c’est-à-dire ne sachant convaincre sans forfanterie ni acquiescer sans honte. Il suffit de se rendre sur n’importe quelle page de commentaires, sur n’importe quel site, du blog personnel à la presse en ligne, pour vérifier que la société postmoderne est faite de forumeurs impitoyables et puérils postant leur laïus sans la moindre considération pour les propos précédents, qu’il ne s’agit que de contredire ou d’approuver bruyamment mais jamais d’enrichir ou de complexifier.

    Or, il apparaît bien vite que l’intransigeance de ces monologues n’est que de l’ersatz de conviction, du leurre idéologique, en un temps où l’allégeance multiple (faite de reniements successifs et d’adhésions simultanées) reste encore la meilleure façon de préserver sa précieuse singularité, laquelle souhaite toujours s’en sortir au mieux : on peut être ici un athée conséquent et là un dévot de compétition, sur tel sujet républicain exigeant et sur tel autre cosmopolite enthousiaste, avec les uns subversif ne s’en laissant pas conter et avec d’autres, suiveur respectueux ; tout dépend du groupe auquel on est ce jour-ci, cette année-là, assujetti, tout dépend des rancunes et des envies. Ce sont elles, ces rancunes et ces envies, qui permettent de perpétuer la novlangue journalistique et ses poncifs (2). C’est au sein de cette société émotionnelle, ivre de gâteries et de reconnaissance, faite de professions de foi passagères et de certitudes aléatoires, que l’on parle de « résistance » ou de « progrès », de « danger » et « d’espoir » puisque ces mots totalement vidés de leur sens, ne servent que des valeurs interchangeables et volatiles. Regardez le réactionnaire bougon manger dans la main du fêtard citoyen, le démocrate sincère finir dans les bras du justicier autiste, l’égotiste absolu s’inquiéter de la perte du lien social ! Ils ne font jamais que jongler avec les slogans univoques et contradictoires, soigneusement balisés par la norme médiatique, qui détruisent tout ce qui pourrait encore s’apparenter à un bien commun.

  Il existe heureusement des îlots de sagesse dans ce concours de jacasseries, des regards sachant discriminer au milieu des écrans de fumée. Après Ne vous approchez pas des fenêtres (3), qui reprenait certains billets publiés de 2006 à 2008 années sur son très éclairant « Avant-Blog », Eric Werner avec Le début de la fin (4), en collige d’autres, publiés ces quatre dernières années, qui s’opposent justement à ce jeu permanent occupant l’espace public, où « chacun raconte sa propre histoire, généralement à l’indicatif ». Ces précipités philosophiques traitent du quotidien le plus sordide et le plus violent, bribes de discussions privées d’une vingtaine de lignes qui permettent de mettre sur le devant de la scène ce qui le plus souvent reste tu, dialogues entre personnages « qui se comprennent à demi-mot car ce qu’on appelle le non-dit, dit en fait beaucoup de choses ». Ce procédé tenant du banquet platonicien comme du théâtre de l’absurde (tant la dure folie du monde y est disséquée avec une imperturbable logique), met en relation toute une série de personnages dont le moindre intérêt n’est pas de percer à jour l’identité : qui parle ici derrière le masque de l’Ethnologue, du Sceptique ou de l’Etudiante ? Qui relaie la propagande et qui s’en défie de l’Avocate, de l’Auditrice ou de l’Auteur ? Qui piège et qui est déjà piégé de la Vache, du Colonel et de la Poire ? Qui ose pour la forme et qui révèle sans avoir l’air d’y toucher, du Cuisinier, de la Théologienne ou du Collégien ?

   Ce que ces différents interlocuteurs abordent, c’est le sujet non pas tabou mais largement sous-estimé de « l’alliance tacite de l’ordre et du chaos », comme le résume d’une formule qui fait mouche, Slobodan Despot dans sa postface. Werner passe en effet en revue tous ces faits de société qui entretiennent la confusion des opinions péremptoires, où en mettant en exergue telle menace (que les uns vont minimiser et les autre exagérer avec une comparable outrance), on fait passer comme lettre à la poste toute une série de désastres…  Idiots utiles comme infiltrés de cinquième colonne, indignés comme festivistes, se retrouvent alors ensemble, les yeux rivés sur l’avers et le revers des mêmes fausses médailles : prendre le contre-pied systématique de la vulgate journalistique, c’est être très exactement dans la norme, et servir « la même propagande, mais à l’envers ».

    C’est pour cela que ces « causeries crépusculaires » ne sont pas dans la ligne. Quand « l’astuce est de mettre en relief un certain nombre de phénomènes marginaux, mais à forte charge émotionnelle, afin d’occulter tout le reste », quand « les voyous sont les petits chéris du système, ses mercenaires en quelque sorte », il est de la plus haute importance de ne plus nourrir le commentaire perpétuel des désordres de surface, lesquels masquent la triste réalité bien planquée derrière : celle qui voit toujours les mêmes s’enrichir et régenter. Il convient de ne plus être les complices de ces  medias n’offrant que des listes et des organigrammes, soit rien d’autre « qu’une simple production du pouvoir ». Il s’agit de réaliser que les dirigeants « ne se contentent plus, comme c’était le cas jusqu’ici, de faire ce que bon leur semble, mais désormais font des lois les autorisant à  le faire. » Plutôt que d’ânonner sur les phobies des uns et les malversations des autres, il serait bon de s’interroger enfin sur la nature de l’oppression, même si l’on n’a alors aucune chance d’être entendu : « vous pensez que vous êtes sur une liste noire ? La vérité est plus triste encore : vous ne figurez sur aucune liste, ni noire ni rose ni rouge. Personne ne sait seulement que vous existez »…

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    Pourtant, ne pas exister là où l’on existe qu’en se reniant est peut-être la dernière preuve de probité et de rigueur. Sous ses aspects policés, les dialogues allusifs d’Eric Werner observent le totalitarisme libéral avec la plus grande férocité, atteignant  la « modernité tardive » par ce qu’il pensait être sa chasse gardée : l’événement. Celui-ci, non plus fétichisé, non plus dénaturé par les socio-idéologues, mais passé au crible d’une exigeante philosophie défendant coûte que coûte la libération individuelle, finit par en dire long. On rejoint ici Luc-Olivier d’Algange, qui tout particulièrement dans ses récents Propos réfractaires (4), parvient également à mettre le Moderne face à ses turpitudes et ses contradictions, en l’attaquant par un autre de ses angles morts, la poésie gnostique. Nous y avons trouvé ces lignes que contresignerait très certainement Werner, dont la principale force est justement de ne pas être dupe, ce qui encore la meilleure façon de s’opposer : « la liberté d’expression fait partie de la société de contrôle qui aime savoir ce que nous pensons. Cette liberté d’expression, serve du contrôle, est un piège tendu autant qu’un faire-valoir. Elle peut même faire croire à certains, dans leurs quartiers de haute sécurité, qu’ils sont libres ».

 Apprenons avec Werner, avec d’Algange, à quitter pour de bon ces quartiers !

 

(1) Luc-Olivier d’Algange. Propos réfractaires. Editions Arma Artis, 2012

(2) Comme l’a démontré  récemment le déplorable comportement télévisuel de Juan Asensio face à Renaud Camus, blogueur autrefois si rétif au prêt-à-penser qu’il propage désormais sans le moindre état d’âme

(3) Eric Werner. Ne vous approchez pas des fenêtres. Indiscrétions sur la nature réelle du régime. Editions Xénia, 2008

(4) Eric Werner. Le début de la fin, et autres causeries crépusculaires. Editions Xénia, 2012

(5) Luc-Olivier d’Algange, op.cit.

 

(Ce texte a été publié dans le n°146 de la revue Eléments)

04/06/2013

UNE FEMME EST PASSEE

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Il est difficile de savoir ce qui vous attache à une actrice, vous fait la suivre scrupuleusement dans chacun de ses rôles, vous oblige même parfois à supporter sa parole publique ou ses apparitions médiatiques. Parfois seulement, car il s'agit alors de la meilleure façon de briser l'envoûtement, celui qui vous avait fait prendre sa démarche et son regard pour une invitation, celui qui vous avait persuadé qu'elle était, au moins un peu, ce qu'elle jouait.

Seuls certains rôles en effet comptent, et c'est bien cela qui rapproche cette naïve admiration cinéphile du sentiment amoureux : rien n'efface l'émotion de la première fois où l'on a saisi seul -où l'on a cru saisir seul- l'inquiétude d'un geste ou la volonté d'un pas, la grâce d'une posture ou l'hésitation d'un sourire, quand les autres autour, quand les spectateurs à côté, n'ont rien su voir. Peu importe tout ce qui se dévoile ensuite, tout ce qui se révèle sans surprise ni écart, tous ces parti-pris félicités d'avance et ces attentions désespérément communes, tous ces rôles attendus, ce déplaisant besoin de toujours mieux ressembler, puisqu'il y a eu, un jour, ce jardin découvert seul.

Avoir été témoin d'une beauté fugitive sous le fard, d'une différence imperceptible sous la banalité du style, d'une bribe d'enfance derrière le sérieux d'une mimique convenue, d'une joie naïve soudain incontrôlée, réduisant à néant les simagrées de la désinvolture, c'est peut-être cela finalement qui lors d'émois amoureux comme à l'écran, m'a toujours rapproché des mêmes femmes, me faisant connaître des Claude Jade, des Juliette Binoche, des Donna Reed, des Mimsy Farmer et des Deborah Kerr, femmes douces à la beauté entêtante, au regard candide soudain noyé d'une peine incommensurable ou brouillé de désir, à la tendresse impérieuse et au silence opportun, femmes-enfants mues soudain par une volonté de fer, autant adolescentes rêveuses qu'amantes rêvées.

Il y a une différence cependant : malgré le temps qui passe, je peux continuer à tout instant de croiser, sous son front buté, le regard chaviré de Véronique d'Hergemont dans L'Ile aux trente cercueils. Je peux retenir les larmes de l'Anna de Mauvais sang, poursuivre l'escapade d'Allonsanfan avec Francesca, tenter de réveiller le sourire de Soeur Clodagh du Narcisse Noir ou recevoir une fois encore le baiser de Mary Hatch dans La vie est belle. Le temps passé en compagnie de femmes réelles, et non plus de leur égrégore, aussi long et riche qu'ait été ce temps, ne m'appartient en revanche qu'à une seule condition : avoir su à l'époque conquérir l'instant, l'avoir débarassé de toutes ses contingences, même les plus poétiques, même les plus douloureuses, pour qu'il demeure mien à jamais. Et cela, au contraire des épiphanies toujours renaissantes de la machinerie cinéphilique, qui en sont justement les contre-feux, reste aléatoire. L'orgueil et l'impatience, la maladresse comme la dispersion, l'inconséquence en somme, s'emploient en effet à en rendre le succès bien hasardeux.

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Le temps n’attend pas l’homme, et celui de la fin
Moins que tout autre encore ; il est pressé, pressé
D’une hâte surnaturelle et les instants
Sont précieux, les instants sont des diamants
Dont il est vain de vouloir faire une ancre aux montres,
Un pivot pour le balancier du mécanisme
Qui vous broie et fait un fantôme de vous
Au lieu de vous laisser de moment en moment
Les porter en collier ou comme une rivière.
Votre instant est unique, et il est inusable ;
Aussi le mien, et c’est pourquoi venez le prendre.

Armel Guerne, Le rapt, in Rhapsodie des fins dernières.