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03/07/2009

FANTASME ?

Le lien de ce vendredi, c'est cet entretien au propos inattendu, loin de la doxa islamiste comme des dogmes prétendument républicains, que l'on doit à Bruno Deniel-Laurent.

Le lien conduisant à Facebook et n'étant de ce fait accessible qu'à ses participants, je reproduis ici, avec l'accord de Bruno Deniel-Laurent, ce texte qui ne s'éloigne du cinéma et de la cinéphilie qu'en apparence :

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En 2008, j'avais posé quelques questions à Agnès De Féo sur la question du voile intégral. Il me semble que sa contribution a au moins le mérite d'apporter un autre éclairage sur ce sujet.

Agnès De Féo est chercheuse associée à l'Irasec, spécialisée dans l'islam d'Asie du Sud-Est. Elle a réalisé plusieurs documentaires, notamment Un Islam insolite (diffusion Arte) et Le dernier royaume de la déesse. Elle est l'auteur d'un livre sur les musulmans du Cambodge et du Vietnam, à paraître aux Indes savantes en 2009.


Bruno Deniel-Laurent : Dans le cadre de vos travaux sur l'Islam du Sud-est asiatique, vous avez été amenée à vous intéresser au Tabligh, un mouvement musulman transnational né en Inde dans les années vingt. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette mouvance de l'islam fondamentaliste ?

Agnès De Féo : La Tablighi Jamaat, plus connue sur le nom de Tabligh, se fonde sur la prédication. Au sein de ce mouvement de réislamisation, chaque membre devient un prédicateur chargé d'inviter ses frères musulmans à réformer leur pratique religieuse mais aussi à calquer leur vie quotidienne sur celle du prophète et de ses compagnons, l'époque de Médine des premiers siècles de l’Hégire servant de référence, y compris pour l'habillement. Les hommes sont reconnaissables à leur long juba ou kamis (chemise) jusqu’au mollet, leur turban réalisé avec un kieffeh et surtout à leur barbe taillée avec soin, tandis que leur moustache est épilée. Les femmes portent le niqab, purdah en Malaisie ou tchadar en Indonésie, costume couvrant intégralement le corps féminin, de la tête aux pieds sauf les yeux. Certaines choisissent d’aller plus loin et font tomber devant leurs yeux un voile fin qui leur permet de voir, sans laisser voir leur regard. Mais ces masses noires que l’on voit dans les banlieues françaises ne sont pas la seule spécificité du Tabligh puisque la mouvance salafiste affectionne aussi la claustration féminine.

Bruno Deniel-Laurent : Vous avez choisi d'étudier la condition des femmes au sein de ces communautés, et notamment la façon dont elles vivent les règlements vestimentaires. Comment avez-vous pu recueillir leurs témoignages ?

Agnès De Féo : J’ai choisi de m’intégrer profondément dans les communautés du Tabligh afin de "vivre la vie" de ces femmes, voir avec leurs yeux, ressentir cette soumission apparente. Lors d'un terrain sur le Tabligh en Malaisie en 2004, j'ai choisi le centre du Tabligh du Kelantan. J’ai depuis effectué plusieurs terrains en immersion totale, toujours avec le niqab, auprès des femmes tablighi dans le Sud de la Thaïlande, au Cambodge et à Sumatra. Le cas des femmes du Tabligh est très intéressant car il a été relativement peu étudié. En même temps, ces femmes en niqab incarnent, du point de vue occidental, l'archétype de la musulmane intégralement soumise. Pour la majorité des Français, le niqab est le symbole de l’asservissement total des femmes, pire encore que le voile. Pourtant cette accusation ne supporte pas l’analyse ni même les enquêtes de terrain. Car la plupart de ces femmes le revendiquent dans un discours très clair. Au fil de mes jours passés avec elles, j'ai ainsi compris que ce voile intégral était porteur de nombreuses significations fonctionnant comme des codes prêts à être décryptés. C'est pour cela que j'ai choisi de passer sous le niqab, en faire l'expérience concrète au sein de diverses communautés féminines. Commencer une étude du voilement volontaire, c’est d’abord se livrer à un exercice de relativité.

Bruno Deniel-Laurent : Quels sont donc ces messages, ces codes ?

Agnès De Féo : Le niqab c’est d’abord un signe identitaire qui permet à la femme d’être au monde en revendiquant sa religion et plus globalement sa culture. De montrer aussi sa bonne moralité : pieuse et vertueuse dans une surenchère par rapport au simple voile. Le niqab n’est pas tant imposé par un mari ou un père suspicieux que brandi par les femmes comme symbole de leur rectitude morale montée au paroxysme. Il amplifie la respectabilité des femmes qui le portent. Pourtant le niqab n’est pas obligatoire en islam puisqu’il est stipulé que les mains et le visage féminins peuvent être exposés. Ces femmes disent le porter pour imiter les femmes du prophète qui agissaient ainsi. Elles sont dans une logique de mieux-disant islamique, dans une échelle de valeurs qui lie le recouvrement du corps à un idéal féminin qui serait un corps dématérialisé, impalpable en société. Une pure spiritualité. C’est aussi la revendication d’une autre féminité. Être femme autrement, non plus comme objet sexuel qui se soumet au regard masculin, mais comme sujet contrôlant totalement son corps jusqu’au visage, en dehors des catégories de l’apparence.

Bruno Deniel-Laurent : Porter le niqab, loin d'être le signe d'une sujétion à la volonté masculine, pourrait donc être un acte souverain et assumé de la part des femmes ?

Agnès De Féo : Ça peut être, paradoxalement, un jeu de séduction. Celle qui m’a donné un niqab pour la première fois m’a glissé à l’oreille : « Maintenant, les hommes vont te regarder et imaginer que tu es magnifique. » Le niqab permet de faire fantasmer les hommes sur un corps qui se dérobe au regard. Si cette valeur n’est pas toujours consciente et ne s’énonce pas réellement, elle est largement inconsciente. C’est aussi un moyen de lutter contre la concurrence féminine. C’est pour cela qu’elles veulent imposer le niqab aux jeunes filles. L’une d’elles me confiait que ses huit enfants l’avaient rendue beaucoup moins attractive et qu’elle préférait que toutes les femmes portent le purdah pour empêcher son mari de succomber aux charmes de la jeunesse et demander le divorce ou pire la polygamie. Pousser les autres femmes à disparaître du champ visuel masculin, c’est aussi conserver son exclusivité auprès de son époux. Le niqab est un procédé de séduction général, qui gomme en même temps la séduction particulière de femmes plus avantagées par la nature. Un vrai pouvoir des femmes mûres sur les jeunes, des laides sur les belles, mais aussi de toutes les femmes sur leur mari dont elles castrent le regard.

Bruno Deniel-Laurent : L'image largement colportée ici - un homme dominateur forçant sa femme à se recouvrir - vous semble donc beaucoup trop simpliste, pour ne pas dire occidentalo-centrée ?

Agnès De Féo : Écoutez, faisons une hypothèse : nous sommes dans une société arabe des origines où les hommes ne peuvent pas se tenir, les femmes sont soumises au harcèlement sexuel permanent. Elles décident d'y mettre un terme. Elles se couvrent progressivement le corps. En rompant avec l'extérieur, elles revendiquent la maîtrise de leur corps, de ne plus être chosifiées par le regard de l'autre. Qui est le plus défavorisé dans ce nouveau rapport des sexes? Les femmes qui voient tout et continuent à jouir du monde ou les hommes coupés du monde féminin, complètement frustrés? Car la grande découverte que l’on fait en portant le niqab, tout comme le voile classique d’ailleurs, c’est qu’on ne se voit pas soi-même. On oublie même très vite ce qu’on a sur la tête. Son regard n’est pas altéré. On peut tout voir, y compris le monde intime des hommes. J'ai pu à plusieurs occasions regarder des jeunes étudiants en religion sous leur douche, et cela ne choquait personne. En revanche les garçons n’ont aucune chance de voir un visage, une main, et encore moins un pied féminins, rien. Car les mains sont gantées et les pieds bien couverts par des bas opaques. Dans les centres du Tabligh où les familles vivent ensemble de manière relativement fermée, les hommes voient à longueur de journée des sacs noirs se mouvoir devant eux. Aussi paradoxal que cela puisse paraître je soutiens que les femmes en niqab contrôlent les désirs de leur maris, acculés à la censure de leur propre regard, car leur morale interdit qu’ils « aillent voir ailleurs », aussi parce qu’il n’y a rien à voir.

Bruno Deniel-Laurent : Une forme d'érotisme peut-elle naître de cette claustration ?

Agnès De Féo : Je vais vous confier une anecdote : en 2007, dans le grand centre du Tabligh de Nizamuddin, à New Delhi, j’abordai ingénument un groupe de trois hommes porteurs de la panoplie complète du tablighi, la barbe, le kamis, le tasbih (chapelet) et la marque au front symbole des multiples prosternations accomplies lors des prières surérogatoires. Je leur demande coiffée d’un simple voile où se trouve les appartements des femmes. L’un d’eux, la trentaine, saute sur l’occasion de faire une bonne action et m’entraîne avec zèle. Mais avant d’atteindre l’endroit, il profite d’un recoin pour me prendre la main et la baiser frénétiquement avant de s’échapper avec un thank you. Cet acte est révélateur d’une frustration où même la main féminine est taboue et objet de fantasmes dévorants. D'autres formes d'érotisme peuvent apparaître là où on ne s'y attend pas, mais là encore, il faut savoir écouter ces femmes en niqab pour mieux comprendre. Lorsque les couples partent en khourouj (les tournées de prédication), le minibus qui les transporte est divisé en deux, hommes à l’avant, femmes à l’arrière, les deux sexes sont séparés par un rideau. Elles doivent alors porter le niqab total qui couvre aussi les yeux. Mais c’est incroyable de voir à quel point elles jubilent lorsqu’elles racontent ces moments où elles sont complètement sous la dépendance de leur mari qui doit alors les tirer par la main. Elles en parlent comme d'expériences hautement sensuelles. L’excitation de femmes soumises à un homme n’est pas nouvelle et partagée par toutes les cultures. Des livres comme Histoire d’O de Pauline Réage mettent en scène le fonctionnement masochiste de femmes en totale dépendance masculine dans une relation de soumission sublimée. Il m'apparait donc que le niqab peut bien être un facteur d’excitation érotique. J’ai d'ailleurs recueilli des dizaines de témoignages sur l’enfermement volontaire et les plaisirs inhérents à cette claustration. N'oublions pas, d'ailleurs, que le contrôle du corps féminin existe aussi en Occident, notamment avec la dictature de la maigreur qui pousse des jeunes filles à l’anorexie, ou encore dans un passé pas si lointain avec le corset qui a déformé des générations de corps de femmes au nom d'une certaine conception de la beauté.

Bruno Deniel-Laurent : Porter un niqab, c'est aussi se mettre dans l'impossibilité d'exercer une activité professionnelle. En passant au Cambodge dans les villages fondamentalistes de Kampong Cham, j'ai pu observer qu'il n'y avait aucune femme intégralement voilée dans les champs. On les croise uniquement dans les rues où elles semblent occupées à faire les courses, discuter entre elles...

Agnès De Féo : Oui, porter un niqab, c'est signifier au monde que l'on est assez riche pour ne pas travailler. Ou que l’on exerce un métier intellectuel, très valorisant, tel médecin ou enseignante, professions qui permettent de s’occuper spécifiquement des femmes. Et surtout pas un métier manuel. C’est un rêve caressé par les paysannes musulmanes du Cambodge s’engageant dans les rangs du Tabligh. Dans ces villages de Kampong Cham, le niqab est, pour les femmes qui s’exténuent à repiquer le riz à la main, un symbole d’ascension : leur peau burinée serait protégée du soleil, les gants noirs seraient des écrins pour des mains qui ne connaîtraient plus les callosités quotidiennes. Elles pourraient montrer au monde qu’elles sont assez riches pour rester oisive et se consacrer aux taalim, ces réunions entre femmes à domicile pour discuter de religion. Une représentation de la haute société. En participant à ces taalim en Malaisie, j’ai souvent eu l’impression d’être dans des réunions Tupperware de bourgeoises ; elles en profitent pour montrer leur intérieur cossu et préparer des plateaux de nourriture qui seront une manière d’afficher leur standing. Il y a beaucoup d’orgueil chez une femme en niqab. Le vêtement noir, ce grand drapé, ressemble à une toge de magistrat. Il n’est pas exempt d’élégance. A Paris, ces femmes se font parfois traiter de Belphégor, significatif du mystère qu’elles suscitent. Je ne dis pas que ces signifiants multiples agissent tous en même temps, mais ils sont autant de facteurs qui permettent de comprendre les motivations féminines, bien sûr inconscientes. Il y a autant de motivation que de femmes.

Bruno Deniel-Laurent : Vous pensez que les discours sur le voile ne laissent pas suffisamment la parole aux intéressées ?

Oui. A titre personnel, je n’ai jamais rencontré de femmes voilées ou en niqab qui n’étaient pas consentantes, y compris dans ces communautés très fermées que sont les centres du Tabligh. C’est encore un mythe colporté par la pensée occidentale, un vieux fantasme colonial sur la femme indigène taxée non seulement d’infériorité mentale, mais aussi victime d’une domination masculine, intrinsèque, selon eux, à l’islam. Cette vision occidentalo-centrée est aussi présente dans les débats autour du voile islamique : il suffit pourtant d’interroger n’importe quelle fille voilée en France pour réaliser que ses motivations sont extrêmement élaborées. Dans la majeure partie des cas, elle affronte sa mère qui ne le porte même pas. C’est une démarche individuelle. Il n’est pas rare que dans une famille, certaines sœurs le portent et pas les autres. Les femmes possèdent un libre-arbitre, cessons de les inférioriser. Mes travaux m'ont montré que la plupart des femmes en niqab, ou simplement voilées, le font par choix. Il ne faut pas vider les femmes de leur volonté parce qu’elles proposent cette alternative vestimentaire, conforme à leur conception du monde. Comme s’il existait une manière unique et universelle de s’exposer au monde. Mais le débat sur le voile ou le niqab ne laisse que rarement les filles qui le portent s’exprimer, préférant les réduire à des femmes sans âme ayant intériorisé leur propre soumission.

Bruno Deniel-Laurent : Fadela Amara, réagissant à une décision du Conseil d'État de refuser la nationalité française à une Marocaine portant la burqa, considère que "la burqa, c'est une prison, une camisole de force..."

Agnès De Féo : Ce refus n'a rien d'étonnant. Des femmes en niqab à Paris m’ont confié se faire régulièrement insulter. Leur apparence irrite, non pas parce qu’elles semblent inféodées à un ordre patriarcal contraignant : cette pseudo empathie est réservée aux hypocrites. Ce qui irrite chez elles, c’est qu’elles ne jouent pas le jeu social. Elles vous voient sans que vous puissiez les voir. Elles rompent la réciprocité de l’échange. Alors que vous devez obéir à des règles sociales, vous devez par exemple adopter une certaine expression du visage reflétant la politesse, la courtoisie pour maintenir un contact « civilisé » avec le monde extérieur, elles s’en affranchissent complètement. Ce qui irrite chez ces femmes, c’est leur extra-socialité. Mais si on regarde de leur point de vue, c’est autrement plus excitant. Une femme qui est à l’intérieur d'un niqab peut se sentir très puissante. Elle a un énorme pouvoir sur les autres, contraints de baisser le regard devant l’inhumanité qui leur fait face. Comme par hasard ce privilège de se masquer le visage est réservé aux gangsters dans les hold-up, aux terroristes basques, bref aux hors-la-loi, ceux qui se veulent au-dessus des lois, supérieurs aux autres.

Bruno Deniel-Laurent : Il existe aussi des situations particulières où le voile intégral a été imposé de façon coercitive sur des femmes qui n'en voulaient pas. On pense tout de suite au régime des Talibans en Afghanistan. Les images de femmes en burqa rose ou bleu pastel, avec leur grillage de coton, ont fait le tour de la terre. Avant l'intervention américaine, la cause des "femmes afghanes" était même très en vogue dans les cercles intellectuels parisiens...

Agnès De Féo : Oui, le problème avec cette question du niqab, c’est que l’image des Talibans et des coercitions qu’ils ont imposées aux femmes vient immédiatement à l’esprit. C’est d'ailleurs au nom de la libération des femmes que les Américains ont justifié leur intervention militaire en Afghanistan. Mais que se passe-t-il aujourd’hui ? les femmes portent toujours la burqa, comme leurs grand-mères l’avaient portée. Je ne parle pas des femmes occidentalisées ou éduqués qui s’en sont débarrassé, je parle des femmes qui forment la masse de la population. La burqa est un vêtement ancien en Afghanistan, instrumentalisé par les talibans qui ont juste voulu le rendre obligatoire. Mais il existait déjà. Peut-on éradiquer un phénomène vestimentaire au seul prétexte qu’il n’appartient pas à nos critères ? Lorsque les observateurs extérieurs décrivent les femmes en niqab comme des fantômes ou des mortes-vivantes, ou lorsque Fadela Amara compare la burqa à une prison, ils jugent avec leur propre vision du monde, en ne comprenant même pas qu’elle n’est que relative. C'est le thème de cette publicité pour HSBC : on y voit un jean usé qui paraîtra vieux pour certains, et neuf pour d'autres. Un même phénomène peut être interprété de manière diamétralement opposé suivant la culture, le vécu et les valeurs d’une personne. On ne peut pas aller contre un phénomène sociologique...

Bruno Deniel-Laurent : C'est en quelque sorte une déconstruction du discours occidentalo-centré que vous proposez...

Agnès De Féo : Oui, on ne devrait jamais oublier que les valeurs occidentales ne sont pas universelles. La pudeur déjà est très relative. Qu’est-ce qu’on doit cacher en société ? En France aussi , il y a des lois. Un délit existe, « l’attentat à la pudeur », dans lequel hommes et femmes ne sont pas égaux : les hommes ont le droit de montrer leur buste, les femmes non (sauf sur les plages). Pourtant les seins ne sont pas une zone sexuelle. Les hommes aussi ont des seins – plats je vous l’accorde – mais ils en ont. Au sens premier, c’est de la discrimination sexuelle. Il existe une multitude de peuples où les femmes exhibent leurs seins. Et même des hommes qui vivent nus, comme les Shiva Naga de l’Inde. Du point de vue du droit français, ils tombent tous sous le coup de l’attentat à la pudeur. Chaque culture définit ses propres zones du corps à cacher. Les cheveux sont aussi en Occident une zone érogène. Les femmes les ont longtemps disciplinés, en natte ou en chignon. Avec le voilement intégral, c’est le corps entier qui doit être caché. Et malgré cette disparition du corps, le niqab n’est pas exempt de messages pour le monde extérieur. La majorité voit dans le niqab le symbole des groupes extrémistes. Celles qui le revendiquent passent pour des agents à la solde de l’islamisme. Femmes dénaturées, manipulées par leurs oppresseurs pour devenir les porte-parole d’une idéologie antiféministe. Or pour les femmes qui le portent - je parle ici de toutes ces femmes avec qui j'ai longuement parlé dans les communautés du Tabligh d'Asie du Sud-est -, c’est un choix personnel qui se décide après mûre réflexion. Aan, par exemple, enseigne les sciences politiques à l’université d’Etat de Padang, dans la région de Sumatra Ouest en Indonésie. C’est une femme brillante ayant étudié aux États-unis et titulaire d’un doctorat. Elle a choisi de revêtir le niqab il y a quelques années lorsqu’elle s’est engagée activement dans le Tabligh. Elle continue d’enseigner et affirme que le niqab est une part essentielle d’elle-même qu’elle ne veut jamais retirer, confortée dans sa symbolique de protection. Elle revendique le droit de le porter et de vivre selon son système éthique. Et curieusement, elle se déclare féministe, courant qu’elle a longuement fréquenté durant ses années américaines. Cela nous force à nous interroger sur nos propres stéréotypes, notamment lorsqu'ils concernent l’islam et les femmes.

Propos recueillis à Bangkok, mars 2008
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30/06/2009

LIEUX ET REGARDS

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 Il y a peu, les quinze films que Robert Guédiguian a tourné depuis 1980 ont été réunis dans un coffret, et cette procédure inhabituelle du vivant d’un cinéaste s’explique sans doute par la grande cohérence d’une œuvre qui ne peut véritablement s’apprécier que dans sa totalité, tant chaque film tisse des liens thématiques ou stylistiques avec les autres, les radicalise ou les adoucit, en transpose les intrigues ou en décline les thèmes, utilisant qui plus la même troupe d’acteurs depuis presque trente ans, en particulier Ariane Ascaride, Pascale Roberts, Gérard Meylan, Jacques Boudet, Jean-Pierre Darroussin.

 

Cette cohérence est avant tout topographique et c’est justement une poétique, et une politique, du lieu qui apparaissent ici. A quelques exceptions près, la plupart de ces films sont en effet tournés à Marseille, plus précisément dans le quartier de l’Estaque, qui en est le théâtre des opérations. Mais au sein de cette enclave géographique, les récits de Guédiguian tournent toujours autour de lieux chargés de sens, tels la cimenterie désaffectée de Marius et Jeannette, la villa abandonnée de Ki lo sa, le garage en faillite d’A l’attaque, le cabaret déserté d’A la vie, à la mort etc… Métaphores du monde ouvrier, tout comme lui riches d’une culture et de codes en cours d’obsolescence, ces lieux chargés d’histoire(s) appartiennent au passé, et Guédiguian avec une sensibilité à fleur de peau et une précision d’entomologiste (qualités souvent contradictoires et de ce fait rarement associées chez un même cinéaste), en célèbre à la fois la disparition et la toujours possible renaissance ; tout comme celles d’aventures humaines étrangères à l’uniformisation, à l’insignifiance, à la dégradation de tous les sens aujourd’hui triomphantes. Ses films leur donnent une chance d’être à nouveau des « lieux de vie », c’est-à-dire des endroits où l’amour peut naître, la résistance s’organiser et ainsi une nouvelle histoire prendre racine, à l'opposé des sites artificiels où s'amassent les clones sans mémoire, réifiés et gentils.

 

 Dans Marius et Jeannette, la jeune femme du titre ne comprend pas pourquoi on se permet de laisser à l’abandon la cimenterie où son père est mort, après y avoir longtemps travaillé, alors que dans le même temps on pense à inscrire la Cité des Papes d’Avignon à l’Unesco. C’est bien de cette naïveté constitutive que le cinéma de Guédiguian est pétri, dérisoirement au service de lieux à honorer car ayant su fonder les êtres qui les ont habités. Un lieu qui fonde l’humain, c’est peut-être cela qui se joue derrière le nom de ce café sans clients mais ripoliné appartenant au personnage joué par Meylan dans La ville est tranquille : « Bar Georges ». De même, qu’il s’agisse de l’immeuble de banlieue de L’argent fait le bonheur, des appartements entourant une courette de l’Estasque dans Marius et Jeannette, des différents quartiers marseillais du film choral La ville est tranquille, chaque personnage, dans ses errances, ses erreurs et sa capacité (ou non) à s’affranchir de toute une série d’oppressions, ne se définit que par l’endroit où il habite, c’est-à- dire d’où il regarde. Ainsi de film en film, une véritable réflexion sur le regard s’organise : celui que l’on porte sur d’autres lieux, autrement dit sur l’Autre ; celui que l’on oriente à partir de soi. En ce sens, la remarquable scène de la gare dans le dernier opus, Lady Jane, seul film de genre policier dans cette filmographie empreinte de réalisme poétique, permet à la fois de servir idéalement la tension d’une scène codifiée (l’attente par plusieurs personnages disséminés dans la gare d’un individu venant récupérer une rançon) mais également (car l’attente sera vaine), de dire la désorientation de notre temps, où les lieux se multiplient tout en s’uniformisant, où le regard se perd, ravi ou éteint par la multitude des formes qui l’entourent.

 

Dis-moi où tu habites, quels murs te protègent ou t’enserrent, quels lieux te hantent, je te dirai qui tu es, annonce effrontément, en plein règne panoptique, Robert Guédiguian, cinéaste que l’on pourrait qualifier de localiste, tant il ne fait apparaître ses figures et ses familles qu’en lien direct avec le paysage sur le fond duquel elles se détachent, justement parce qu’elles en sont nourries. L’aboutissement de cette réflexion sur le lieu (qui fonde plutôt qu'il n'emprisonne) et le regard (qui se dirige au lieu de se soumettre) est alors, logiquement, Le voyage en Arménie, admirable ode à l’identité défiant les caricatures identitaires.

 

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23/06/2009

ALIENATION

Quand la société libertaire post-moderne se rêve Etat de droit :

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Ta dignité, tu la montres ou tu la quittes.

16:14 | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : burqa, sarkozy, salo, pasolini, guerre des sexes, aliénation | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

22/06/2009

TICKETS, D'OLMI, LOACH ET KIAROSTAMI

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Tickets est une heureuse surprise. Tout d’abord parce que ce film à sketches prend en effet soin de ne pas se contenter de donner un cadre géographique aux cinéastes convoqués, mais propose, puisqu’il s’agit d’un voyage en train, un lieu qui soit aussi l’expression d’une durée, celle qui permet de relier entre eux des instants et des espaces. Des blocs de temps cousus ensemble ou plutôt découpés selon un rythme qui les fait gagner en ampleur, des plans creusés par le temps qui les modifient en les habitant : le train en mouvement est justement la métaphore même de ce que peut être un film, une distance dirigée vers un but, dans une forme qui conquiert l’instant, tandis que ses segments articulés entre eux en fonction de leurs antagonismes ou de leur complémentarité, la tension née de l’appariement de plans ayant chacun leur identité propre, révèlent également sa nature politique.

(La suite ici)

19/06/2009

LES UNS ET LES AUTRES

Le lien du vendredi, c'est ce judicieux comparatif cinéphilique.

16/06/2009

LIBERALISME

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Le libéralisme, c'est lorsque se surpasser soi-même n'est plus synonyme que de supplanter les autres.

12/06/2009

CULTE

Le lien de ce vendredi, c'est la judicieuse association d'images proposée ici, et le texte qui va avec. Le débat qui fait rage dans les commentaires ne peut qu'entraîner cette interrogation : si contre toute attente, la majorité des membres de la Réacosphère professent une foi libérale, les mots ont-ils encore un sens ? 

10/06/2009

COMMUNICATION

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La frustration de l'homme moderne quant au silence préalable de corps pourtant si proches, quant à leur outrageant mutisme différant sans cesse la reconnaissance, le conduit vers l'élucidation, du moins sa tentative, perpétuelle, puis vers la recréation confortable du monde, cette fois immédiatement accessible et qui plus est réactif à la seconde.

Le cinéma, parmi d'autres techniques, est ainsi devenu une manière de parler à la place des autres, de faire enfin parler les corps, de leur faire rendre gorge, le corps de ces Autres qui ne disent jamais leur vérité sans modifier la nôtre, et qui de ce fait doivent être peu à peu remplacés par les télé-images de Baudrillard, enfin distantes et obéissantes dans le même mouvement, visibles sans péril et manipulables sans limites.

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"Nous vivions dans l'imaginaire du miroir, celui du dédoublement et de la scène, celui de l'altérité et de l'aliénation. Nous vivons aujourd'hui dans celui de la contiguité et du réseau. Toutes nos machines sont des écrans, nous-mêmes sommes devenus écrans, et l'interactivité des hommes est devenue celle des écrans. Rien de ce qui s'inscrit sur les écrans n'est fait pour être déchiffré en profondeur, mais bien pour être exploré instantanément, dans une abréaction immédiate au sens, dans une circonvolution immédiate de pôles de la représentation.

La lecture d'un écran est tout à fait différente de celle du regard. C'est une exploration digitale, où l'oeil circule selon une ligne brisée incessante. Le rapport à l'interlocuteur dans la communication, au savoir dans l'information est du même ordre : tactile et exploratoire. La voix dans la nouvelle informatique, ou même au téléphone, est une voix tactile, une voix nulle et fonctionnelle. Ce n'est plus exactement une voix, de même que pour l'écran, il ne s'agit plus exactement d'un regard. Tout le paradigme de la sensibilité a changé. Cette tactilité n'est pas le sens organique du toucher. Elle signifie simplement la contiguité épidermique de l'oeil et de l'image, la fin de la distance esthétique du regard. nous nous rapprochons infiniment de la surface de l'écran, nos yeux sont comme disséminés dans l'image. Nous n'avons plus la distance du spectateur par rapport à la scène, il n'y a plus de convention scénique. Et si nous tombons si facilement dans cette espèce de coma imaginaire de l'écran, c'est qu'il dessine un vide perpétuel que nous sommes sollicités de combler. Proxémie des images, promiscuité des images, pornographie tactile des images. Pourtant, paradoxalement, l'image est toujours à des années lumières. C'est toujours une télé-image. Elle est située à une distance très spéciale qu'on ne peut définir que comme infranchissable par le corps. La distance du langage, de la scène, du miroir est franchissable par le corps - c'est en celà qu'elle reste humaine et qu'elle prête à l'échange. L'écran lui est virtuel donc infranchissable. C'est pourquoi il ne se prête qu'à cette forme abstraite, définitivement abstraite, qu'est la communication
."

(Jean Baudrillard, La Transparence du Mal)

08/06/2009

JOURNAL DE NAISSANCE

 

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En ce temps-là, les hommes de soixante ans portaient encore le chapeau, et les femmes raccourcissaient leurs cheveux en les attachant plutôt qu’en les coupant.

 

C’était le temps du cinéma dangereux, où les critiques catholiques permettaient certains films avec « d’expresses réserves » tout en en refusant d’autres, qu’ils « déconseillaient fortement », pour des raisons aussi étrangères à l’esthétisme que celles, plusieurs décennies plus tard, de leurs successeurs cette fois humanistes (et responsables), qui ne cesseraient d'inciter les spectateurs à aller se faire déranger.

 

En ce temps-là, la presse d’investigation, déjà subtile et ne s’en laissant pas compter, découvrait un jeune chef d’état, volontariste et ambitieux, qui se faisait surnommer par les salles de rédactions et quelques diplomates en vue, « Gaullico », en référence déférente. Et c’était Ceaucescu .

 

A l’époque, les étudiants prenaient tout ce qui était à prendre, découvrant l’amour libre et la dialectique dans le même mouvement, comme lorsque quelques amoureux publics sur un banc d’usine se faisaient déloger par des ouvriers CGT qui entendaient « rester maîtres chez eux », et qui tout en cadenassant la révolte, s’en réclameraient outrageusement plus tard.

 

C’était le temps où de nouveaux pavillons sur de gais terrains bientôt arborés étaient proposés à la vente, à Mons-en Bareuil comme à Cergy, voire dans la banlieue toulousaine, affriolants gouffres dont à peine une génération plus tard, le ghetto renverrait l’écho sinistre.

 

L’époque proposait en sus un nouveau concept de vacances, « farniente et culture », modelisant ainsi le touriste de demain, celui qui ayant tout saccagé en restant débonnaire, irait chercher aux quatre coins du monde ce qui n’existerait plus qu’en papier-guide.

 

En ce temps-là, les femmes souriaient déjà en plein drame, non sans calcul mais encore avec regret, et les hommes de quarante ans escaladaient de nuit les murs des maternités pour embrasser leur fils, avant d’aller seconder une escouade de flics prétendant ramener l’ordre, où une barricade désirant le contraire, sans se douter que l’ordre nouveau qui s'instaurait ainsi, précipiterait la fin des antagonismes, et que ce serait justement cela, la fin.

 

Nous vivons aujourd 'hui dans le monde libéral et décomplexé de Nicolas Cohn-Bendit et je mets au défi quiconque lisant le journal du samedi 18 mai 1968, d’avoir pu l’envisager.

 

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05/06/2009

RAMASSIS

"Le ramassis d'escrocs, d'imposteurs, d'industriels, de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques, de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l'heure tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique" : le lien de ce vendredi, ce sont les propos de Julien Coupat, lors de son entretien avec des journalistes du Monde, utilement relayés ici.

12:24 | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : julien coupat | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

03/06/2009

REQUISITOIRE

La forme de La blessure, c’est cette route anodine et banalisée qui défile, vue de l’arrière d’un camion, pendant le très long monologue final, prouvant que ce qui est montré importe peu puisqu’il s’agit avant tout de dire.
Dire que la vérité d’un être ne peut s’exprimer qu’en dehors des contraintes fictionnelles et de l’interdépendance avec autrui (l’autre étant réduit au rôle de soutien ou d’ennemi), qu’elle doit être définie par l’observation vaguement désinvolte, légèrement inattentive, qui laisse croire au respect quand il s’agit bien de tenir en joue l’acteur qui se présente devant la caméra, afin qu’il ne se dirige jamais vers la moindre rencontre non écrite, pas plus que vers une quelconque composition.
Le réel y est ainsi simulé et jamais transposé.
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La suite du réquisitoire ici, et également .

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29/05/2009

BIS

Pour le lien du vendredi, relisant ces derniers temps quelques critiques cinématographiques de Francis Moury, toujours fines et originales, je suis tout naturellement tombé sur questionnaire, dont les réponses intrigantes et stimulantes sont à déguster.

12:17 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : francis moury | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

26/05/2009

DANDY

Le cinéma de Carax est au confluent de la bluette et du pamphlet, de la lettre d'amour et du crachat, du sublime et du trivial, cette zone grise et rose où l'on agonit le monde d'injures pour une caresse, où l'on engage sa vie dans une étreinte. Pessimisme en verve, écoeuré flamboyant, son héros romantique accentue de films en films sa dégradation physique et vestimentaire, radicalise son désespoir et sa révolte, tuant désormais sciemment, et non par inadvertance, ceux dont la présence ou l'absence le blessent, se déclarant étranger au monde des compromissions et des trahisons. Au croisement improbable de Péguy et Dabadie, le dandy caraxien en veut au monde décrit par l'auteur de Notre jeunesse, "le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles." Il est aussi l'abandonné décrit dans l'Italien, "voleur, équilibriste, maréchal des logis, comédien, braconnier, empereur et pianiste", qui tout comme lui, ne cesse de dire, même mutique comme Langue Pendue ou jargonnant comme Merde, qu'il a connu des femmes, qu'elles lui ont tout pris, et qu'il en pleure encore.

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22/05/2009

AU-DESSUS

Le lien de ce vendredi, loin des mauvaises actions du milieu éditorial français et de la pseudo-littérature qui en réaction, encombre la Toile, c'est Nabe.

17:50 | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : marc-edouard nabe | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |