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13/05/2008

L'ANTI-JULES ET JIM

Godard, la verve et la hargne ; Truffaut, le mièvre et le charme : le second marqua une seule époque quand le premier choisit de se méfier de toutes les autres. A l'un, la reconnaissance du ventre, à l'autre la défiance du mausolée.

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Bande à part, l’un des plus beaux Godard, encore dans les nuances du gris – et de son lieu électif : la peinture, mêlée d’ombre claustrale, de gravats et de pluie.

Ces mots qu’au vent noir je sème / Qui sait si vous les entendez. Mais rien ici et là n’a été dit pour être entendu ni compris. Comme un qui enverrait des roses à ses souvenirs.

Deux hommes et une femme : constellation dépourvue de ciel ; contre-temps : toujours un coeur qui manque à la mesure. Si l’on en faisait un temps à part ? si on ne se léchait plus la pomme ni le cul ? si on transposait ces coups de langue ? si on ne sublimait pas pour autant ? si on vivait par procuration ?

Ronde tête à couettes d’Anna Karina, lors de la magnifique séquence du cours d’anglais. Lucide et démodée, elle porte en elle (et les porte de la plus pessoenne des façons, c’est-à-dire sans souci d’aucun passage à l’acte) tous les rêves du monde ; et l’on entend la voix impersonnelle du professeur où le Roméo de Shakespeare cherche un poison en vers de onze syllabes pour rejoindre Juliette
. (Jacques Sicard)

21/04/2008

PEEP SHOW

Avant de prétendre à l'épiphanie d'une rencontre, il vaut mieux s'assurer de la réalité de sa propre condition ; dans cette attente, il est loisible de regarder.
On n'est jamais que le spectateur de ce que l'on ne peut briser.
C'est aussi en cela que l'Amérique (ou Hollywwod, ou le libéralisme) nous paraît invincible, donnant trop à voir pour nous laisser la moindre prise, élargissant tant notre champ de vision qu'il devient impossible, face à elle, d'habiter le moindre champ de bataille, ruinant toute dialectique par le règne des personnalités multiples.

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15:56 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : Coen, Ceylan | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

11/04/2008

RECLAME

Le tenancier de ce blog, pour des raisons obscures mais en grande partie professionnelles, se doit de quitter la France pour Chicago et pour une semaine.

Il en rapportera d'impérissables choses vues et de savoureuse piques anti-américaines qui font en général la joie de ses lecteurs les moins regardants, une dizaine de photos à contre-jour du meilleur effet, et souhaitons-le, une plongée sans concession dans quelques salles de cinéma underground.

Pour supporter cette absence, ceux-ci pourront d'ailleurs prolonger leur lecture en tentant par tous les moyens de se procurer son petit essai, qui vient de paraître chez Alexipharmaque : "Le cinéma ne se rend pas".

Pour le reste, tout s'écroule et afin de ruiner même les ruines, il ne reste qu'à construire, comme le suggérait Jarry, "des édifices bien ordonnés".

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07/04/2008

FENETRE MODERNE

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L'Influent : -Rendez-vous à l'évidence, vous êtes incapable de regarder avec simplicité. Il vous faut toujours une distance, ou au contraire un envoûtement. Vous êtes dans l'impossibilité technique de croiser un regard, y compris le vôtre, car toujours en retard d'une vision, dans l'impossibilité de participer. C'est cela, en somme, être réactionnaire, demeurer dans l'incapacité d'une rencontre, en premier lieu visuelle, parce qu'il vous faut d'abord ressasser celles qui n'ont pas eu lieu. Hors du détachement ou de la fusion, vous restez apeuré. Que craignez-vous donc dans la modernité ? N'a-t'elle pas le pouvoir, enfin, d'aplanir ce qui heurte ?

Le Réactionnaire : -Au moins, laissez-moi lire. Ce sera ma façon de vous tourner le dos.

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15:15 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : Koepp, Magritte | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

31/03/2008

FRONTIERE

"Vous êtes formidable, vous croyez que les gens sont tout bons ou tout mauvais ? Vous croyez que le bien, c’est la lumière et que l’ombre c’est le mal ? Mais où est l’ombre ? Où est la lumière ? Où est la frontière du mal ? Savez-vous si vous êtes du bon ou du mauvais côté ?" (Dialogue entre Pierre Larquey et Pierre Fresnay. Le corbeau, Henri-Georges Clouzot)

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Localiser la frontière du mal n'a littéralement plus aucun sens, quand il suffit de changer d'angle pour avaliser au grand jour ce que l'on refusait jusqu'alors, ou rejeter dans les ténèbres ce à quoi l'on s'identifiait.
Derrière les gloses définitives et sous les principes intangibles, se tapit toujours un cadavre, froid, puant mais bien reconnaissable, celui que nous portons en nous, qui atténue chaque déconvenue tout en ruinant l'espoir d'échapper à sa présence.

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10:15 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : Clouzot, Sidney J. Furie | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

27/03/2008

STATUES DE SEL

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Quand saurons-nous déjouer ces pièges et ces tristes ruses ?
Quand accepterons-nous l'idée qu'il ne faut en aucun cas se retourner, que les pleurs, les cris et les chuchotements n'ouvrent que des gouffres, que le regard croisé, attendrissant d'ingénuité, attendrissant de perversité, n'est dirigé que pour soumette ?
Quand réaliserons-nous que pour une vision de plus d'Eurydice, une simple image, Orphée peut crever, et que toutes ces poupées de chair, sans mémoire ni affect, ne nous veulent en fait RIEN ?

09:40 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : Clouzot, Tourneur | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

26/03/2008

PLIS

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D’ailleurs en suis-je descendu,
De tout ces jeux de transparence,
Ces fruits dans les plis des tissus,
Qui balancent ?


(Francis Cabrel, La robe et l'échelle)

15:40 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Francis Cabrel, Salvatore Samperi, Merci Léa | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

25/03/2008

LA BORDURE DU CADRE

Pourtant il lui fallait encore parler, d'abord pour empêcher un effrayant silence, et aussi parce qu'en défendant ces idées qu'il avait rencontrées et qui convenaient si bien à ses vices et à ses faiblesses, il défendait sa peau. (Pierre Drieu la Rochelle, Le Feu follet)

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Une fatigue de littérature. Si forte, qu’on doit s’appuyer au mur. Non, à l’image du mur. Il n’est pas d’appui plus doux pour le dos, plus accueillant que le cadre d’une image. Où parfois, comme ici, tout s’ordonne, histoire comprise, pour attirer vers le repos de ses bords.

Une fatigue de matin, quand le bleu colle aux vitres comme une bouche ou un aboiement. Quand tout reste à faire et d’abord, le plus nul. Qu'accusent les voix, les corps, l'ordinaire de la présence humaine. S'en tenir à soi, sans amour pour soi. Il n'est d'ailleurs amour que de la pensée.

Pensée-système ou pensée-Shéhérazade, aux yeux fermés, faiseuse d'anges ; pensée sans personne, ritournelle et ronde ; roue monochrome, qui tout voit sous les aspects du cauchemar ou du conte de fées. Sa violence qui à bout de fictions un jour se retourne contre elle, est compassion, fraternité, don. Celui de la phosphorescence du feu follet, celui de cette absence de corps attendue dans le suicide. Le don, définitif, de la bordure du cadre.
(Jacques Sicard, Le Feu follet de Louis Malle)

17/03/2008

LA TRISTE OPACITE

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Magnifique, total et solitaire, tel
Tremble de s'exhaler le faux orgueil des hommes.
Cette foule hagarde ! elle annonce : Nous sommes
La triste opacité de nos spectres futurs.
Mais le blason des deuils épars sur de vains murs,
J'ai méprisé l'horreur lucide d'une larme,
Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l'alarme,
Quelqu'un de ces passants, fier, aveugle et muet,
Hôte de son linceul vague, se transmuait
En le vierge héros de l'attente posthume.
Vaste gouffre apporté dans l'amas de la brume
Par l'irascible vent des mots qu'il n'a pas dits,
Le néant à cet Homme aboli de jadis :
"Souvenir d'horizons, qu'est-ce, ô toi, que la Terre ?"
Hurle ce songe; et, voix dont la clarté s'altère,
L'espace a pour jouet le cri : "Je ne sais pas !


(Stéphane Mallarmé, Toast funèbre)

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11:40 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Mallarmé, Bava, La femme invisible | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

06/03/2008

OURANOPHOBIE

La profusion de ces plans d'individus saisis par ce qui les surplombe en contrechamp n'est pas seulement le reflet d'une Amérique hantée par le fantasme de la punition divine ou l'anxiogène souvenir de tours effondrées.
Quels qu'en soient les thèmes et les motifs, cette récurrente figure de style assigne aux personnages comme aux spectateurs leur place : en deçà.
En deçà du récit qui les dispose comme des pions, de la fiction qui les ordonne comme des faits, de la technique mirobolante dont ils sont les faire-valoir ; en deçà de tout ce qui les assujetit pour leur bien, c'est-à-dire pour empêcher leur corps d'exulter à contre-temps ou leur esprit de prendre une distance qui soit autre que circonstancielle.
Définitivement sous le joug chatoyant des formes sidérantes, la seule place qui leur soit, et qui nous soit, réservée.

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(Une manoeuvre malencontreuse et non une envie subite de table rase a fait disparaître les notes de l'année 2008)

17:30 | Lien permanent | Commentaires (6) | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

03/12/2007

LE RÉEL DÉCHIRÉ

"L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, des frères Lumière – l’effroi suscité chez les spectateurs d’alors – conséquence d’un puissant effet de réalité ? – plutôt celle d’un déchirement de la réalité – d’où surgit l’inconnu – il y a un dépaysement inhérent à l’image cinématographique – ce dépaysement est tout de suite là, dans le premier cadre filmé, quel que soit le degré de familiarité de son contenu – la reproduction technique ne conserve pas – non seulement elle génère une absence des choses reproduites – mais tout se passe comme si la fréquence des vingt-quatre photogrammes, la subtile vibration de leur rythme circadien entraînait l’affleurement d’une ou plusieurs autres dimensions – le réalisme constitutif du cinéma n’est pas documentaire, il ne témoigne ou ne confirme rien des apparences ni de leurs sens ; il est quantique – emprunt ou abus de langage, qu’importe, pour dire ce feuilleté d’états parallèles qui à la faveur de la projection crèvent la surface quotidienne, sans causer trace ni plaie, à la façon d’un stylet vénitien – qui, parce que réel, exclue la métaphysique et la magie au même titre que l’utopie et le rêve – qui soutient, au sens le plus matériel de fondations, ladite surface, tout en la contredisant point par point." (Jacques Sicard)

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Yi yi, d'Edward Yang

13:40 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : Sicard, Yang | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

29/11/2007

FILIGRANE

"La plupart des réalisateurs et les trois quarts des gens qui recoivent des récompenses à Berlin ne manient la caméra que pour exister, et pas pour voir ce qu'on ne peut pas voir sans caméra. De même qu'un scientifique ne peut pas distinguer certaines choses sans microscope. Ou qu'un astronome ne voit pas certaines étoiles sans téléscope". (Jean-Luc Godard, Die Zeit, entretien de Novembre 2007)

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La captive, de Chantal Akerman

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The Grudge, de Takashi Shimizu

10:35 | Lien permanent | Commentaires (11) | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

26/11/2007

CHOSES PUBLIQUES

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Lured, de Douglas Sirk
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En cas de malheur, de Claude Autant-Lara

La modernité, c'est la pornographie de chacun intégrant l'érotisme de masse.
C'est le plaisir accepté lorsque reproductible, honoré puique expliqué, promu parce qu'éventé.
C'est le bien pour tous, ou rien.
La modernité, c'est la piteuse actrice pour adultes, au regard neutralisé, qui se déclare amoureuse face caméra, plus obscène alors que dans une quelconque partie, filmée ou non.
C'est l'échangiste interrompu par la Bourse sur son portable, et remettant son échange à plus tard.
La modernité, c'est l'hésitation devenue taboue, le retrait hué et le filigrane spectaculaire.
C'est l'explicitation intensive de toutes les esquisses, le nettoyage ministériel des ambiguïtés, l'éclairage Philippe Stark de l'alcôve.
C'est le sex-toy au vingt-heures et Brisseau devant la justice.

10:10 | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : Jean-Clause Brisseau, Clara Morgane, Sex-toys | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

20/11/2007

CAPITALISME ?

Je vous propose aujourd'hui un texte de Jacques Sicard sur "Les promesses de l'ombre" qui pointe la dernière mutation à l'oeuvre chez Cronenberg :


Longtemps, l’homme de Cronenberg eut quelque chose du faune : poitrine glabre et cul de bouc ; sa mutation, limitée à l’organique, maintenait fût-ce péniblement le même dans l’autre, conservait une dissemblance essentielle entre eux et d’abord par le moyen du langage. Longtemps, la phrase de cet homme ancien, comme n’importe quelle phrase, s’écrivit à côté des choses, fausse jumelle, même au comble de sa banalité, c’est-à-dire à son degré le plus haut d’intimité avec elles. Il n’était pas, ce fendu, ce divisé, cet homme au rat, commode à vivre.

Mais la politique carnée de l’auteur de Faux semblants, parce que politique, devait fatalement recouper un jour la gestion fanatisée des affaires, et ainsi passer de la mutation physique à la transparence totale, à la libre circulation de toutes les qualités à travers tous les états unifiés de l’être (par exemple, non pas le bon et le mauvais, qui est tension, mais le bon dans le mauvais ou l’inverse, qui est collaboration) bref, une sorte de capitalisme ontologique ;

passer du mot qui « est la mort de la chose » au tatouage qui l’exalte, à la peau comme page d’écriture, à la peau vivante comme page d’écriture non-symbolique, autrement dit qui ne la brûle pas, ne la brûle plus, mais dont la gravure vassale au contraire fait la publicité de l’empire du corps ; passer de l’homme au rat au roi des rats.


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Les promesses de l'ombre, de David Cronenberg
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Photographie de Jean-Baptiste Mondino

09:40 | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : Cronenberg, Jacques Sicard, Mondino | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |