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23/09/2010

CAVALE

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Il faut bien comprendre que pour ceux qui sont nés dans les années 70, la vie n'a pas été rose tous les jours ! Quitter l'enfance avec Mitterrand, être adolescent sous Séguéla, devenir adulte malgré Luc Besson au cinéma, Alexandre Jardin en librairie, Bernard-Henri Lévy partout ailleurs, demandait un effort constant, parfois même une certaine rectitude morale, pour ne pas se laisser entraîner c'est à dire sombrer. Pour ne pas devenir un requin branché durant les années 80, un salaud fun la décennie suivante, un relativiste débonnaire aujourd'hui ; pour ne pas dégobiller à longueur d'années les préceptes de plus en plus insistants de transparence, d'égalitarisme, de tolérance et de festoiements obligatoires. Houellebecq a sans doute tout dit de l'imposture et de la nocivité de ceux qui n'ont eu de cesse de tout saccager avec le sourire, mais pour ceux qui ont eu vingt ans au tout début des années 90, Houellebecq n'existait pas ; pour ne pas sombrer, il y avait L'Idiot International. Ce n'est alors sans doute pas un hasard si la première fois que j'ai croisé Arnaud Le Guern, dans l'éphémère revue Cartouches à la fin de ces années-là, je m'efforçais de taper sur un Jardin (Alexandre) pour mieux en célébrer un autre (Pascal), tandis qu'il se lançait dans une diatribe de haute volée contre Didier Daeninckx qui dénonçait à l'époque (sans doute avec beaucoup d'émotion) le « complot rouge-brun » au sein de L'Idiot. C'est d'ailleurs le ton de ce journal incendiaire que je retrouvais quelques années plus tard, d'abord dans la Stèle pour Edern du même Le Guern, hommage fasciné d'un écrivain pour l'un de ses maîtres, pour une liberté de penser et d'écrire bien anachronique ; puis dans Cancer !, revue qui retrouvait le goût de l'invective et la réjouissante absence d'allégeance aux soucieux démocrates comme aux abjects extrémistes, à laquelle il donna de beaux textes. Nous nous sommes croisés une seconde fois (toujours sans nous rencontrer) il y a quelques années, cette fois dans La Revue du cinéma. J'y égrenais des souvenirs de cinéphile amoureux, et lui au fond ne faisait pas autre avec ses « Héroïnes », portraits d'actrices magnifiques, c'est-à-dire magnifiées par ses mots. Ces convergences diverses suffisent sans doute à expliquer pourquoi j'étais particulièrement impatient de découvrir Du soufre au cœur : avec l'amour des femmes et la laideur du monde comme chevaux de bataille, prétextes aux envolées rythmiques, aux insultes grandioses, aux déclarations insensées, son attelage ne pouvait que se diriger vers le drame intérieur, c'est-à-dire le roman.

Du Souffre au coeur. Le programme qu'évoque joliment le titre s'avère d'une grande simplicité, ce qui n'est pas sans conséquences bouleversantes : « je bois pour oublier l'immonde et pour me souvenir du sourire des jeunes filles », nous explique un homme en cure de désintoxation au Val de Grâce, qui ne peut oublier une femme mais en rencontre néanmoins une autre. Les sourires de jeunes filles finissent toujours par se ternir, c'est d'ailleurs peut-être pour cela qu'on les guette, qu'on les entoure de mille précautions, qu'on les vénère jusqu'à la folie. Il faut bien s'en enivrer puisqu'il s'éteignent. Les sourires, on ne peut guère que s'en souvenir en effet, parce que sur le coup, tout entier dans la fièvre et la douleur, on les voit sans les voir, baumes inconscients, bonheurs furtifs : les jeunes filles sont toujours plus belles dans l'écrin de la mémoire, c'est là qu'on peut le mieux les déshabiller, les sortir de la gangue du contexte, ce contexte qui nous les a fait connaître mais qui peu à peu finit par les gâcher, les froisser, les diluer. Le contexte, c'est le présent, c'est la souffrance, celle de l'amour jamais assez haut placé, celles du côtoiement des autres toujours plus enjoués, le présent c'est « l'immonde ». Et « l'immonde » c'est cela : « la négation permanente de toute beauté, les silhouettes kärchérisées, la chasse aux excès, la parole sous cellophane, la parole dévitalisée... ». Cependant la jeune fille renaît toujours. Alors bien sûr ce roman n'est pas comme l'optimiste quatrième de couverture nous l'assure, « l'histoire d'une chute et d'une rédemption », mais il nous parle bien de renaissance, celle-ci comme chacun sait restant néanmoins le plus court chemin d'une mort à une autre. Renaissance, parce que dans le va-et-vient  incessant entre la vie des souvenirs et le surplace mortifère du présent, Le Guern parvient à déployer ce qu'il nomme son « art de la fugue ». Si de nombreuses manières le présent de plomb enlève au narrateur le ressort de son écriture ( « Au Val de Grâce, les mots ne sont pas à la fête. Passés par les armes des rêveries perdues, des espérances démantibulées ») et met à mal ses bonheurs de style (« J'allais accoucher d'une phase merveilleuse, Jevoitou m'interrompt »), dans cet univers hygiénique et bien rôdé, réplique du monde sinistre dont les hérauts se flattent d'être « à l'écoute du siècle, de ses impératifs de gaieté factice, d'entrain à haute valeur ajoutée », dans ce microcosme hospitalier, malgré tout, de multiples possibles peuvent naître.

Aucune déprime complaisante ici, pas d'autofiction pleurnicharde ou de journal ennuyeux, juste le fil des jours qui précèdent ce moment, quand la jeune fille renaît une fois encore. Et c'est bien elle qui engendre ce rythme endurant, ces mots qui soudain cognent, ou se mettent à glisser, ces phrases altières et puis syncopées. « Djamila sur moi, j'étais en cavale » : au détour de cette phrase faussement anodine, tout est dit, la présence d'une femme pour mieux prendre congé, son sourire sur nous la nuit. Alors le lecteur, suspendu aux remémorations fiévreuses d'un écrivain qui perpétue sans doute le dandysme de Laurent et la verve de Blondin, mais surtout la nostalgie enfantine, à la fois malicieuse et mélancolique, de Vian, le lecteur pour quelques temps, oublie ce que devient la littérature, ce que deviennent les jeunes filles, ce qu'il devient. Il se laisse prendre au jeu de cet écrivain qui survit, qui insiste, qui surtout s'obstine à rêver sous le regard des matons qui passent, perdu à jamais dans le fouillis d'un panthéon en désordre, aussi beau et démodé qu'un jardin anglais.

(Texte paru dans Le Magazine des Livres Juillet-Août 2010)

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20/09/2010

CHIENS

« Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s'étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j'en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L'admirable, c'est qu'ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu'inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols. Et j'ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d'ordre. C'est la haine qu'on porte au Bédouin, à l'Hérétique, au Philosophe, au solitaire, au poète. Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m'exaspère. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton. »

(Extrait d'une lettre de Gustave Flaubert à George Sand - 12 juin 1867)

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02/09/2010

REPRISE

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Les films tels des fluides s'échangent, se complètent, se corrigent. Ils permettent à la fois de pleurer sur le passé et de voir venir. La déception que l'un provoque se voit bientôt adoucie par l'énergie qu'un autre engendre. La joie que celui-ci procure est déjà entamée par la peine que celui-là cause. Le panoramique écourté ici se verra longuement détaillé là-bas ; l'intense visage un jour contemplé se voit plus tard honteusement barbouillé ; le silence heureusement préservé d'une séquence est déjà à la merci du tumulte de celle lui rendant hommage.

Le plan fixe des Coen a beau mêler l'espérance et le drame (malgré le sourire de la jeune femme, le colis est bien là et bien encombrant), il suffit d'un peu de recul et d'un peu de temps, il suffit tout simplement d'un autre film, pour que la menace se dissipe, mais également, car tout se paie, pour que l'espoir d'un autre possible se noircisse : chez Nuri Bilge Ceylan, le paquetage désormais défait assure d'une quiétude relationnelle on ne peut plus banale : il ne contenait que quelques affaires de plage et non les reliefs morbides d'un meurtre insensé ; le champ élargi assure qui plus est d'une voile. La jeune femme toutefois tourne le dos et il est vraisemblable que son regard attentif fasse désormais partie du passé.

Les films finissent toujours par se communiquer leurs humeurs, ternir ce que l'on tenait pour éclatant, apaiser l'effroi.

Le temps ne détruit rien ; il émousse cependant et c'est très bien comme ça.

11:02 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : coen, barton fink, nuri bilge ceylan, climats | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

13/07/2010

PAUSE

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A qui n'a pas subi sur lui
Cette caresse,
A qui n'a pas touché du doigt
Cette herbe épaisse
Qui frissonne et se courbe
Comme avant
Mais ces trous sont ses yeux
Par où passe le vent

Et tout ceci finit par m'être indifférent.
Peut-être disparaître
Dans le pli du néant,
D'avoir été ensemble,
De n'être plus
Que ce qui dans les larmes
Et dans l'eau se dilue

(Gérard Manset, A qui n'a pas aimé)

30/06/2010

ENTRE LE CIEL ET L'EAU

Ce qui soutient la foi, c'est le doute. Aborder un roman, c'est aussi le remettre en question. Il en est des critiques littéraires comme des personnalités, certaines pleines comme un oeuf, cartésiennes et conquérantes, n'ont pas assez de place pour se mettre en scène et servent en général un discours univoque ; d'autres, hasardeuses et ramifiées, en déséquilibre constant, finissent par toucher le coeur même du sujet, par le révéler.

A une saine distance de l'agitation médiocratique, il m'a semblé intéressant de livrer ici, dans le désordre de leur association, les intuitions et les interrogations également profondes d'une lectrice autour de La possibilité d'une île, roman magnifique dont elle aborde en passant, sans sérénité inopportune, quelques gouffres. Bienvenue dans le labyrinthe.

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Les têtes de chapitres, en Daniel1,1, Daniel1,2  Daniel1,19 ...ou Daniel24,1  Daniel24,2  Daniel25,15  (etc)  sont visuellement très connotées. On pourrait citer un passage du livre de Houellebecq, préciser la source exactement, ce faisant à la manière d'un chapitre de la Bible, et c'est une sensation trouble et forte.
En dépit du détachement constant de Daniel1 au sujet de cette secte des élohimites ("Je n'avais jamais entendu parler de ces conneries" Daniel1,9), l'accumulation de termes connotés active de la même manière nos esprits ductiles (ou bien c'est que je suis - encore ? - un minimum conditionnée à réagir à certains termes). Puis Daniel... (dans la fosse aux lions ?).

Esther, Marie... voire un Vin(gt)cent qui distribuerait les bienfaits.  La temporalité qui comprend les différents récits nous est aussi une durée familière : environ deux mille ans (elle est évoquée une fois  : "Je ne comprenais pas ce qui lui faisait penser que cette histoire vieille de deux millénaires, concernant des humains de l'ancienne race" Daniel25,17). Certes Houellebecq n'emploie pas le mot Apocalypse, mais invente des moments effrayants comme La première Grande Diminution, le Grand Assèchement (qui se connote ensuite tout autrement de lui-même en lisant ceci : "Le Retour de l'Humide sera le signe de l'avènement des Futurs" Daniel24,9),  la double explosion nucléaire aux pôles etc.
Je cherche encore mon chemin. je ne sais si cela court parallèlement/inversement ou en désordre par rapport au récit biblique, je cherche. Ce ne sont peut-être que des emprunts, des ponts intellectuels et spirituels.
 
L'image du Père (le premier prophète a soixante cinq ans  - Daniel1,10 -,  il est assassiné) est utilisée à des fins de propagande, son Fils caché ("visage aigu, intelligent, un regard étrangement intense, presque mystique" Daniel1,10) joue de leur miraculeuse ressemblance et devient le Père, il devient enfin le Créateur reconnu qu'il n'avait pas réussi à être auparavant et oeuvre avec Savant à concevoir ceux qui deviendront les Futurs.
(Savant, Humoriste, Flic ... Zinoviev, Les hauteurs béantes ?)
(Flic, je rêve ou Houellebecq s'est payé le Jérome Prieur de Corpus Christi ?)
 
C'est Isabelle qui pourrait être la "mère" de la Soeur Suprême ? (ou Susan mais uniquement par homophonie)
 
Cet enchâssement - partiel - des commentaires de Daniel24 puis 25 sur le récit originel (originel à double titre) de Daniel1 est très troublant aussi, il sourd à partir de quelques mots du début : "Je ne souhaite pas vous tenir en dehors de ce livre ; vous êtes, vivants ou morts, des lecteurs"  -vous, lecteurs, l'adresse est sans ambiguïté - laquelle phrase naît de la page précédente consacrée à Harriet Wolff (la fable symbolisait selon elle "la position de l'écrivain qui est la mienne").
Fâcheux incipit qui pose ce livre à venir comme une métaphore de... tout livre ? Et je trouve Daniel1-Houellebecq très finement second degré en faisant de ce meurtre aux motifs profondément classiques  (jalousie/passion/oedipien ou les trois ?), de même que tout bon livre s'appuie sur ce type de motifs simples -  ce crime crée une rupture et devient le point de départ de son désir de consigner par écrit le récit de sa vie : "Je compris alors pourquoi les éminences grises, et même les simples témoins d'un événement historique dont les déterminants profonds sont restés ignorés du grand public, éprouvent à un moment ou à un autre le besoin de libérer leur conscience, de coucher ce qu'ils savent sur le papier." Daniel1,18.

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La métaphore de "la position de l'écrivain" ce serait donc que tout livre est fait d'accidents, d'événements majeurs (de bifurcation écrit-il une fois jusqu'à  "L'homme allait bifurquer ; il allait se convertir" Daniel1,27), du regard croisé des autres, les lecteurs, et donc de lectures et de commentaires ?
Tout livre serait fait aussi (en cela il est paradoxalement traditionnel) de mensonge : "le mensonge m'apparaissait à présent dans toute son étendue (...) et Vincent avait raison : mon récit de vie, une fois diffusé et commenté allait mettre fin à l'humanité telle que nous la connaissons" Daniel1, 27. Et pour la métaphore de l'écrivain, voir les mots juste après  : "c'est à juste titre que Vincent avait discerné en moi les capacités d'un espion et d'un traître". Sauf que Daniel1 pense avoir découvert une terrible vérité  (tout est mensonge) jusqu'à ce qu'il découvre que tous le savent. Les infimes différences (la plus petite différence majeure) sont contenues dans les récits successifs qui sont faits, les commentaires et les nouveaux récits servent à l'édification des Futurs. "Ce message ne m'était pas spécifiquement destiné, il n'était à vrai dire destiné à personne : ce n'était qu'une manifestation supplémentaire de cette volonté absurde, présente chez les humains, et restée identiques chez leurs successeurs, de témoigner, de laisser une trace." Daniel25, commentaire final, épilogue.    

C'est dans l'énoncé des sketches et scenarios trash que Michel Houellebecq est le plus cynique. Dans l'évocation d'Isabelle et Esther, puis de lui-même, qu'il est le plus noir.  
Le récit de Daniel1, qui est encore très marqué pour nous lecteurs de 2010 (on pourrait songer à faire un index des personnalités... - cruel Houellebecq qui place en exergue de certains chapitres des citations d'illustres... inconnus), ce récit de Daniel-Houellebecq que deviendra-t-il en 2040 ? Après ?
Mais alors  ... Les 22 commentaires manquants rejoindront ceux de Daniel24 et Daniel 25 ? Cette idée est effrayante pour ce qui a trait à la vision de l'humanité de Michel Houellebecq, oui.
 
 

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 La possibilité d'une île. La possibilité d'une/il ? "Les Futurs contrairement à nous, ne seront pas des machines, ni même véritablement des êtres séparés. Ils seront un, tout en étant multiples. Rien ne peut nous donner une image exacte de la nature des Futurs." Daniel25, commentaire final, épilogue.

Importance nouvelle de la poésie dans ce livre de Houellebecq. Les premières pages du roman sont visuellement parcellaires et livrent aussi les premiers vers, ils sont un message de Marie22. Fâcheux titre... issu, en toute splendeur de l'ultime poème de Daniel1, la Poésie qui est toute première ïle ? Ce poème, ce vers, qui déclenche selon Daniel25 le départ de Marie23, cette île est pure idée car la mer a disparu de la surface de la Terre.
Poësis, pouvoir du Verbe. Grèce, îles.
 
Je crois que l'île est ce livre lui-même, que Houellebecq a chargé métaphoriquement son roman du pouvoir de faire bifurquer l'humanité en narrant le pire, pour que nous décidions de faire advenir une autre humanité. Lecteurs qui commentons, nous sommes presque déjà des néo-humains, faisons advenir l'Humanité et non les Futurs.   "J'ai retrouvé le sens de la Parole ; les cadavres et les cendres guideront mes pas, ainsi que le souvenir du bon chien Fox" Daniel25, commentaire final, épilogue.

18/06/2010

L'ART DE L'IRONIE

De Frédéric Roux, j'avais beaucoup apprécié le pamphlet Assez ! (Sens et Tonka), sorti il y a une dizaine d'années, qui entre autres qualités avait fait enrager Marin Karmitz, et puis un peu plus tard, l'intelligence de ses nouvelles (Contes de la littérature ordinaire), mais j'étais complètement passé à côté de son excellent journal en ligne qu'il tient pourtant depuis quelques années. Le lien du vendredi a les yeux dans les coins mais pas la langue dans sa poche.

 

09:12 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : frederic roux | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

15/06/2010

SURTOUT NE PAS SE PERDRE

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"Les Occidentaux ont perdu le sens du don. Ils ont beau s'acharner, ils ne parviennent plus à ressentir le sexe comme naturel. Non seulement ils ont honte de leur propre corps, qui n'est pas à la hauteur des standards du porno, mais, pour les mêmes raisons, ils n'éprouvent plus aucune attirance pour le corps de l'autre.

Il est impossible de faire l'amour sans un certain abandon, sans l'acceptation au moins temporaire d'un certain état de dépendance et de faiblesse ; ce n'est pas un domaine dans lequel on puisse se réaliser sans se perdre. Nous sommes devenus froids, rationnels, extrêmement conscients de notre existence individuelle et de nos droits ; nous souhaitons avant tout éviter l'aliénation et la dépendance ; en outre nous sommes obsédés par la santé et l'hygiène : ce ne sont vraiment pas les conditions idéales pour faire l'amour."

(Michel Houellebecq, Plateforme)

11/06/2010

MORTS AUX IDIOTS

Il existe une guerre transversale à la plupart des conflits contemporains, celle qui oppose les intelligents aux sensibles. A l'appui des seconds, si facilement écrasés par les rationnels, les raisonneurs, les experts, tous ceux qui calculent méthodiquement et programment sans scrupules, résistent une certaine littérature et certains films. La Dilettante, de Pascal Thomas, par exemple, revu il y a quelques jours, qui exalte si bien les fidélités anachroniques ; les poèmes de Kenneth White, également, insistant sur des riens, louant de beaux et brefs instants.

Et puis ce texte de Bruno Deniel-Laurent, intitulé Morts aux idiots, dans le numéro de juin de Causeur, qui n'est malheureusement actuellement accessible en ligne que sur Facebook, mais qui le sera prochainement sur le site de l'auteur, et qui constitue une belle gifle aux intelligents de toute obédience. 

09/06/2010

IMPOSSIBLE

"Jusqu'au bout, je resterai un enfant de l'Europe, du souci et de la honte ; je n'ai aucun message d'espérance à délivrer. Pour l'Occident, je n'éprouve pas de haine, tout au plus un immense mépris. Je sais seulement que, tout autant que nous sommes, nous puons l'égoïsme, le masochisme et la mort. Nous avons créé un système dans lequel il est devenu simplement impossible de vivre ; et, de plus, nous continuons à l'exporter."

(Michel Houellebecq, Plateforme, 2001)

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02/06/2010

PRISONS

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"On peut imaginer qu'aux plus hautes époques les hommes éveillés et initiés à la toute-présence du sacré vivaient dans une autoconnaissance beaucoup plus intense et vivante qu'aujourd'hui. Mais on ne fera pas du nouveau avec de l'ancien. Selon Jean de la Croix, nos cinq sens sont les prisons de l'âme. Nous dirions aujourd'hui les prisons de la conscience. La modernité est une perversion de l'âme dans la mesure où la conscience se perd dans la fascination de l'univers sensible et des illusions des sens"
(Michel Camus, entretien avec Michel Random)

28/05/2010

PREVISIONS

Les deux liens de ce vendredi seront, je l'espère, d'une lecture assez réjouissante, d'abord parce qu'il n'est jamais trop tard pour taper sur certaines ordures (lire Rivron), ni jamais trop tôt pour envisager autrement l'avenir (lire Leroy).

 

13:33 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jérôme leroy, serge rivron, politique, spectacle | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

25/05/2010

CIVILISATION

A relire aujourd'hui les quatrièmes de couverture des Particules élémentaires de Houellebecq et d'On ferme de Philippe Muray, romans exceptionnels parus il y a un peu plus de dix ans, on est frappé de la similitude des termes, autant dire de l'accroche : l'un se proposait de brosser le portrait d'une "civilisation nouvelle, alors qu'un seul mot suffit à la qualifier : désastre", tandis que l'autre se voulait "la chronique du déclin d'une civilisation, la nôtre."

Cette parenté aurait dû alerter le lecteur, ce grand naïf, ému et reconnaissant de trouver enfin une caution littéraire à laquelle raccrocher son dégoût, de constater qu'il n'était pas seul à haïr le monde chaleureux qu'on lui mettait sous le nez à la moindre occasion. En système libéral, en effet les remontrances sont autant de gâteries, la satire sert aux promotions, les réquisitoires mènent immanquablement aux dance-floors. Depuis dix ans, déclins et désastres civilisationnels ont été servis à toutes les sauces, des plus raffinées aux plus abjectes. A présent Luchini provoque des airs entendus et des gloussements de contentement en lisant du Muray au théâtre, Houellebecq ne semble même plus affecté de passer au "Grand Journal".

En système libéral, même Cassandre casse la baraque, et tout finit par sourire.

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21/05/2010

IMAGES EN FUITE

Les liens du vendredi tournent bien entendu autour de Godard, dont nous reviendrons prochainement sur le dernier film :

Un article de Bernard-Henri Lévy confondant de mauvaise foi et de manipulation, quand on sait dans l'affaire qui s'est plaint de quoi, et pourquoi, et comment.

La bande-annonce de Film socialisme, soit le film tout entier mais en accéléré, comme par le passé Femme fatale de Brian de Palma.

Une belle et juste critique.

 

19/05/2010

REGARDS

J'ai publié sur Kinok, il y a quelques temps une critique assez dure de Casanegra, le dernier film de Nourredine Lahkmari : tant de complaisance et de chiqué, de copies et de redites dans cet assemblage tonitruant, réglaient à mon sens le sort de ce cinéaste, d'autant que je n'y retrouvais jamais la finesse inventive d'un certain cinéma marocain, évoquée ici. Une lectrice manifestement attentive à l'œuvre de ce réalisateur, choquée du ton de ce texte certes peu nuancé (qu'aurait-elle pensé cela dit de celle de Critikat, ou bien de celle-là ?), m'opposa dans un premier temps le succès foudroyant du film, ce qui a vrai dire n'avait aucune chance de me convaincre de quoi que ce soit, tant la sociologie du cinéma est en général une source jamais tarie de dépression saisonnière (nos Taxi sont à cette aune de bien beaux films). Plutôt que m'agonir d'injures, celle-ci me demanda alors ce que je pensais des autres films de ce cinéaste... C'est là que je pris conscience de ma légèreté, car de Lakhmari, je ne connaissais à vrai dire rien ! Rien d'autre que quelques éléments biographiques et quelques déclarations d'intentions. Cette aimable interlocutrice proposa alors de me faire parvenir du Maroc ses courts-métrages et son premier long, Le Regard. Si les blogs et les réseaux sociaux permettent ce genre d'échanges plutôt que l'anathème vaniteux ou la soupe sirupeuse, alors tout n'est pas perdu pour la cinéphilie (c'est d'ailleurs ainsi que j'ai pu visionner, grâce au Docteur Orlof, deux films pour adultes, fort sympathiques et hors-commerce, de Jean-Pierre Bouyxou)...

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La surprise en tous cas a été de taille, car c'est bien au Bergman des début que l'on pense, en particulier dans Brèves Notes (1995), cette façon de romantiser la solitude, de couper court avant que l'émotion ne s'installe, de brasser les souvenirs dans ce qu'il sont eu apparemment de plus anodin mais en fait de plus signifiant. Il y a là une retenue et une maturité auxquelles je ne m'attendais pas. Le Livreur de journaux (1997) quant à lui, fait surtout preuve d'une belle maestria technique, celle qui fera justement du tort à Casanegra, car cette maîtrise des formes finit par y occulter la satire sociale, devenue caricature. Cette réjouissante veine satirique existe pourtant chez Lakhmari : dans Né sans skis aux pieds (le cinéaste réside depuis de nombreuses années en Norvège), il crée avec une certaine audace un climat proche du rire jaune de la comédie italienne, en particulier celle de Brusati et de son magnifique Pain et Chocolat, sur les déconvenues et les aléas de la diversité culturelle. Le Regard (2005) enfin, premier long-métrage du cinéaste, revient sur certaines exactions des décennies passées sans trop surcharger de ressentiment ou de leçons de morale son témoignage, souvent déchirant, sur la décolonisation. Il le fait passer avec habileté au travers d'une réflexion sur la qualité du regard, de celui qui calcule à celui qui contemple, de celui qui se contente de passer en revue à celui qui enfin sait se poser.

 Finalement, à découvrir le charme et l'intelligence de ces premières oeuvres, on en revient à la désespérante série des Taxi. Gérard Krawczyk, leur réalisateur, fut en effet celui du délicat L'Eté en pente douce et de l'acide Je hais les acteurs, avant de rejoindre les productions Besson, pleines de ce brouhaha sans point de vue ni souffle. Souhaitons que Lakhmari ne suive pas cet exemple et sache redonner au cinéma ce regard alerte et rêveur, qui était le sien il y a à peine quelques années.