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01/08/2008

QUESTIONNAIRE

Trouvé chez les blogueurs cinéphiles en lien ci-contre, un questionnaire des plus classiques avant quelques jours d'absence, sur le mode "Si j'étais..., je serais..."

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Un film : l’ambiguïté infernale de Persona d’Ingmar Bergman

Un réalisateur : Peter Watkins

Une histoire d'amour : les remous inaboutis de celle de Mauvais sang de Léos Carax

Un sourire : la nonchalance étudiée de celui de Gabriel Byrne dans Miller’s crossing des Coen

Un regard : buté et ouvert : celui de Mouchette, de Robert Bresson

Un acteur : l’incapacité à être heureux de Daniel Auteuil dans Un cœur en hiver, de Claude Sautet

Une actrice : Juliette Binoche dans tous ces films, surtout les plus mauvais, où plus rien ne lui fait de l'ombre

Un début : Denis Lavant titubant seul sur le boulevard Sébastopol dans Les amants du Pont-neuf de Léos Carax

Une fin : Joseph Cotten voyant passer une femme qui ne s’arrête pas, dans Le troisième homme de Carol Reed

Un générique : la sobriété de ceux des films de Woody Allen

Une scène clé : chacune des scènes qui composent Flandres, de Bruno Dumont

Une révélation : chaque nouvelle vision d’un film de Robert Bresson

Un gag : un des Marx Brothers, au choix, sauf quand Harpo est seul

Un fou rire : le passage de Pierre Richard sous le tapis dans Le coup du parapluie, de Gérard Oury

Une mort : La tranquillité de celle de l’enfant mordu par le serpent dans Le Fleuve, de Jean Renoir

Une rencontre d'acteur : Celle de Michel Aumont, au fond d’une salle où je distribuais l’été des cornets de glaces à l’entracte, en 1989. Il dormait, ou faisait semblant, semblable à tous les morts qu'il avait joués.

Un baiser : le malaise sensuel de celui qui dure dans les Harmonies Werckmeister, de Bela Tarr

Une scène d'amour: La somptueuse variété des plans décrivant celle de La bête, de Walerian Borowczyk.

Un plan séquence : la bouleversante mélancolie du monologue du Major Amberson, dans La splendeur des Ambersons d'Orson Welles

Un plan tout court: l’incompréhensible effroi procuré par la bouche largement ouverte de Donald Sutherland à la fin de L’invasion des profanateurs, de Philip Kaufman

Un choc plastique en couleurs : Les couleurs de L’ami américain, de Wim Wenders

Un choc plastique en N&B : le noir et blanc des films de Carl Theodor Dreyer

Un choc tout court: La fellation imprévue, prodiguée par Maruscka Detmers dans Le diable au corps, de Marco Bellochio

Un artiste surestimé : David Lynch

Un traumatisme : la violence de Full métal Jacket vu à sa sortie à 19 ans, au côté de mon père qui me jaugeait du coin de l’oeil

Un gâchis : La dégringolade esthétique et spirituelle des frères Taviani, de Roman Polanski, d’Eric Rochant, de Werner Herzog…

Une découverte récente : la beauté froide des épisodes d’Heimat, d’Edgar Reitz

Une bande son : celles des films d’Eric Rohmer

Un somnifère : Douglas Sirk

Un monstre : Link, l’orang-outang voyeur et meurtrier du film éponyme de Richard Franklin

Un torrent de larmes : Les retrouvailles finales de Je sais où je vais de Michael Powell

Un frisson : le dernier en date : celui procuré par l’ambivalence de Bug de William Friedkin

Un artiste sous-estimé : Ermanno Olmi

Un rêve : ceux d’Allonsanfan des frères Taviani

Un fantasme : Figurer immobile dans un plan composé par Peter Greenaway

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16/07/2008

PREMIERE PERSONNE

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Je pense à vous, spectateurs dociles mais retors qui vous ruez du dernier Angot au prochain Ozon avec la même mine alléchée. Après ces quelques années de vaches maigres, vous m’avez enfin retrouvé, enfin reconnu : je suis le cinéma français qui sais dorénavant vous charmer. Il vous faut du Bonitzer mâtiné de Besson pour que la greffe prenne, pour que vous vous sentiez concernés, pris en compte, célébrés. Il faut vous entretenir de frigidité et de lâchetés quotidiennes, et puis aussi vous donner du plaisir cinématique, comme courir entre les buissons de roses ou sur la plage en soirée. Je pense à vous, à votre mémoire tellement facile à émousser, à vos remarques si perspicaces que nous les recensons d’avance, dans nos dossiers de presse, en italiques pour le témoignage.

Pardonnez-moi, mais je ne suis pas le seul à si mal me souvenir du temps d’avant. Je ne connais pas Franju, mais je révère Renoir parce que son nom me rappelle quelqu’un. Je mélange Eustache et Blain, prends Sautet pour Granier-Deferre, ne sais plus si Jessua vaut Séria. Tout cela est trop loin de moi, trop 35 mm, champ/contrechamp et générique de fin. J’ai laissé sans piper mot John Woo se servir de Melville et Scorsese emprunter à Bresson, parce que je suis moderne. Lorsqu’on me parle de Gérard Oury, j’ai une pensée émue pour ce plaisantin subtil qui forgea mon enfance, avant que je ne prolonge son influence en puisant chez Verneuil puis Leconte, les meilleurs baromètres à ce jour de l’audace disponible. Non je ne suis pas le seul : en Europe aussi tout est mort. Les cadavres sont entreposés en paix sous le velours qu’arpentent bouffis de morgue et donc enthousiastes, Alomodovar, Leigh, Moretti et cet Allemand dont j’ai oublié le nom mais qui est très bien lui aussi.

Il y a longtemps que je t’aime, public exigeant et cultivé, paradoxal et inquiet. Laisse-moi te tutoyer comme mes titres de films t’y invitent maternellement, laisse-moi te parler d’égal à égal. Je suis chacun des acteurs d’un Art pétri pour ton bonheur, et sans discontinuer. Je suis le producteur incisif comme l’acteur habité, le réalisateur déterminé comme le technicien méthodique. Je suis ce qui a remplacé. Je suis ce qui vient après. Je suis ce que je n'aurais jamais pensé devenir, même dans mes rêves les plus fous.

Prête-moi ta main et ne perd pas ton temps devant l’incorrigible Federico qui dans son Ginger et Fred, s’est imaginé combattre la tyrannie médiatique, quand ce sont justement les comiques du petit écran, ceux qui auparavant suaient à grosses gouttes d’improviser en temps réel des gags définitifs, qui prouvent désormais qu’ils sont de véritables metteurs en scène. Alain Chabat, Antoine de Caunes ou Dany Boon, parangons de sous-culture allusive et décontractée, savent placer leur caméra devant des mots d’auteurs, couper des plans d’une justesse inouïe après un pet ou une porte qui claque, mixer le son d’un rôt anonyme sur la face rougeaude d’un quidam innocent, et tu n’as encore rien vu.

J’aurais voulu être un danseur, mais depuis Demy, je tourne en rond parmi mes références glacées, sans le peps et l’astuce qui me donneraient vraiment des ailes. Alors j’improvise, quelques entrechats par ici, quelques vocalises là, assez pour que la fixité maladive de mes plans étudiés émeuvent ou interrogent. C’est fou, tu sais, le nombre de questions que je pose sans mégoter. J’ai fait de mes récits des galas et des interludes. Je ne m’appesantis jamais vraiment puisque je sais tout alourdir d’un sourire de connivence. Mon rythme, c'est le tien, j'aime tant que nous baguenaudions de concert.

Quand j’étais chanteur, cela ne suffisait pas à te plaire. Il a fallu que je devienne auteur à plein-temps, que je questionne la psyché, que j’inspecte les marges. Allez, tu m’as percé à jour, tu sais bien qui je suis : le Spectacle assaini, le Show culturel permanent. Les premiers à l’avoir compris sont sans doute Jardin et Moix. Quelle aisance pour sauter de la Littérature au Cinéma (tu me pardonneras les majuscules, j’ai besoin d’assises et d’ambiance), quelle maestria pour passer les barrières retardant la boîte de nuit moussante, la groupie accroupie, le billet d’avion offert négligemment dans la poche intérieure de la veste en daim.


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J’attends quelqu’un mais j’veux pas que tu t’en ailles, c’est là tout mon drame. J’ai honte de toi et pourtant tu es mon oxygène. Rend-toi compte : tu applaudis dès que je pète, tu t’évanouis dès les premiers violons, tu t’esclaffes si je fronce le nez. Sans toi, pourtant, je le sais, je ne pourrais faire la nique aux States, alors que grâce à ta bienveillance, je roule des mécaniques, enfin des noms à inscrire après Truffaut, enfin le retour du grand Paris, et quand Elton John embrasse Marion, crois-moi, je suis prêt à tout pardonner.

Je vais bien, ne t’en fais pas, je suis un cinéma affable et convivial. Je méprise les genres mais en perpétue avec componction les convenances dès qu’il s’agit d’en emprunter les motifs. Je suis avec Lioret et Giannolli, avec les Larrieu et l’Anne Fontaine, l’académisme qui pourfend, le mariage salutaire et vivifiant entre la Qualité Française presque renaissante et la Nouvelle Vague pas encore retombée. J’ai des clichés à ne plus savoir qu’en faire, des dogmes à écouler, des chœurs et des récitatifs à intercaler, le tout en numérique généreux.

Danse avec lui : un film c’est d’abord un cadeau, comme une chanson de Carla Bruni ou un roman d’Enthoven. C’est une sorte de terre-plein où tu peux t’ébattre tout en te reconnaissant, sans jamais de faille ou d’épines, juste de l’acclimatation. Mes films, c’est Nos années d’Annie Ernaux, mais sans les vrais drames ni les abandons cruels, juste des pochades douce-amères qui t’emportent et te réassurent.

J’ai toujours rêvé d’être un gangster, alors ne te laisse pas distraire par les productions d’Hollywood, quand je fais aussi bien avec mes tripes, mon terroir, mon imaginaire colonisé et référentiel. Mes truands et mes croquants sont des figures éprouvées et sensibles, heureusement rafraîchies, nettoyées, mises en ordre de marche. Bien malin qui pourrait encore y trouver la moindre filiation avec ce background un peu ringard, ces fonds secrets plus obsolètes que jamais : après tout qui encore envie de connaître Pierre Fresnay ? Qui a la moindre idée de ce que put être Delon avant Paris-Match ? Qui saura demain que Delphine Seyrig ne fut pas animatrice sur le câble ?

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Je crois que je l’aime, tu sais, ce cinéma ouvert à tout que je t’ai concocté, homologué, coupant court aux dilemmes, réfléchissant en son multi-piste, sachant provoquer les Anciens et « faire oeuvre de salubrité publique », comme le dit souvent Télérama, mon organe de presse le plus fidèle. Je l’aime cette mise en scène monoformée qui est l’assurance d’une compréhension universelle et d’un spectateur enfin interchangeable, aux goûts flexibles, à la désinvolture n’empêchant pas le recueillement.

Pars vite et reviens tard, il y aura toujours quelqu’un pour toi. Nous faisons dans tous les coins. Nous embaumons pour que, sans faillir, tu puisses, public docile mais retors, nous suivre à la trace. Nous avons de grandes ambitions, dans la lignée de Jean-Jacques Annaud, qui sut ouvrir la voie où ne manquèrent pas de s’engouffrer tous les cinéastes vénérant les chemins caillouteux en Scope. D’Espositio à Wargnier, nous voyageons, nous prenons de l’altitude, nous ne vieillirons pas moisis.

J’invente rien, tout est à disposition. Des femmes dénudés pour la bonne cause, des banlieues qui s’embrasent à point nommé, des jabots et des bas de soie repassées de frais, des lumières vertes pour réfléchir aux conditions sociales de notre temps. Des historiens aussi, qui de Jeunet à Kurys en passant par Dahan, ne manquent pas une occasion d’offrir au passé l’honneur d’être célébré. Si tu savais comme je regrette d’avoir exclu Lelouch de nos raouts, lui qui faisait peut-être mieux, parce qu’en toute naïveté, ce que nous élaborons gravement dans nos études de marché segmentées.

Ne le dis à personne, mais le cinématographe a perdu la partie. Ce qui compte, c’est que je puisse continuer à te parler. Aujourd’hui Godard a 79 ans, Rohmer 88 et les autres sont morts. Guillaume Canet est plein d’avenir. Maître du château, il parade en oubliant avec une facilité déconcertante les petits princes qui avant lui, avaient prétendu poétiser le réel. Dans les oubliettes, Carax et Rochant ont opportunément renoncé à crier. Mon académie des Césars l’a d’ailleurs certifié afin que nul ne l'ignore : Canet est un meilleur réalisateur qu’Alain Resnais.

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12/07/2008

REVERSIBILITE

Dans Ne vous retournez pas ! de Nicolas Roeg, quête vénitienne angoissante et circulaire de l'enfant perdu, dont s'inspirèrent manifestement aussi bien le de Palma d'Obsession que l'Argento de Phénoména ou le Kyoshi Kurosawa de Séance, on trouve deux séquences en montage alterné de toute beauté, toujours en raccord-mouvements.

La première lie les actes anodins et fonctionnels des parents dans leur villa à ceux de moins en moins assurés de leur fille bientôt noyée au fond du jardin. La seconde entremêle jusqu'au vertige les mouvements du coït entre Donald Sutherland et Julie Christie, avec leurs gestes d'après l'amour, lorsqu'ils se rhabillent et se recoiffent, songent et s'interrogent.

On peut y voir au gré de son humeur, aussi bien la preuve que toute velléité d'action contient en son sein son échec et sa fin, ou à l'inverse que cette perspective même n'empêche ni la tranquillité machinale de notre existence quotidienne, ni le paroxysme d'instants suspendus, qu'au contraire elle renforce.

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09:30 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : De Palma, Argento, Kurosawa, Roeg | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

01/07/2008

ABSENCE

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Ce n'est pas ce que l'on attend (une voile inespérée, un butin à piller, un corps enfin donné) qui peut nous empêcher d'être seul, c'est l'attente.
Cet instant suspendu où les possibles se pressent, où l'indistinct se rapproche, où une brume se lève, nous assure sans mal que nous sommes en train de partager, avec tant d'autres coeurs en attente, une façon d'espérer.
Puis la voile, le butin ou le corps s'installent, et nous voilà, dans leur minutieuse exploration, à nouveau sans allié.

25/06/2008

COMMUNAUTE

a3baf2ddc6da4f73fd551ef8563d012e.jpgA la fin des années 70, sort Les nouveaux monstres, film constitué de douze sketches réalisés par Scola, Monicelli et Risi. Ni le générique de début ni celui de fin ne précise ni ne répartit les paternités et l'on en est réduit aux conjectures, selon l'opinion et la connaissance que l'on a des filmographies des trois cinéastes. On s'aperçoit vite, cela dit, que cette recherche est inutile : l'ensemble des saynètes est cohérent à la fois dans sa forme et dans son propos, satire italienne effarante de lucidité sur la fin simultanée de plusieurs mondes, celui de la morale, de l'humanisme, du respect. La politique des auteurs n'a ici pas de prise, puisque ce cinéma élégamment communautaire, met certains principes intangibles au-dessus de l'éclat des styles. Tout l'inverse de Paris, je t'aime, sorti il y a peu, qui se contente d'empiler des singularités fières de leur incommunicabilité., artificiellement liées par une ville qui n'est plus qu'un alibi.

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23/06/2008

ELLE

Les exercices d’admiration ne servent à rien.
A peine à nous persuader que celui ou celle qui fascine, gouverne et empêche de fuir, garde pour un temps notre regard inquiet dans son sillage.

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Et pourtant, nous ne vivons pas uniquement avec les morts, mais avec tous ceux qu’il est impossible de saisir à la gorge, afin de connaître enfin leur haleine et leur peur. Nous sommes nés pour subir le joug d’une femme absente ou d’un homme pressé, et la concorde comme le partage ne viennent jamais qu’après, lorsqu’ils ne sont plus attendus ni même souhaités.
Juliette Binoche ne sera jamais cette icône deneuvienne, entre paraphes et parfums, que les couvertures de Gala ou de Télérama désirent avec leur habituel mépris nous vendre, car elle est avant tout l’adolescente Anna chez Carax, floue puis extrêmement précisée, chuchotante en noir et bleu, éclatant de rire avant de songer. Elle est Michèle ensuite, sur le fil, presque arrachée, et dont la danse en saccades ne peut finir sans un cri. Elle est Tereza enfin, semblable à celle que nous serrions dans nos bras pour sa première fois, celle-là même qui pleurant de plaisir, n’avait pas assez de mots pour nommer cette ombre qui déjà glissait sous la porte : l’enfance.

Juliette Binoche possède cette vulgarité bienveillante dans le rire, et cette douleur stoïque dans les yeux, qui nous la font aimer d’avance, même si son sourire capte mieux qu’aucun autre l’attention des journalistes les plus aveuglés. Elle est cette femme dont l’énigme ne se résout pas, et tous les limiers tournant bruyamment autour d’elle, pour l’aduler, et la huer, et s’en repaître, et l’aimer quand même, tournent pour rien ; Binoche est à la fois la Julie de Kieslowski et l’Anna Barton de Malle : veuve, couverte d’hommes, seule à jamais. Elle démontre, s’il en était besoin, que le cinéma est bien cette entreprise thaumaturgique qui nous fait prendre les soubrettes et les souillons pour l’Eternelle Sophia, jusqu’à se persuader que celle-ci réside en nous, comme Grémillon d’ailleurs n’a jamais cessé de l’affirmer (mais qui peut bien perdre son temps à écouter Grémillon ?). La Femme est une instance intérieure et ses multiples avatars n’existant pas davantage que le rêve d’un autre.

Lorsque Juliette Binoche se met à parler lentement, en appuyant sur les nasales d’une lèvre légèrement enflée, il n’y a plus à tergiverser : elle est ensemble, et jusqu’au vertige, la naïve petite polonaise devenue icône médiatique, le garçon manqué tout à sa joie de se savoir impudique, la femme d’affaire se troublant en mère dévorée. Je ne connaîtrai jamais le son de sa voix lorsqu’elle est enrhumée, l’odeur de sa peau lorsqu’elle est impatiente, les reflets sur son cou quand il pleut, et cependant cette fille filmée, aussi futile, aussi exaspérante, aussi profonde que tant d’autres, me semblera toujours vraie. Elle est dans le vrai, sans effort ni nuance, avec excès, obscénité même, alors que nous cessons de soulever avantageusement le coin des tapis, de scruter avec la pire vanité leurs motifs et leurs dessins. Elle a cette insouciance retenue qui se moque de tous les leurres du filigrane.

En somme, il n’y a pas de quoi pavoiser. Comment se défaire d’une emprise que l’on a réclamée puis cultivée ? La regarder à la télévision ? La croiser dans un festival au bras d’une quelconque ordure post-moderne en frac ? Voilà certainement ce qui pourrait l’avilir, la polluer, la faire chuter de la statue de Pauline, bouleversante, blanche et cernée, jusqu’à la débrouillarde Juliette B., comédienne. Mais l’arrière-monde veille. Il n’attend qu’une seconde d’inattention, c’est-à-dire vingt-quatre images d’affilée, pour nous agripper, nous retourner, nous livrer une fois encore à ces Mères qui rôdent, infiniment enveloppantes. Ce n’est pas pour rien qu’elle s’est déjà appelée trois fois Anne, chez Carax, Malle, Mighella (quelle descente !).

Je la vois de films en films, refaire patiemment les mêmes gestes, ses bougies à la main pour détailler Rembrandt ou les fresques d’une église, sa précipitation lors de batailles de mousse à raser ou de polochons, ses rires pour rien (Juliette Binoche ne rit jamais à bon escient), ses sourcils à peine froncés quand elle est folle de rage impuissante, son regard sombre et embué, embué comme personne avant elle, se ce n’est Falconetti peut-être, ou Donna Reed. Des vignettes de Leconte au chromo de Kurys, de la subtilité de Chantal Akerman aux sketches de Danielle Thompson, du cinéma malencontreux de Gitaï au brouillon mystique de Ferrara, de l’insignifiant Quelques jours en septembre jusqu’aux pensums verbeux d’Assayas ou de Klapisch, qui dégorgent à gros traits leur moraline, elle est toujours inconnue dans la lumière et dans « son meilleur rôle depuis longtemps », tout à la fois aînée et cadette, proie et traqueuse, drôle et renfermée. Admirable.

10:40 | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : Juliette Binoche, Léos Carax | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

20/06/2008

EXULTATION

Film porno. Le principal reproche que l'on peut (souvent) leur faire, c'est de montrer la mécanique des corps plus que leur exultation. La pornographie devient ainsi non pas le comble de l'érotisme mais sa négation. Je plaide pour une pornographie érotique : des ombres, du trouble, de la semence et des odeurs.

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Etre tenaillé par la crainte de l'esprit de petitesse, c'est désormais un luxe, et c'est le début de l'aspiration à la hauteur. (Pierre le Vigan, Carnets)

09:21 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Murnau, Pierre le Vigan | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

17/06/2008

ARRIERE PENSEE

A regarder brièvement hier soir l'éprouvant carrousel de l'association Jeunet/Caro, pétomanes et enlumineurs de premier choix, soit La cité des enfants perdus, on ne pouvait s'empêcher de remarquer que ces tribulations d'une fillette et d'un grand type maladroit avaient un air de déjà-vu, très comparables en effet à celles dépeintes dans le Léon de Besson.

Plutôt que de s'inquiéter de cette pédophilie d'Epinal plus navrante que dangereuse, il fallait peut-être voir ces duos comme l'illustration gauche et pesante des relations que ces cinéastes mal dégrossis entretiennent avec leur public enfantin, mélange de séduction grossière et de violence insidieuse, fatras alternant les boniments mortifères de méchants loups en peluche et les déambulations ennuyeuses entre les références en toc.

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16:55 | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : Luc Besson, Marc Caro, Jean-Pierre Jeunet | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

13/06/2008

"Ne dites pas à maman que je suis un phénomène"

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En dehors d'apporter une pièce de plus aux choux gras du syndrome post-11 septembre, ne serait-ce qu'en utilisant ce plan ouranophobique désormais rituel, Phénomènes ne fait que décliner (la phrase pourrait s'arrêter là tant le film répète ses figures jusqu'à l'ennui profond) l'habituel thésaurus hollywoodien, n'utilisant certaines entités (les Autres, la Nature) qu'à la seule fin puérile d'améliorer les conditions d'existence d'une cellule familiale en cours de désintégration. L'utilitarisme est un dieu et le cinéma son plus sûr dévôt.

A la différence des productions courantes toutefois, les plans ne sont pas saturés d'amorces explicatives mais au contraire engorgés d'une incertitude infantile dûment scénarisée, ce qui finalement ne change rien à l'affaire : aucune progression, aucune régression, aucun parcours en somme, ne sont ici proposés ; semblable au Munich de Spielberg, ce film aux catastrophes inédites, dont la seule raison d'être est justement ce caractère inédit, ne sait que faire diversion entre deux carnages, changer de décor mais jamais d'axe au profit d'exécutions méthodiques, toujours plus élaborées mais jamais mises en perspective ou en contradiction.

Quant à filmer le caractère anxiogène du vent, on indiquera au petit Shyamalan de se rapprocher des oeuvres du grand Argento, car il ne suffit pas de dissimuler un hélicoptère hors-champ pour donner aux bourrasques secouant les branches de la sauvagerie, il faut encore parvenir à inquiéter durablement, c'est-à-dire discriminer dans le champ d'une séquence, ce qui ne bougera pas de ce qui s'agite déjà trop, ce qui se couche d'un coup de ce qui résiste longtemps.

A nouveau un protégé des Cahiers qui ne réussit pas sa mue : certains parrainages sont décidément bien encombrants.

14:35 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : Night Shyamalan | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

10/06/2008

FEMME PERDUE

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Il n'est rien de plus douloureux que de perdre la trace d'une femme.

29/05/2008

FOIRE A TOUT

En vrac, quelques perles :

Le cinéma tourne en rond mais sa vitesse malgré l'habitude nous grise encore, c'est dire où nous sommes tombés, engainés d'absences de toutes sortes.
La Présence pourtant, c'est à deux pas, sans complications ni affèteries inutiles, encore faut-il oser s'y confronter.
Il y a des évidences qui à chaque fois qu'elles sont énoncées, émeuvent par le scandale qu'elles recouvrent sans bruit, qu'elles étouffent de banalité ; des évidences qui à bien y regarder pourraient tout aussi bien s'avérer fausses et nous plonger alors dans la perplexité la plus inopérante.
Car au fond, rien n'est vrai puisque chacun a ses raisons et qu'aucun Bien ne ressort de la floraison des motifs.
Le brûlant strip-tease de la Femme Fatale n'existe pas plus que le velléitaire Magicien d'Oz : nous dormons.

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27/05/2008

PARADOXES

Ce que l'un voit, l'autre le néglige et ce que celui-ci croit avoir imaginé, celui-là l'entretient.

Mille fois sertie, l'image s'échappe ; infiniment volatile, la forme s'ancre.

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15:05 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Bong Joon-Ho; Brian de Palma | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

26/05/2008

INSTANTANE

L'odeur des carreaux froids et les feux de janvier
éloignent les chimères. La guerre a commencé
aux écuries qui sentent la pastille de vin.


(Michel Marmin, inédit)

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Lorsque le monde ne connaît plus de frontières et que les lieux deviennent arbitraires, le mot "Heimat" ne rend plus la notion de lieu, mais celle de temps. Si le cinéma ne peut arrêter le temps qui passe, il peut discourir à son sujet. Le cinéma peut être une “Heimat”.

(Edgar Reitz, auteur de la trilogie Heimat)

10:38 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Ermanno Olmi, Edgar Reitz, Michel Marmin | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

20/05/2008

EMPHASE ET MELANCOLIE

A quel moment, la machine a-t'elle commencé à se gripper ?

Chaque matin était érotiquement semblable au soir de la veille ; la brise fraîche, tout juste parfumée, était la même des semaines durant ; tous les mois après Mai, les oiseaux s'éclipsaient derrière l'érable, sans un bruit de trop. A défaut des lignes de ta main que j'ai jamais su lire, je m'étais attaché des années, sur le duvet en lacis de ton épaule, sans trop d'astuces ni de chiqué, à réinventer ta vie sans que tu en doutes, agrémentant de sentiers de hasards, de chemins de contrebande, de venelles tentantes, les spirales blondes d'un destin facile. Qui a glissé en premier ? Qui le premier a surpris ses plaies en train de se rouvrir, à grands renforts de cris perçants et d'éclats de bois mort ? Qui s'est empressé de nourrir à nouveau ses spectres, à l'aise au milieu de leurs râles, ceux qu'il avait tant craint d'oublier ?

Le Mal est avant tout un souvenir qui s'éteint, avec sa souffrance devenant indistincte, quand une peine encore vive, dont la précision des détails tout à la fois crucifie et rassure, n'est que du mauvais temps. Je vois encore le rose sous le fard et l'iris sous la taie, je sens encore la tendresse de ta peau sous les couches de suie et les années mortes.

Lorsque ces images deviendront vagues et ces formes confuses, alors seulement commencera le passé.

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