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30/10/2010

LAISSE-MOI ENTRER, DE MATT REEVES

 

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   Des enfants qui n'ont pas de parents cessent d'être humains. Un amour qui a autant besoin de sang que de vers hendécasyllabiques cesse d'être courtois. Une Juliette qu'aucun Roméo n'a eut la stupidité de rejoindre sur sa couche mortuaire est une nosferatu. Un Roméo qui a pris soin de mettre sa mie à l'abri d'une malle-cercueil est un non-vivant - ensemble, ils sillonnent le monde, notamment « l'Israël américain de Dieu », ces Etats-Unis dont ils se font joie à chaque étape du Scholomance-express de saigner à blanc les piquets de prière. Un cinéma qui dans ses contenus, non seulement dans sa technique, pousse aussi loin que possible non pas l'art du reflet (où reste quelque petite dissemblance et, avec elle, la possibilité du travail qui toujours veut qu'on soit au moins deux) mais celui de la reproduction du même - ce cinéma-là cesse d'être interactif, pas de sotte 3D pour lui, ni de retraite sans décote à 67 ans.

(Jacques Sicard)

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23/10/2010

L'ECLIPSE, DE MICHELANGELO ANTONIONI

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 L'Eclipse ou la disparition de la nuit. - Longue séquence de fin, qui suit la progression du crépuscule, avec silhouettes éparses, pressées de disparaître : 42 plans en 7 minutes - les deux chiffres (7 et son multiple 42) sont climatériques, selon les anciens, à savoir chargés de menaces, lourds de dangers - cela qui s'accomplit au quarante-troisième et dernier plan : l'éclipse inversée, la lumière artificielle d'un réverbère qui occulte toute la nuit, intérieure et extérieure, présente et à venir.

Un peu avant, Antonioni croise les persiennes sur la beauté assonante de deux yeux féminins qui alternent avec deux yeux masculins, dans une pièce obscure où les corps se sont vite baisés et aussi vite débaisés. En légère contre-plongée, on les devine. La demi-nuit de leurs visages frappée à l'oblique par une lumière qui n'est pas plus celle du soleil dont les rayons se faufilent mal entre les lamelles des volets, que celle des Cieux de l'Art sacré. C'est le reste de leurs caresses qui luit et c'est ce reste qui se réfléchit dans leurs yeux. Et qui brûle désormais sans que plus rien ne l'alimente. Brûle comme brûle, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, l'ampoule grillagée d'une cellule de privation sensorielle.

(Jacques Sicard)

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16/10/2010

VOUS ALLEZ RENCONTRER UN BEL ET SOMBRE INCONNU, DE WOODY ALLEN

L'innovation du week-end sur Cinématique, c'est l'apparition des toujours surprenants "petits films en prose" de Jacques Sicard. Pour voir et ressentir le cinéma autrement.  

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 « Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu ». L'œil mécanique d'Allen qui jamais ne coupe et jamais ne se ferme, surplace et pas d'échappatoire, ne perd pas une miette des effets de l'augure.

 Voici le désir, travailleur möbiusien, une vie/une fonction, qui n'a de cesse de vouloir boucher un trou dans un tissu mité ou d'en percer un au mitan d'un mur aveugle. Tout demeura, bien sûr, en l'état. Pulsion et volonté ici se conjuguant pour rendre l'existence plus médiocre et bête qu'elle n'est. Avec pour conséquence, qu'il se casse la gueule, mais au ralenti, par une sorte de décomposition chronophotographique du mouvement où chaque phase répète en la multipliant la violence de l'inévitable impact au sol. Attendre.

 Voici le rêve, ce demi-fou qu'il serait a priori mal venu d'ériger en modèle d'exaltation de la vie, puisque sa folie douce l'en exclut d'emblée. Ou plutôt, le marginalise. Il semble, lui, tomber d'autant moins haut que son délire est vertigineux. La différence s'arrête là. Sis dans la marge et la marge étant ce qui tient la page, selon Godard, la complicité objective, comme on eût dit au temps Rouge et Noir, de sa position ne le rend pas moins acharné que le désir à la conservation du planétoïde. Ainsi de suite.

(Jacques Sicard)

 

11/10/2010

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Il se passe quelque chose d'assez extraordinaire aujourd'hui, qui surtout risque de ne jamais se reproduire, ce qui en fait tout le prix : le numéro de la note correspond très exactement à la date du jour. C'est à des détails comme celui-là que l'on accepte mieux l'idée que tout est lié...

Il n'est décidément pas facile de désigner un vainqueur entre l'extrême mauvaise foi de Jean-Luc Mélenchon et l'abjecte rouerie des journalistes ; j'aurais au bout du compte tendance à privilégier l'hypocrisie lasse de l'arbitre, c'est-à-dire la mienne.

Jacques Sicard m'envoie de temps en temps ses admirables notules poétiques, qui donnent l'air de rien un bon coup de vieux aux critiques modernes si souvent cousues de fil blanc ; celle-ci par exemple : "On aura eu beau parler à propos de Partie de campagne, sa luxuriante beauté naturelle, de la fidélité de Jean Renoir à son père et à l'impressionnisme - ce baiser luxurieux, au secret d'une île, qui prélude à l'inachèvement du film, semble au contraire nous en éloigner au moyen de deux trois conseils : marchez sans bruit - fraîcheur qui trame l'air tiède de l'après-midi, plus désirée que réelle, iris, roselière, terre moussue, et là, fermez à clé ; plongez vos yeux - dans ceux de l'autre, migraine ophtalmique, et là, tenez le symptôme pour une chance ; ne bougez plus - la nuit va se séparer du jour, le côté cour et le côté jardin de toujours, et là, liez vos lèvres amoureuses par un nœud qui étrangle les roseaux."

 

15/01/2010

ROHMERIENS

Les liens du vendredi, ce sont ces quelques textes, ici, ici aussi, , là encore, là enfin, qui ont tous en commun l'approche sensible de l'oeuvre rohmérien.

15/12/2008

TRAVAIL AU NOIR

Quatre nuits durant, dans la chambre où il était entré par la fenêtre ouverte pour le chat, quoi qu’il fît en vérité, l’homme mouilla l’un de ses doigts ; quatre nuits durant, il en promena le doigtier de salive sur les lèvres du sexe de la femme endormie ; quatre nuits durant, ce fut aussi doux que la Béatrice au pastel d’Odilon Redon et n’eut pas plus de réalité qu’elle ; car nul besoin d’un mur pour empêcher cette caresse, son effleurement vrai ; quatre nuits durant, malgré une communauté de cauchemar, de désir et de condition, chacun pauvre et nu, le doigt est d’un côté et les lèvres de l’autre ; quatre nuits durant, l’appendice branleur, insomniaque, assassine le marchand de sable, tandis que les nymphes entrouvertes reposent dans le lit du sommeil, ce vieux gardien de l’ordre. (Jacques Sicard)

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13/05/2008

L'ANTI-JULES ET JIM

Godard, la verve et la hargne ; Truffaut, le mièvre et le charme : le second marqua une seule époque quand le premier choisit de se méfier de toutes les autres. A l'un, la reconnaissance du ventre, à l'autre la défiance du mausolée.

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Bande à part, l’un des plus beaux Godard, encore dans les nuances du gris – et de son lieu électif : la peinture, mêlée d’ombre claustrale, de gravats et de pluie.

Ces mots qu’au vent noir je sème / Qui sait si vous les entendez. Mais rien ici et là n’a été dit pour être entendu ni compris. Comme un qui enverrait des roses à ses souvenirs.

Deux hommes et une femme : constellation dépourvue de ciel ; contre-temps : toujours un coeur qui manque à la mesure. Si l’on en faisait un temps à part ? si on ne se léchait plus la pomme ni le cul ? si on transposait ces coups de langue ? si on ne sublimait pas pour autant ? si on vivait par procuration ?

Ronde tête à couettes d’Anna Karina, lors de la magnifique séquence du cours d’anglais. Lucide et démodée, elle porte en elle (et les porte de la plus pessoenne des façons, c’est-à-dire sans souci d’aucun passage à l’acte) tous les rêves du monde ; et l’on entend la voix impersonnelle du professeur où le Roméo de Shakespeare cherche un poison en vers de onze syllabes pour rejoindre Juliette
. (Jacques Sicard)

20/11/2007

CAPITALISME ?

Je vous propose aujourd'hui un texte de Jacques Sicard sur "Les promesses de l'ombre" qui pointe la dernière mutation à l'oeuvre chez Cronenberg :


Longtemps, l’homme de Cronenberg eut quelque chose du faune : poitrine glabre et cul de bouc ; sa mutation, limitée à l’organique, maintenait fût-ce péniblement le même dans l’autre, conservait une dissemblance essentielle entre eux et d’abord par le moyen du langage. Longtemps, la phrase de cet homme ancien, comme n’importe quelle phrase, s’écrivit à côté des choses, fausse jumelle, même au comble de sa banalité, c’est-à-dire à son degré le plus haut d’intimité avec elles. Il n’était pas, ce fendu, ce divisé, cet homme au rat, commode à vivre.

Mais la politique carnée de l’auteur de Faux semblants, parce que politique, devait fatalement recouper un jour la gestion fanatisée des affaires, et ainsi passer de la mutation physique à la transparence totale, à la libre circulation de toutes les qualités à travers tous les états unifiés de l’être (par exemple, non pas le bon et le mauvais, qui est tension, mais le bon dans le mauvais ou l’inverse, qui est collaboration) bref, une sorte de capitalisme ontologique ;

passer du mot qui « est la mort de la chose » au tatouage qui l’exalte, à la peau comme page d’écriture, à la peau vivante comme page d’écriture non-symbolique, autrement dit qui ne la brûle pas, ne la brûle plus, mais dont la gravure vassale au contraire fait la publicité de l’empire du corps ; passer de l’homme au rat au roi des rats.


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Les promesses de l'ombre, de David Cronenberg
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Photographie de Jean-Baptiste Mondino

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11/10/2007

ANTI-MODERNITE

Herman Melville ayant su inspirer les réalisateurs les plus sensibles, de Huston à Carax, il était presque dans l'ordre des choses que Maurice Ronet, à son tour, soit touché.
C'est son adaptation émouvante de Bartleby qui a inspiré à Jacques Sicard ces quelques lignes inédites, que l'on croirait écrites pour Olmi.

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"Etre un scribe. En avoir le visage, comme un écran de cinéma qui accueille tout et ne retient rien. S’appeler Bartleby ou pas. Etre un employé de bureau. Devenir jour après jour le copiste d’une besogne dont l’accomplissement ne réclame que la colonne vertébrale, une chaise, un rond de cuir. Se vouloir le plumitif consciencieux de la paperasse qui n’épuise que les gestes réflexes et laisse libre le cerveau. Fatigue les nerfs inférieurs mais ne touche pas à la pensée. La pensée dans sa vacance primordiale, lorsqu’elle est encore sans objet, n’est qu’une vacance qui s’étend. S’enfoncer dans le plus rebutant pensum salarié et, du même coup, ouvrir, entre ses quatre murs finis, l’indéfini de cette étendue. Et y verser son poison. Ce qu’a de mauvais en soi la faculté de connaître, stérile comme une région saline. Plus nuisible d’être maintenue dans sa native vacuité, et d’abord à l’ignominieuse boutique dont on aura docile un temps tenu le greffe des minutes sonnantes et trébuchantes. Faire en sorte que cela aille très vite et bientôt ne plus rien sentir. Que la battue du temps qui toujours retourne la terre fraîche, calmement fossoie, même au cœur de l’apparente tête vide. Mais avec tant de peine alors, qu’on en entend l’ahan."

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17/09/2007

FIN DE NON RECEVOIR

Revoyant avec éblouissement l'autre soir Conte d'été de Rohmer, cet hommage délicat aux contradictoires facettes féminines, ce poème de combat portant haut les couleurs de l'indispensable différenciation sexuelle (ce film est d'ailleurs un élément de réponse dans le débat qui se joue là-bas à deux), cet hymne aux errances que la Bretagne sait tant susciter, je publie sur Cinématique, avec son aimable accord, ces intelligents propos de Jacques Sicard sur le dernier film du plus grand cinéaste français encore en activité :

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Les amours d'Astrée et de Céladon, d'Eric Rohmer


I


Quel sens cela a-t-il, aujourd’hui, de conter fleurette – et de choisir la fleur parmi Margot la blanchecaille et Fanchon la cousette – c’est-à-dire de la conter cette fleur dans le Français précieux du XVIIème siècle, le dialecte de l’Ile de France qui domina jadis l’Europe par la violence de sa belle phrase close – dans le format standard du cinéma, le carré presque parfait de son cadre primitif dont la quadrature, hantée par les fureurs du burlesque, exclue la sociabilité du plan comme la perméabilité de l’image – dans une exaltation amoureuse qui n’a pas l’élan d’une foi, mais la rigueur d’un article de foi, écrit par un clerc, structuré par un dogme, au secret d’un cloître – oui, quel sens, à présent, cela peut-il avoir d’aimer Catherine de la Tasse ou Astrée la bergère ? Que certaines choses sont fermées et que leur bien réside dans cette absence d’ouverture et de commerce. Ce film n’est pas un tombeau, c’est une fin de non recevoir.


II

Depuis quand Rohmer, penché sur son écritoire de cinéma, nous adresse des signes sans le souci qu’on y entende rien ? Ils ne sont pas pour autant inintelligibles, mais fermés au sens par lequel l’expert en neuro-économie ou le créateur de cabanes façonnent de nos jours, non sans leur agrément, l’existence des autres. Il y a une violence paulinienne dans cette fermeture, cette séparation qui concerne aussi bien le film que ses personnages. Et de fait, jamais hommes et femmes, en société, ne furent si peu ensemble que chez Rohmer ; jamais ils ne semblèrent si étonnés de se trouver dans ce milieu à leur image, et ne le dire avec une telle jubilation ; jamais la parole, dans l’excès même de sa sociabilité, ne reprit si jalousement chacune de ses phrases ; jamais les mots qui les composent, pourtant voués aux stratégies de la séduction, ne firent entendre, comme par diablerie, l’obscurité du langage des oiseaux ; jamais déshumanisation, qu’un tel retrait symbolique implique, n’eut pour effet que ceux qui en souffrent, en vérité exultent.

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