30/04/2012

CELLES QU'ON N'A PAS EUES (8/8)

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C'était, comme ces jours-ci, une veille d'élections. La pluie était de gauche et le soleil de droite, ou bien l'inverse je ne sais plus ; ma mémoire me joue des tours. Avec de grands airs, les partisans faisaient de grandes phrases, certains même, à n'en pas douter les plus à plaindre, croyaient dur comme fer à ce qu'ils assénaient. Les éditorialistes distribuaient les bons points en reniant du tout au tout ce qu'ils professaient la veille, les animateurs faisaient des gorges chaudes, beaucoup de militants hurlaient. B. était là au milieu, un peu décontenancée, vaguement amusée, égerie locale d'un petit parti humaniste qui n'existe plus.

Le regard rêveur et les gestes lents de Delphine Seyrig mais au service d'une volonté de puissance implacable. Les cheveux si blonds et le sourire si doux, malgré les calculs et les ruses. Entre deux réunions, elle avait comme c'est l'usage, besoin de "se ressourcer" et "d'aller au contact des vrais gens". Elle m'écoutait alors lui parler de sitelles, de bouvreuils et d'engoulevents, car elle tenait de son père (et je le savais) une grande passion, sans doute en partie jouée, pour toutes sortes d'oiseaux. Sa main frôlant la mienne, elle faisait mine de s'abandonner. Je n'y croyais pas un instant, mais j'aimais cette façon désarmante qu'ele avait de mentir en poussant des  "ah !" étouffés, et ce faux regret qu'elle savait si bien mettre dans ses "à très bientôt...".

A la différence de beaucoup de ses courtisans et de ses obligés, je savais qu'elle m'utilisait, mais c'était cela, justement, que je goûtais chez elle : cette propension naturelle, et tellement séduisante, à faire le mal, c'est-à-dire à ne jamais rien donner mais le singer toujours. Lorsqu'elle me raya de sa liste et ne souhaita plus me rencontrer, je n'en conçus pas d'amertume : après tout, nous ne nous connaissions pas.

26/04/2012

SPLENDEUR ET MALFAISANCE

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Serait-ce pour tromper une vie de suif et l'incroyable pitrerie qui aujourd'hui en règle la quotidienne déconfiture, à savoir l'intendance, puisque l'économie n'est que la puissance de l'intendance, le pouvoir des casseroles - que Twixt réunit Coppola, Poe, Odilon Redon, soit le temps immémorial des familles, l'enfant mort Lénore, la pâleur marbrée des états seconds ?

 Le promeneur est le moins tranquille des hommes. Bien que rien n'y paraisse, son orteil lui tient lieu d'oeil. Vue terre à terre, qui est vision matérielle. C'est pourquoi elle géométrise ce qui entre dans son champ. Elle en fait un tableau.  Car la matière appelle la mélancolie. Dont l'art parfois blanchit la bile. Voici le village de Swann Valley. Voici le lieu sans bon népenthès.

 Le passé ne s'inscrit pas dans une droite linéaire , mais circonscrit le présent qui, bloqué dans la succession de ses états, se vide peu à peu de son contenu, tout en  imitant ses apparences : tout en haut du beffroi heptagonal, les sept cadrans marquant chacun une heure différente font le siège du temps qui, vaincu, sera le repas des rats.

 Le promeneur s'étourdit de ses pas. Il franchit un seuil sous un bleu conjoignant splendeur et malfaisance. Le visage de Lénore est le rond de la lune. De Lénore, on ne voit que la lividité. Il n’y a pas de quoi rire. On est donc au plus près de la vérité. Car, dit Brecht : Celui qui rit / c’est simplement que l’horrible nouvelle / Ne lui est pas encore parvenue. Quelle horrible nouvelle ? L'Eternité.

(Jacques Sicard)

25/04/2012

LES IMAGES SECONDENT

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N'y allons pas par quatre chemins : tout cela est bien mal parti. Alors plutôt que de se ronger les sangs en se demandant qui, des sociaux-démocrates moralisateurs ou des libéraux-libertaires carnassiers, va gagner la mise, il est encore loisible de se choisir d'autres bourreaux. Et de les embrasser jusqu'au trépas. Comme cet homme emporté dans les coursives inondées de ce navire fellinien, qui vogue puis sombre, les yeux rivés sur les images qu'il continue de se projeter sur un écran de fortune. Car les images nous secondent, pour le meilleur et pour le pire, accélérant la chute ou conduisant à la libération.

En d'autres termes, le tome II du Bréviaire de cinéphilie dissidente est paru, et nous en sommes très heureux !

23/04/2012

A JAMAIS

 

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   Twixt est la contraction de betwixt qui signifie : entre. Entre est l'anagramme partielle d'éternité. L'éternité est une absence de temps sise entre tous les temps possibles et qui ne sont possibles que par cet entre-là. Où chaque temporalité  un jour ou l'autre entre et, détemporalisée, continue mécaniquement.

   Twixt, le film, ce n'est donc pas le Jamais plus du Corbeau de Poe, somme toute reposant, mais l'A jamais de Coppola. Le toujours. L'éternité. Soit bienheureuse, soit damnée : le choix est laissé. Vingt-quatre images par secondes ou à l'heure d'été : l'éternité. Qu'on le veuille ou non. A Dieu plaise ou pas. Exempte la beauté. Qui, elle, meurt. Mais l'éternité de la mort de la beauté. Et celle de la jeunesse à la peau de lait, paupières roses, dents baguées de fer, fine silhouette phosphorique. Et celle des vieux, courbés sur l'horizon des orteils, dont l'usure des chairs, des muscles et des os, lorsqu'ils n'enflent pas, se traduit par un creusement cachectique de tout le corps. Et celle encore du grouillant entre-deux âges, ni jeunes ni vieux, eux tous tant partie intégrante de la ceinture de la rouille autour de l'économie de la connaissance, qu'on ne les nomme plus qu'employés.

   L'éternité coercitive. Même par la voie si soucieuse d'abréger du haiku. Même à travers le geste qui n'en veut plus du suicidé. Du Pendu, un jour de vent / qui souleva la poussière / jusqu’à ses souliers. Pendu, tant de mots pour dire / ne s’est pas tu : / le son s’est perdu. Pendu, pendule / à l’arrêt ? non : cantabile / avec bruit d’arthrose. Pendu, raide, que nul / n'eut occasion de pendre / étant sac et corde. A jamais.

(Jacques Sicard)

12/04/2012

QUERELLES

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Face caméra, pas peu fier du succès de son film aux Oscars, le producteur Thomas Langmann s'en prend aux Inrockuptibles, journal coupable à ses yeux de ne pas avoir placé The Artist dans son Top 20 des meilleurs films de l'année 2011. Il se moque d'un magazine qui peine à vendre dix numéros par mois, qui se veut néanmoins arbitre des élégances, alors que les Américains viennent de prouver que The Artist est un grand film. Sur son compte Twitter, Mattieu Kassovitz s'en prend au cinéma français qu'il "encule", insulte les Césars dont il « se fout », institution coupable à ses yeux de n'avoir pas retenu L’Ordre et la morale mais privilégié Polisse et Intouchables, qui se sont partagés le gâteau des nominations et des prix.

Les exemples de ce type abondent, en dehors même du microcosme du cinéma français : Pascal Obispo attaquant l’émission Taratata… parce qu’il n’y avait jamais été invité ; le rappeur Booba n’ayant pas de mots assez durs pour Les Victoires de la Musique… parce que sa nomination s’inscrivait sous l’appellation supposée péjorative de « musiques urbaines » ; des directeurs de théâtre vilipendant les Molières… parce que leur pièce n’était pas incluse dans la catégorie « meilleur spectacle » etc… Aujourd'hui, le vaniteux humilie le cuistre, le raté en veut au minable, le snob se moque du précieux et l'ordure dénonce le salaud. Nous vivons en un temps où les journalistes serviles démasquent les politiciens hâbleurs, où les critiques myopes attaquent les romans flous, où les cinéphiles moutonniers dénoncent les cinéastes académiques. Notre époque est celle du débat de corrompus dénonçant les compromissions, de tristes drilles moquant les tristes sires, de sectateurs de la modernité la plus échevelée se reprochant mutuellement de n'être pas assez modernes. Philippe Muray l'évoquait déjà dans son Moderne contre Moderne : « Les désaccords n’ont plus lieu qu’entre instances largement d’accord sur les objectifs à atteindre, et qui ne se séparent même pas sur la question de la désirabilité d’un monde en train de se suicider. » En tous lieux désormais, le Moderne n’a ainsi plus qu’une occupation : « crêper son propre chignon ».

Il faut bien comprendre en effet que The Artist appartient entièrement au cinéma défendu par les Inrocks (qui l’ont d'ailleurs encensé lors de sa sortie) : la parodie plaisamment décalée et le genre gentiment dynamité comme forme, la nostalgie rigolarde et l'incommunicabilité pop comme fond. Il faut bien comprendre que L'Ordre et la morale, c'est tout comme Polisse, du cinéma politique d'aujourd'hui, c'est à dire parfaitement inoffensif puisque revu et corrigé par l'auto-apitoiement sentimental. Langmann ou Kassovitz aimeraient bien se poser en parias, l'un en héraut d’un cinéma populaire méprisé par une critique élitiste, l'autre en créateur d'un cinéma innovant incompris d’une profession conformiste, mais hélas il n'y a plus de parias. Comme le prophétisait déjà Baudrillard dans ses Cool Memories, « pas moyen d’être le Rushdie de l’Occident. C’est qu’il n’y a  personne en face, pas de possibilité de dire le mal, de réveiller l’aversion, à défaut de subversion, pas de réaction vivante. C’est le signe d’un très grand mépris de cette culture pour elle-même. » Oui, le Moderne n’a plus face à lui que le Moderne pour en découdre et pour en jouir, lui qui veut à la fois la solitude du poète maudit et les flatteries des courtisans, lui qui a tant besoin d'être en avance et pourtant attendu, d’être singulier mais à la mesure de tout le monde, lui qui a un si fort désir de surfer sur un air du temps que ne comprendraient cependant plus que des happy few.

Alors de deux choses l'une, soit Langmann méprise les Inrockuptibles et Kassovitz les Césars autant qu’ils le disent, et dans ce cas ce violent regret de n'être pas dans leurs listes signe une belle haine de soi. Ce serait d’ailleurs l’hypothèse la moins grave, après tout, que ces gens cultivent en eux-mêmes un négatif si ardemment éradiqué partout ailleurs ; ce serait peut-être même l’occasion d’un cinéma un peu moins lisse. Soit le besoin de reconnaissance seul guide leur aversion et leur estime, et ce mépris affiché ne découle que d'un inassouvissement passager. Ce qui ne signifierait pas moins que la mort du sujet en tant qu'être discriminant et la constitution de soi en tant qu’objet de son propre désir….

Autant dire que de la haine à la consommation de soi, le Moderne en somme n’a pas fini de faire son cinéma.

(Ce texte est paru dans le numéro 45 du magazine Causeur)

10/04/2012

L'ULCERATION ET LA SUTURE

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   Rien ne peut faire qu'on ne se retrouve un jour sur les chemins. Parfois, une déception amoureuse nous y jette. Peut-être au XVIIIème siècle, dans la campagne idéalisée de Gainsborough ou de Richard Wilson. Comme si elle avait été peinte à seule fin de masquer la sauvagerie consubstantielle à ses sentes pierreuses bordées d'arbres que les pluies ont saoulés de vert. Car un chemin, parce que tracé, conduit à des maisons qui sous quelque nom qu'elles se donnent sont toujours une colonie d'exploitation. N'importe quel chemin est le glacis de l'ordre terrible des animaux humains. Les feuilles caressent la joue, les fleurs enivrent, les couleurs de l'oiseau, suivant la mode consolante de l'oxymore, sont à la blessure et l'ulcération et sa suture. Chemin n'en est pas moins l'étymologie de lutte et notamment de lutte des classes. Le trimardeur l'aura vite compris. Où la lumière brumeuse est comme la main qui remonte une couverture sur l'épaule de quelqu'un qui dort, c'est pourquoi il s'imagine pouvoir s'en jouer. Qu'une pourriture édulcorée, tel que l'arrivisme, par exemple, suffit à abaisser le degré de l'extrait de pourriture. Mais non. On ne circonvient pas un maître, on le tue, à visage découvert, selon les traits que nous prête la terreur. Ensuite, on lacère le beau mensonge de l'huile sur bois du paysage qui en fut le complice. Sans quoi, on finit selon sa condition de merde, cocu pensionné, en quelque exil, avec un caniveau d'où, l'été, on peut faire venir l'eau chaude dans le tub.

(Jacques Sicard)

05/04/2012

CELLES QU'ON N'A PAS EUES (7/8)

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Elle le regardait comme Nicole Calfan regarde Delon dans le Gang de Deray, avec une reconnaissance confinant à la soumission. Dans cette oeuvre ennuyeuse, Robert le Dingue a beau avoir d'improbables cheveux bouclés, un regard oblique et beaucoup de sang sur les mains, la belle Marinette passe le film à tout lui passer, avec un merveilleux sourire indulgent.

Et N. avait le même en suivant du regard ce petit homme banal, au verbe haut, qui se disait par ailleurs mon ami comme il l'était de tous ceux qui l'écoutaient en silence depuis des années, social-démocrate assez commun, lecteur encanaillé de Dan Franck et de Cavanna, abonné au Nouvel Observateur pour le regard sans concession de Jean-Claude Guillebaud.

C'est cette incompréhensible passion qui décuplait le désir que j'avais d'elle. Comment une femme aussi exigeante et aussi réfléchie pouvait-elle baisser les armes face à un prétendant aussi falot, comment pouvait-elle lui accorder autant ? Je pouvais facilement ridiculiser l'écriture de Dan Franck, pointer les incohérences de Guillebaud ou l'hypocrisie de Cavanna, mais ce sourire je ne pouvais l'effacer.

Après quelques mois, il la quitta pour une romaine d'extrême-gauche et c'est vers moi que N. se tourna. Non par affection mais par intérêt : j'avais désormais pour mission d'être le mémorialiste de son amour défunt, devant rivaliser d'anecdotes et de choses vues pour qu'à travers moi, il vive encore un peu. Et je me pliai au jeu, à la seule fin de voir de temps à autre, certes de moins en moins souvent, réapparaître son merveilleux sourire indulgent. Ainsi l'humiliation fut-elle complète.

02/04/2012

NIHILISTE EN SON PRINCIPE

  

Octobre, eisenstein, jacques sicard

   Les formes générées par la technique cinématographique ne produisent un si puissant effet de reconnaissance (dû à l’enregistrement) que pour mieux en nier les conséquences (via sa grammaire, pourtant sommaire).

   Que ce soit par le moyen du plan séquence, qui pousse jusqu’à la facticité du simulacre la continuité du monde apparent, ou par le moyen du montage, qui fait éclater et disperse aux quatre coins ladite continuité – c’est toute la croyance qu’on peut placer dans la réalité qui, au cinéma, n’est justement plus qu’une croyance, foi du charbonnier sujette à poussière.

   Sans que jamais un vent illusionniste soulève et remodèle cette poussière dans le sens d’une réalité seconde et autrement plus réelle, comme l’Ezéchiel de la Bible l’affirme ou comme le formulent les mathématiques quand elles soutiennent le sensible par le quantique. L’imaginaire, les fantasmes, le rêve, les fantômes, la fiction, les arrière-pays, l’au-delà, les chimères, soudain sans appui concret, faute de fondements matériels, ne sont même plus raclures qu’on balaie.

   Pour autant, un film, si par exception il serre cœur et tempes, aussi nihiliste en son principe que tout film puisse être, et c’est peu dire qu’il l’est, n’est au service d’aucun rien, ce qui serait à nouveau reconstruire, être l’agent de quelque chose, se remettre au boulot, toujours sale boulot. Un film, plus justement une suite de cadres mobiles est une singularité, à savoir une forme détachée de tout.

(Jacques Sicard)