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18/03/2011

93

L'aphorisme a ceci de troublant qu'il témoigne de l'assèchement d'une pensée, tout en en annonçant le renouveau ; il ne faut jamais s'y arrêter mais au contraire déceler ce qu'il cache.

On peut classer les époques par les vices qu'elles absolvent : la nôtre semblant alors se caractériser par la défense et l'illustration de l'envie.

Un bon film sait dire ce qu'il montre, un beau film sait montrer ce qu'il ne sait pas dire, un grand film sait montrer ce qu'il pourrait dire mais préfère taire.

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17/03/2011

92

Sur la place humide, quelques mouettes affolées se déchirent pour une pomme de pin sculptée en hareng, pourtant bien peu ressemblante, et puis s'enfuient sous les gerbes d'eau des nettoyeurs hostiles. Ce sont les dernières rixes du jour du Marché.

Ils n'ont rien à ajouter mais s'empressent de le faire savoir, donnent à leur suivisme des allures singulières, se différencient en douceur et sans trop insister, avant de laisser la place à d'autres insurgés.

La critique s'emballe : "un film hors normes qui laisse sans voix !". Si seulement...

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16/03/2011

91

La rancoeur qui finit par s'évanouir devant le quart d'un sourire est à l'image de notre temps, où il n'y a plus rien à craindre du ressentiment (qui ne fait jamais que précéder le renoncement), sinon quelques blessures à l'aveuglette, vite éteintes.

Certaines femmes fascinent par leur aptitude à engendrer, dans l'instant, toute une série de passions contradictoires, aimées plus que de raison puis haïes injustement, alors qu'un peu plus de temps et de recul aurait permis l'attendrissement raisonnable, c'est-à-dire l'oubli facile.

Michael Caine dans le très honnête Un Américain bien tranquille de Philip Noyce: une juste représentation de l'Européen d'aujourd'hui, tour à tour abasourdi et mélancolique, subtil et cependant floué, prêt à perdre son honneur pour ne pas gâcher un rêve.

04/03/2011

90

Elle est tellement ouverte à l'avis des autres, tellement prête à réviser ses jugements et emprunter leurs chemins de traverse, qu'on la considère habituellement comme une aimable idiote, tandis que ceux qui campent sur leurs positions sans jamais en démordre, fiers de leurs oeillères et ivres de leurs principes, allant noblement jusqu'au bout de leurs impasses, font aux yeux de tous preuve de finesse d'esprit. Ici comme ailleurs, la guerre impitoyable des intelligents contre les sensibles.

La passion cinéphile n'a que deux issues, également redoutables : l'égarement parmi les formes ou la stricte réduction de celles-ci, la souffrance d'une beauté dénuée de sens contre celle d'une vérité sans poésie.

Les hommes qui proposent aux femmes de "refaire leur vie" sont de la même engeance que ceux qui tout aussi placidement assurent à leurs clientes qu'ils vont améliorer leur nez ou développer leurs seins. Ce sont eux bien sûr qui souhaitent se refaire, douloureusement conscients de leurs dettes.

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01/03/2011

89

Le regret est la ruse habituelle qu'emploie l'erreur pour se renouveler.

Elle prend une voix de tête afin de convaincre et quelques accents rauques pour s'en excuser, accumule les signaux corporels qui réhaussent son phrasé, s'immobilise pour donner l'impression que seuls ses mots en imposent : elle parle sans garde-fous puis se tait aux aguets.

Si l'on compare le monde fictif de Gilliam et celui de Nolan, l'un découvert en traversant le miroir d'une attaction foraine (l'Imaginarium du Docteur Parnassus), l'autre en pénétrant des rêves fabriqués (Inception), on est frappé de leur diversité formelle et pourtant d'une certaine parenté (le repliement du décor sur lui-même, le changement d'échelle à vue, les spirales de la caméra). Bien sûr l'un fait dans la démesure kitsch, le gigantisme-bout de ficelle et l'autre dans le sérieux de l'hyperréalisme coûteux, l'un esquisse une réflexion sur l'évolution de l'imaginaire, ses échappées et ses limites, quand l'autre se borne à empiler des récits fictifs sur un réel bien peu crédible, mais l'un comme l'autre restent soumis aux mouvements qu'impose l'imagerie numérique ; leurs signes diffèrent mais suivent la même pente. C'est cela au fond, le sens de ses films d'allure si opposée, qui n'ont su faire de leur singularité qu'une façade couvrant l'identité commune de leur animation (au sens de ce qui les anime) : n'être que des variations techniques, des variables d'ajustement industriel.

28/02/2011

88

La compassion est en général le dernier pas vers l'autre, juste avant la fuite.

Deux renards en quelques jours : le premier tôt le matin, éclatant de rousseur sur la neige, ne prenant même pas la peine d'accélérer sa course ou de me jeter le moindre regard, le second un soir pluvieux, rampant derrière les poubelles, craintif et crotté ; le même sans doute.

Ce qui ne fonctionne pas dans Black Swan, c'est le décalage entre des scènes-chocs, violentes ou sexuelles, et un montage adoucissant, désérotisé, qui les replace immédiatement au sein d'un récit roulant sans heurt, c'est une héroïne dissociée cependant filmée à l'identique de sa normalité à ses déviances, de sa sobriété à son ivresse, de ses répétitions à son ultime représentation, c'est en somme l'incapacité à traduire l'évolution d'une trajectoire, puisque les ruptures successives sont inconséquentes et la mutation finale, parodique.

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23/02/2011

87

Un léger érythème dessine des spirales sur ses joues, quelle que soit la nature de l'émotion qui l'assaille, émotion qu'elle admet alors sans effort, vulnérable et lucide, qu'elle revendique même. Mais lorsque son visage s'empourpre tout à fait, aucun aveu ne lui est plus possible, elle demeure farouche, sa joie comme sa colère niées en bloc.

Le cinéma provoque des rencontres inédites, par exemple celle de Freud et d'Abellio. Black Mamba (Una Thurman) : la névrose de la femme virile ; Black Swan (Nathalie Portman) : la psychose de la femme originelle. Reste la femme ultime, sans désordre et donc sans représentation.

Après les deux volets de Kill Bill, je n'ai nulle envie de revoir un film de sabre alors que je suis impatient de me plonger à nouveau dans l'univers du western italien. C'est que Tarantino filme ses références différemment : de manière classique ses combats asiatiques alors que les originaux sont plutôt baroques, ce qui donne de la rigueur et du panache à des rixes habituellement brouillonnes et mal cadrées ; avec maniérisme ses allusions à Sollima, Corbucci et Leone, alors que les originaux sont contrairement aux idées reçues de facture classique, ce qui apparaît redondant et presque moqueur. Un genre admiré et annobli, l'autre incompris et de ce fait caricaturé, l'ogre hollywoodien ne digère pas toujours à l'identique.

22/02/2011

86

Elle ramène une mèche derrière l'oreille, s'attarde sur la nuque, alourdit à peine ses paupières, brèves secondes d'abandon avant le ressaisissement, court et illusoire instant fragile précédant l'assaut.

On ne peut pas comprendre le plaisir qu'il y a à déjouer les codes si on ne s'est pas auparavant conformé rigoureusement aux règles.

La seule opposition à l’extrême lisibilité du cinéma fictionnel, c’est-à-dire à sa propagande, à l’évasion qu’il promet et à l’abrutissement qu’il planifie, à sa mise au pas des émotions et des jugements, ce n’est pas le brouillage complet, l’indiscernable, le balbutiement. Il faut brasser les signes, sans doute, mais afin de viser le sens, et c’est ce à quoi Godard s’attache : refuser le confort lisse des fictions déjà dites (au sens où la messe est dite) auxquelles le cinéma n’a plus rien à donner sinon du cachet ; refuser le rocambolesque ou le rachitisme des scénarios, ces manoeuvres dilatoires bien connues, mais pour atteindre le rapprochement qui en dit long. Film socialisme développe l’utopique projet d’ordonner, d’organiser, d’éliminer les affects contradictoires et les slogans divers qui nous assiègent. Voir un film de Godard est pour certains considéré comme une purge : ils ne croient pas si bien dire !

15:39 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : godard, film socialisme | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

21/02/2011

85

Mutantes est un documentaire sans grâce ni finesse qui nous assure que la libération des femmes, leur nécessaire mutation libératrice, passe par le godemichet, la moustache et les soirées saphiques barcelonaises. Qu'en dire à part ce qu'en dit le Dr Orlof sur Kinok, où il rappelle que "des gens comme Jack Smith ou Jean Genet risquaient la prison en tournant et montrant Flaming creatures ou Un chant d’amour alors que la seule chose que risque Virginie Despentes, c’est une critique dithyrambique dans Les Inrockuptibles."

On croit se réfugier chez la Reine pour retarder le courroux de la Demoiselle à la mule, on imagine que se baigner chez la Dame du Lac, se balader dans les vergers de Morgane, se rafraîchir à leurs fontaînes, déjouent les rencontres avec la sorcière, mais la treizième revient, c'est encore la première, et c'est toujours la seule, ou c'est le seul moment.

A la fin, le soldat perd et l'amant renonce, il n'y a plus que le romancier qui espère.

17/02/2011

84

Le secret, c'est qu'il n'y a pas encore de secret  : nous n'en sommes qu'à l'aube, tout peut encore être masqué.

Assis sur le quai, je vis passer au fil de l'eau le cadavre de mon ennemi, puis celui de ses complices, ensuite et successivement celui de mes inimitiés, de mes relations distendues, de mes amis éloignés, de mes proches silencieux, enfin le mien qui me fit un petit signe de ralliement que j'ignorai froidement.

L'autre monde de Gilles Marchand, ce n'est pas seulement l'univers virtuel des jeux de rôles, riche d'une noire liberté, qui viendrait contaminer la simplicité d'une réalité trop formatée, c'est aussi ce cinéma de genre vaniteux qui s'imagine qu'en simulant du Lynch et en déshabillant des filles-météo, on est bien plus au coeur des choses, que l'orsqu'on met en scène des amourettes de province et du jeu relationnel façon Rohmer. La ringardise du cinéma de Marchand tient justement dans cette fausse alternative qui montre qu'il n'a compris ni Lynch ni Rohmer, et bien sûr dans son absolue incapacité à filmer le monde autrement qu'à la manière de.

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16/02/2011

83

Il suffit d'un regard en coin pour que la droiture s'incline : l'oeillade a toujours une longueur d'avance.

Il me semble que Jean Gabin a tort : ce qui importe vraiment dans un film, ce n'est ni le scénario, ni le scénario, ni le scénario.

Entre l'hypocrisie du consensus et la veulerie des marges, la suffisance du centre et les manipulations des périphéries, il n'est pas facile de retrouver ses petits. Sur la burqa, par exemple où tout a été dit, psalmodié, imaginé, décrété, sans trop s'embarasser de réalité. Un peu moins de signes, un peu plus de sens : ce documentaire d'Agnès de Féo prend un autre ton et laisse entendre d'autres voix.

15:43 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : agnès de féo, burqa, jean gabin | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

14/02/2011

82

Lorsqu'un cinéaste est interrogé sur sa "filiation contrariée qui fait de lui un héritier de Kubrick (ou de Bergman)", un écrivain sur "son rapport au style digne des questionnements d'un Céline", la réaction la plus vaniteuse que je connaisse est contenue dans cette réponse emplie d'humilité - "c'est à vous de le dire, pas à moi" -, prouvant sans doute possible que le graphomane ou le tâcheron ainsi flatté n'a nullement perçu le piège, que pas un instant il n'a réalisé l'énormité de telles comparaisons. C'est dire où il se place.

Sur les hauteurs du plateau, le Mont-Blanc reste voilé, à peine discernable en ce dimanche, profilant sans pudeur sa pyramide alourdie.

Plus il a de femmes autour de lui, plus il déporte son buste vers l'avant, comme pour une confidence, avant de le rejeter ensuite brusquement en arrière, comme s'il en avait déjà trop dit. Certaines de celles qui l'entourent ont manifestement compris la rythmique de sa parade amoureuse, et boivent en plissant leurs yeux moqueurs ; deux plus âgées en revanche semblent persuadées de son charisme, ou du moins tiennent à le faire croire, si bien qu'elles prennent des mines délicieusement ahuries. Aucune Saint-Valentin ne changera les étapes de l'amour : de l'ironie à la bêtise.

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10/02/2011

81

Au temps des dictatures de l'Est, seuls quelques membres du PC ou de beaux artistes conquis en revenaient émus, totalement aveugles à ce qui s'y déroulait. Aujourd'hui, des millions de crétins en bermuda n'ont rien vu à Djerba. Et on voudrait nous faire croire que le problème est politique ?

Se prendre pour un rempart, et vouloir sans cesse le prouver haut et fort, c'est n'avoir jamais sérieusement sondé ses fondations. La solidité d'une vision ou d'un principe tient au contraire à ce qu'elle s'éprouve sans se justifier. L'indigné ne se connaît pas.

La fièvre m'empêche de bien distinguer les traits de Philippe Tesson, dans cette émission assez lamentable présentée par Guillaume Durand. Un court instant il me semble même qu'il fait des grimaces épouvantables et d'odieux bruits de gorge, tandis que les invités, extrêmement mal à l'aise, soliloquent à toute vitesse pour dissiper la gêne, Frédéric Bonnaud s'étirant le cou jusqu'au craquement, Josyane Balasko cambrée sans raison, les autres gardant les yeux baissés un méchant sourire aux lèvres. France Télévision + 39° = Gombrowicz.

09/02/2011

80

Les donneurs d'avis culturels, qui décernent les médailles, dressent les tableaux d'honneur et montrent du doigt en huant, se séparent en deux groupes apparemmment opposés : ceux qui oublient, négligent ou vomissent le passé (on n'est pour eux jamais assez moderne) ; ceux qui ne commencent à admirer un artiste qu'avec un délai d'au moins cinquante ans entre sa mort et leur précieuse opinion (le déclin, vous comprenez). Ces deux attitudes sont évidemment similaires, dans les deux cas, une conception linéaire de l'Art, une idéologie que l'on peut qualifier de darwinienne ou de contre-darwinienne, est appliquée sans aucune nuance aux créations artistiques, celles-ci devant expressément illustrer la perpétuelle amélioration ou l'inexorable déperdition.

Lorsqu'elle ouvrit la porte ce soir-là, trois émotions successives parcoururent son visage, l'étonnement las, le faible agacement et puis l'acceptation douce.

J'aimerais bien comprendre pourquoi plus aucune femme n'a le sourire de Donna Reed ou le haussement d'épaules de Delphine Seyrig, alors qu'à leur époque, la grâce de ces gestes et expressions allait de soi : soit l'éternel féminin a muté, soit je n'ai pas assez bien regardé.

09:42 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : delphine seyrig, donna reed | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |