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29/09/2009

FIXE

Il suffit parfois d'un plan pour sauver un film, d'un plan également pour en ruiner les prétentions et en dénuder les fils blancs.

Dans The Wrestler de Darren Aronofsky, la caméra en mouvement incessant prend toujours soin de cadrer Mickey Rourke dans le champ, celui qu'il ouvre par sa démarche empressée ou désabusée, comme par son regard inquiet ou admiratif ; celui qu'il va bientôt fermer, de déception, de rage ou de (rare) quiétude. Il s'agit de filmer les péripéties de ce personnage de la même manière que l'on représente un match, où Rourke se trouve ainsi, avec systématisme, toujours à l'origine d'une relation (avec des objets, des lieux, des individus) ou au contraire la subissant. C'est ainsi son point de vue exclusif qui est donné en permanence au spectateur, nouvelle manière de filmer en caméra subjectif sans renoncer au corps du sujet, ce corps en mouvement perpétuel tout autant commandé par la puissance de sa musculature que par la fébrilité de son regard.

Mais sous l'apparence d'un enregistrement neutre, s'en remettant aux émotions et aux gestes du personnage pour inquiéter, attrister, enthousiasmer, il s'agit bien d'une manipulation parmi d'autres, visant à figer le héros sous le flux de scènes qui caracolent, à le déterminer une fois pour toutes. Ce ne sont pas tant les deux séquences où il n'apparaît pas qui posent problème (le retour en bus de sa fille ; la dernière exhibition de la strip-teaseuse) car elles sont toutes deux interrompues d'une manière qui laissent penser que ces deux personnages féminins n'avaient que le catcheur en tête, qu'elles n'étaient donc agies que par la volonté et les affects de celui-ci (la jeune fille n'est pas plus surprise que cela de le trouver devant sa porte, la strip-teaseuse interrompt son numéro pour aller le rejoindre en catastrophe), mais bien un bref plan fixe injustifié par la méthode de narration que nous venons de résumer.

Lors de la seconde rencontre de Rourke avec sa fille, lorsqu'elle accepte de l'accompagner, les deux personnages sont filmés de loin, assis et se regardant, et ce silence comme cette immobilité contemplés ostensiblement, volés en quelque sorte puis jetés en pâture, trahissent bien ce qui se cachait (mal) derrière la frénésie des corps et des sentiments secoués en tous sens, derrière toutes ces images qui ne nous étaient montrées que si et seulement si Rourke nous le permettait : le désir du cinéaste d'emprisonner sa marionnette dans la démonstration (les années 80 sont un refuge mortifère)et de ne jamais l'autoriser, malgré sa précipitation et ses successives velléités, à en sortir.

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11:43 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : wrestler, darren aronofsky | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

25/09/2009

Nabe le Béni

Marc-Edouard Nabe est irritant.

Il réussit le tour de force d'être à la fois un symptôme de la fin (de l'Histoire, de la Littérature, du Spectacle, de la Modernité) et la preuve (par 28) qu'il est encore possible de faire de l'art avec tout ce qui a été saccagé.

Nabe agace par certaines de ses postures, mais enchante par tant de phrases, qu'il est impossible de s'en défaire d'un haussement d'épaules, comme d'un quelconque Bisiou ou d'une Darrieussecq parmi d'autres.

Mystique incontrôlable, fasciné définitif, poète bouleversant, son équivalent cinématographique serait quelqu'un de la trempe de Jean-Claude Brisseau.

Le lien du vendredi c'est son tout nouveau site, où l'on peut lire parmi les textes en ligne, cet extrait qui dit tout :

"Salons, médias, journaux: écrivains partout, littérature nulle part. Paul Léautaud disait déjà que "quiconque reçoit un prix littéraire est déshonoré." Ce n'est pas assez. Aujourd'hui il est temps de dire fort que quiconque se prétendant "écrivain" accepte de publier un livre dans le système éditorial actuel est encore plus déshonoré. Et même que quiconque achète un seul de ces livres est déshonoré lui aussi ! La littérature sert à ça."

09:11 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : marc-edouard nabe | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

22/09/2009

OUI-NON

Sous le relativisme généralisée, le dualisme le plus totalitaire continue d'entretenir ses lignes de démarcation.

Ce n'est pas parce qu'une même lumière tendre et jamais crue, éclaire à l'identique les perles et les cochons, l'or et le laiton, Perec et Benchetrit, Eustache et Honoré, Mozart et Mozart, que les ténèbres n'existent plus. Celles-ci, également, recouvrent de la même indignité le lâche et le héros, le créateur et le suiveur, le roi et le traître.

Jamais en somme les exaltés binaires, tout en dévotion ou en imprécations, n'ont été aussi bien en cour, applaudissant à tout rompre, huant à pleins poumons, sans souci hiérarchique ni nuance.

Le oui est franc et massif (peu importe que l'acquiescement tout azimuth en nie la capacité d'offrande), le non tout aussi clairement exprimé (tant pis si les refus incessants, complaisants, sans mesure, entrave toute capacité réelle de résistance), le passage de l'un à l'autre fortuit, mouvant, aléatoire.

"Que votre oui soit un vrai oui, que votre non soit un vrai non", dit la commune parole évangélique, et la modernité s'est empressée d'y développer son manichéisme systématique, constuit sur le sable des prinicipes dévalués et des opinions reines.

"C'est le non qui brûle en enfer" affirme au contraire l'intempestive parole de Maître Eckhart, et la neutralité apparente est alors la meilleure façon de s'opposer au monde de ceux qui ont des avis sur tout, refusant avec mépris la moindre complémentarité aux contraires, des flèches et des coeurs plein les poches.

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10:18 | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : le prisonnier, modernité, maître eckhart | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

18/09/2009

ECRITURE

"Pour écrire agréablement, jamais peut-être les jeunes Français ne furent plus doués. Ils n'ont qu'un défaut : ils sont jeunes, ils n'ont rien à dire ; alors ils soupirent."

Voilà tout à fait le genre de considérations ( la phrase est de Chardonne) que Pierre Driout pourrait coucher sur le papier, ou plutôt inscrire sur son remarquable journal en ligne, souvent méchant, et souvent juste.
Le lien du vendredi, c'est donc la lecture du "Parti de mon Innocence", où l'on peut par exemple dénicher ceci : "Toute société mérite d'être détruite, sinon elle n'existe réellement pas. Bien entendu c'est par l'esprit qu'on doit l'annihiler ... je n'entends pas user de moyens grossiers pour parvenir à mes fins."

12:23 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

16/09/2009

SEQUELLES

La post-modernité ne propose plus que deux types de cinéma.

Celui qui prétend innover alors qu'il recycle ; celui qui ignore qu'il détruit pensant qu'il restaure.

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14/09/2009

PROJECTIONS

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On peut continuer en faisant mine de ne s'apercevoir de rien.

On peut même se réjouir, se passionner. Avoir de la gratitude et de l'écoute pour la vraie vie des vrais gens. Se concerter. Faire preuve d'indulgence, se remettre en question, s'insurger, sortir de ses gonds, opiner placidement, nier farouchement, pousser une gueulante, applaudir poliment. Après tout, le marché crée du lien social.

On peut aussi passer la main.

Un demi-siècle à peine. Le cinéma comme enchantement, le cinéma comme déroute, nourricier puis assassin. L'abri, le refuge, la conscience de soi délestée en douceur ; la violence du souvenir, sa griffe, le vacillement de l'esprit dans l'effroi. Le cinéma comme ultime façon de faire, le cinéma comme dernier moyen de se défaire. La mémoire accueillante, le passé si cruel. La salle vibrante, les filiations inventives ; la salle puante, les sillages inversés puis dispersés aux quatre vents. L'existence morne mais le cinéma en couleurs ; l'emprise du film sur la vie faussée. Le regard interrogateur et confiant ; le regard ravi et jamais libéré.

Cecilia qui dans La Rose pourpre du Caire connaît le bonheur à travers l'écran magique, récompensée de son assiduîté. John Dillinger qui dans Public Enemies est assassiné à la sortie de la salle, piégé par le choix prévisible de son film. Le film comme vie alternative et la caméra en arme du crime. Le verre de lait et la flaque de sang. Salavatore qui dans Cinéma Paradiso, a tout appris dans une cabine de projection ; Shoshanna qui dans Inglorious Basterds y fomente un carnage. Le cinéma comme paradis perdu puis comme stratagème infernal.

Après plus d'un demi-siècle, la moderne boîte de Pandore d'En quatrième vitesse d'Aldrich peut servir une autre métaphore que celle de l'atome. Cette lumière violente, indécente, destructrice était peut-être celle de la projection cinématographique elle-même, ivre de ses futures emprises, riche de ses victimes prochaines, impatiente d'intimider puis d'organiser dans ses flux plusieurs générations d'automates. Qui secoueraient plus tard leur joug comme on acquiesce.

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01/09/2009

QUESTIONS

De la côte normande (Pauline à la plage) jusqu’au lac d’Annecy (Le genou de Claire), de Cergy-Pontoise (L’ami de mon amie) à Saint-Jean de Luz (Le rayon vert), le sujet est immuable et les questions sans cesse réitérées : qui aimer, et comment, de qui se faire aimer, et pourquoi, à quel moment commence t’on à aimer, et quand s’arrête-t-on, que faire du désir, jusqu’où le suivre et jusqu’où le brider etc… Les personnages de Rohmer (ces merveilleuses jeunes filles passées au cinéma comme dans un songe avant d’aller grandir ailleurs ; ces acteurs confirmés qui n’ont sans doute jamais été aussi bons, c’est-à-dire aussi dévoilés) en discourent en tous lieux, mettant minutieusement en pratique leurs principes, ou les bafouant, mais découvrant toujours, in fine, que la transparence est un leurre et l’assertion « il n’y a pas de mal à se faire du bien », la plus fausse qui soit. C’est en fait à un écheveau de conséquences que Rohmer nous convie, à la découverte de l’irrémédiable, au voyage dans le temps sans retour en arrière possible, quand par un baiser volé ou une promesse légère, chacun s’est engagé et tout s’enchaîne. C’est dire combien Eric Rohmer n’est pas ce que l’on peut appeler un moderne, comme l’implacable Les nuits de pleine lune le démontre à l’envi !

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Mais si l’on parle beaucoup chez lui, les uns avec les autres et dans toutes les positions, c’est bien de manière cinématographique que ce verbe nous est donné, le cinéaste ne se contentant jamais de placer sa caméra devant des acteurs en train de réciter un texte ou de l’improviser. Au contraire, Rohmer accompagne toujours ces diverses conversations en révélant par le cadre, le hors-champ, le passage de témoin du champ au contrechamp, ce qui se joue sous les mots, tout ce que ceux-ci tentent d’écourter, de prolonger, de différer, d’analyser. A quel moment filmer celui qui parle et à quel moment se tourner vers celui qui écoute ? A quel moment se focaliser sur les joyaux du verbe et combien de temps est-il permis de s’en éloigner pour contempler le monde, c’est-à-dire leur écrin ?

11:47 | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : eric rohmer | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |