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09/06/2011

119

Bien sûr sa bêtise pontifiante, ses emportements immatures, ses goûts déplorables, sa culture étudiée, son aveuglement à lui-même surtout, tout cela ne laisse que peu planer le doute sur sa nature véritable, mais soudain la voilà qui le prend par la main, qui nettoie d'un mot juste ou d'un sourire simple toute cette boue, et le change sous nos yeux, inguérissable et tourmenté, presque beau. Il ne la voit qu'à peine, mais c'est elle pourtant, lorsque son regard embrasse, qui le forme.

Il en est des individus comme des films, lorsqu'on affirme n'être pas prêt à les oublier, c'est toujours par amour ou souci de vengeance ; ce qui finit d'ailleurs souvent par revenir au même.

Indigène d’Eurasie nous parle de drogue, de fric, de putes, de traque, mais le fait sans jamais sacrifier pour cela un puissant échange de regards, une brume matinale ou une route enneigée, le pauvre sourire malheureux d’une femme épuisée. Sharunas Bartas est un cinéaste qui se moque bien de la grammaire irréprochable des cinéastes de qualité, lui qui sert un tout autre équilibre que celui de la syntaxe, un équilibre obtenu par la sincérité avec laquelle il fait se rencontrer entre elles les forces sensorielles qui l’assaillent, celles-là mêmes qui nous assiègent et donnent à nos vies si bien réglées, de l’enthousiasme, de l’impétuosité, de la mélancolie, du désespoir. Il possède ce regard qui sait lier ensemble les lieux sans surprise et les gestes incrédules, l’actualité la plus triviale et le mutisme le plus étranger à ce monde moderne qui parle de tout sans jamais rien écouter. Un regard qui ose prendre le temps de capter les reflets d’un monde désaccordé dans un geste ébauché ou une parole ténue, qui ose prendre ce temps alors même qu’il ne met à jour que des êtres en partance, en fuite ou en perdition.

10:03 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sharunas bartas, indigène d'eurasie | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

01/06/2011

118

Elles l'écoutent, un peu parties, un peu lasses, plus sensibles au rythme de ses phrases qu'à leur sens, levant leur verre aux subjonctifs, ricanant à l'argot policé qu'il essaime avec componction, reprenant même en choeur les plus belles saillies. Ses opinions de collégien font mouche grâce à quelques poses bien étudiées, tandis que sa morgue remplace aisément toute nuance. Tout enflé de lui-même, il explique le monde avec certitude, prenant même les réticences pour des aveux.

Le besoin de transparence n'est pas le fait du philantrope mais du paranoïaque.

Dans Mon oncle, Tati suit à la lettre les propos de Pascal ("Le vivant ne devrait jamais, selon notre attente, se répéter de façon complètement similaire. Là où nous trouvons une telle répétition, nous soupçonnons à chaque fois qu'un mécanisme se trouve derrière ce vivant"), en créant des personnages maniérés aux gestes de robots et aux postures de mannequins. C'est cela même, cet inattendu, qui fait sourire (le rayon de soleil sur la cage engendre immédiatement le chant de l'oiseau), rire jaune (les dérives techniciennes) ) ou s'esclaffer (les outils improbables qui fabriquent une nouvelle façon de se mouvoir et de se relier aux autres). Le rire au cinéma ne peut cependant plus être bergsonien, et naître de cette "mécanique plaquée sur du vivant", puique depuis 1957, les gadgets sont devenus plus absurdes encore mais sont désormais acceptés sans discussion, et sans que personne surtout n'imagine pouvoir en rire. Le vivant mécanisé fonctionne à présent selon notre attente.

10:13 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : mon oncle, tati, bergson, pascal | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

30/05/2011

117

"Moi, en général, je prends une journée entière pour ça". Regard vaguement mutin, épaules dégagées, et surtout ce troisième bouton de chemisier ouvert aux premiers beaux jours, elle paraît disposée aux plaisirs simples comme aux variations ambiguës, mais elle a aussi ce petit quelque chose de vénal, mal atténué par un sourire facile, qui met mal à l'aise ; prenant la conversation en route, je découvre d'ailleurs qu'elle ne parle aucunement d'une joute amoureuse mais bien de sa déclaration d'impôts.

L'abnégation est une forme de lâcheté, mais les refus mènent aux trahisons ; seul le détachement est un remède à la honte.

Ce qui effraie ma fille devant le Robin des bois de Curtiz, ce ne sont pas les combats à l'épée ou les flèches décochées en plein coeur, mais les processions de moines en noir, au visage dissimulé ; ce qui l'émeut, ce ne sont pas tant les baisers entre Marianne et Robin, que ce dernier s'agenouillant devant le Roi soudain révélé. La violence ou la passion cinématographiques ne valent que par le mystère de leur surgissement. 

26/05/2011

116

Malgré les compliments des uns et les avances des autres, elle parle de "son ami" avec une évidence sereine, sorte de fin de non-recevoir amicale et cependant d'une cruauté inouïe, totalement aveugle aux souffrances qu'elle inflige, juste en se recoiffant ; cet ami certainement stupide, et veule, qui a trouvé le moyen de s'absenter, qui a trouvé une raison de la laisser seule, et de ne même pas la regarder, encore et encore, se recoiffer.

A chaque meute, son modérateur navré, à chaque consensus mou, son pourfendeur héroïque, à chaque silence, son coup de gueule in extremis, à chaque cohue et chaque huée, son sage témoin sentencieux : le système a tout pour lui, jamais trahi par les siens, c'est-à-dire tous ceux qui s'en défient.

Ultime séquence du Monde sur le fil de Fassbinder : après les travellings élégants qui suivaient un personnage de sa course à son enfermement, qui se terminaient donc sur l’inutilité de leur élégance et de leur mouvement, après ces amorces cadrant des personnages aussi immobiles que des mannequins ou des cadavres, après ces gros plans isolant une partie du corps sans nécessité de les incarner, une séquence suit en plan large et apaisé le couple enfin réuni ; sans diffraction de leur image, couchés sur le sol d’une pièce nue, un homme et une femme au terme de deux-cents minutes de chassés-croisés et de dispersion, osent le face à face. Celui-ci s’éternise en de précieuses secondes puis devient corps à corps. Regards enfin échangés. Premier baiser. Fin ?

 

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25/05/2011

115

Elle me demande avec ironie si je suis de bonne famille, fait mine de s'inquiéter de mes origines pour très vite en arriver aux siennes, à leurs méandres, leur pittoresque. Elle se flatte d'être sans attache mais louche, moqueuse et désemparée, sur la chevalière de son voisin de table. Sa liberté est sans pareille, et sans espérance.

Le plus beau film n'est pas celui que l'on n'a pas encore vu, ni celui que l'on ne peut oublier, mais celui qui enfin nous comprend.

Cela fait deux années consécutives (et cela faisait longtemps que ce n'était pas arrivé) que la Palme d'or revient à un grand film ; du coup une certaine frange de la critique prompte à publier son palmarès singulier, à s'insurger en force ou à se moquer en douce, se retrouve en plein désarroi, se raccrochant à la nazification express de Lars von Trier voire aux calembours (Cannes contre Kahn ?) pour tromper son ennui, et mieux dissimuler sa faillite.

14:10 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : cannes | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

24/05/2011

114

Ebloui, il la prend en filature rue Rébéval, mais immédiatement sa nuque s'affaisse, son pas s'alourdit, sa silhouette devient morne, l'incitant on ne peut plus clairement à changer de direction.

"Non, bébé. Ne t'inquiète pas, tu ne vas pas perdre ton emploi. S'il te plaît bébé, ne t'inquiète pas..." aurait marmonné Strauss-Kahn à une femme de chambre bien pusillanime, ritournelle dont des sources à peu près sûres s'autorisent à penser qu'il devait la connaître par coeur, pour l'avoir un nombre incalculable de fois sussurée aux oreilles d'autres victimes : celles de la politique du FMI.

Les plus belles séquences de Borzage sont celles qui expriment le souhait de suivre à la trace ses personnages, de se lancer à leurs trousses dans chaque recoin du décor où ils se débattent, usant de panoramiques à 360° qui explorent tous les détails d’un quartier misérable, de caméra montées sur ascenseur ou sur planche à roulettes qui relatent de bout en bout l’ascension des uns et la fuite des autres, indispensables ingrédients de ces récits de brimades et d’effusions. Si les conditions de séparation puis de retrouvailles de ses personnages s’inscrivent bien dans le mélodrame le plus excessif, Borzage se distingue des productions de l’époque, à la fois par cet excès même (grâce à l’amour, la marche peut être rendue aux paraplégiques, voire la vie aux morts des tranchées !), mais aussi par son souhait de traduire les tensions et les drames par la mise en scène plutôt que par les mimiques outrées ou l’emphase gestuelle. Ce n’est pas pour rien qu’à l’époque, un jeune critique français s’enthousiasma pour ce réalisateur également admiré des surréalistes, et défendit le lyrisme échevelé de Lucky Star : il s’appelait Marcel Carné.

16:53 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : borzage, carné, strauss-kahn, fmi | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

19/05/2011

113

Elle rit plus aigu et puis retourne en cuisine, échevelée mais radieuse : elle aime lorqu'il pérore ainsi avec aménité. C'est pour cela qu'elle est là, qu'elle le seconde, qu'elle serait capable de tout, pour cette aisance qu'elle lui envie en secret. Il en profite pour me confier quelques frasques, se moque de l'amateurisme des "violeurs de Sofitel" et me demande enfin, lorsqu'elle s'éclipse, si l'élégante jeune femme qui m'accompagne est "chasse gardée". J'hésite entre lui répondre qu'il s'agit de ma soeur ou d'une escort-girl, pour qu'il pâlisse un peu, mais je me contente de la vérité : ce n'est que l'une de ses ex. Enfin du silence.

Lu quelque part, dans les commentaires d'un article, que l'affaire DSK était une manipulation des Etats-Unis car le présumé innocent s'apprêtait à mettre en place un plan de lutte contre le capitalisme financier. Enfin de l'humour.

Tree of life de Malick : de l'outrance, de l'obscène, du grandiose, du tragique. Enfin du cinéma.

17/05/2011

112

"Tout le monde n'est pas pareil !" s'insurge Bernard-Henri Lévy, et c'est au fond ce que tentait de démontrer son ami Strauss-Kahn, certes un peu abruptement, à la soubrette afro-américaine : il y a ceux qui énoncent et ceux qui acquiescent, ou pour le dire plus crûment ceux qui produisent -des "décisions politiques courageuses" comme DSK, des "oeuvres intemporelles" comme Polanski, de "l'art qui divertit" comme les publicitaires ou les patrons de radios libres, voire d'inopinées mais solides érections-, et ceux qui reçoivent.

Dans Dieu seul me voit, Albert Jeanjean découvre quant à lui qu'aucune femme n'est semblable à une autre, que le mot qui comble celle-ci irrite celle-là, que l'attention portée à l'une séduit l'autre, que l'on perd si l'on s'acharne sans gagner si l'on s'éloigne, et qu'il est en somme urgent de réapprendre à perdre du temps.

Il n'y a pas à choisir entre la distance amusée de Corto Maltese et l'hésitation inquiète d'Albert Jeanjean, ce sont les deux faces du même bouclier protégeant de l'air du temps, celui des rapines, des expéditions punitives, des mafias abjectes sûres de leurs coups.

16/05/2011

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C'est une erreur de croire qu'à travers un roman, un film ou même la critique de ceux-ci, on ne parle que de soi, car c'est exactement l'inverse qui est vrai : on s'y enfouit, tout juste sans doute, mais on y disparaît quand même.

De la Libye à Strauss-Kahn, le système ne se perpétue et ne distingue qu'en passant de l'apathie à la curée.

Dieu seul me voit de Podalydès est un film sur le flou des sentiments et les menus détails des rencontres amoureuses, qui à travers la silhouette d'un homme indécis, propose le portrait précis de trois femmes. C'est grâce à ces deux apparents paradoxes qu'il parvient à tirer le (brillant) documentaire sociologique sur les us et coutume des années 80-90, vers le conte moral. Soit le chemin inverse de Desplechin qui sur des thèmes proches et avec parfois les mêmes acteurs, part d'archétypes et de symboles pour singer la chronique contemporaine. Ainsi le premier est-il beaucoup plus proche du Godard de Bande à part, Vivre sa vie ou Une femme mariée qu'il ne le croit, tandis que le second est beaucoup plus fidèle à Truffaut qu'il ne le souhaite.

12/05/2011

110

Elle se glisse jusqu'à lui sans l'inquiéter, à caresses mesurées, mais une fois contre son dos, elle ne se retient plus, dans son oreille les reproches fusent, agrémentés de souvenirs épars, vaguement tristes, parfois doux, inventés sans doute. Au matin, elle reste longtemps à le regarder dormir.

Ensuite sa journée commence : le Lindt amandes, la chronique de Nelly Kapriélan dans les Inrocks, l'organisation bohème de son week-end à Paris (sans Grand-Palais cette fois), Christian, le Parc puisqu'une pluie fine est au rendez-vous, le dernier Laure Adler qu'elle aura bien la force d'ouvrir.

La soirée devant la télé la met en rogne : Le Japon et Outreau (comme s'il n'y en avait jamais assez), l'interview manquée de Caroline Fourest (plus mordante avant quand même) et puis au moment de se rabattre sur un bon Polanski, sa soeur qui appelle et qui lui fait manquer les plans les plus malaisants pour des broutilles (le lumbago de leur père, la nouvelle conquête cachée de son beau-frère). Heureusement ensuite, Marc Lavoine jusque tard dans la nuit.

28/04/2011

PAUSE

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16:12 | Lien permanent | Commentaires (2) | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

26/04/2011

109

Après le tumulte de la soirée sans intérêt, le boulevard luit faiblement sous l'averse. Elle lui tend la main sans y penser, mais comme il fait sombre, il ne la voit pas. Elle prend cela pour un refus et lui s'inquiète de son silence ; lorsqu'enfin il tend la sienne, elle se raidit sciemment. Regrettant déjà sa réaction, elle va pour l'embrasser, mais il est loin à présent, vers la station de taxis opalescente, persuadé qu'il ne sait plus s'y prendre. Elle comprend à sa fuite que son geste était machinal, alors elle ne se presse surtout pas pour le rattraper, par bravade bifurque même dans la première ruelle venue, où l'attend son meurtrier les yeux mi-clos. Too much thinking, toot much ego.

A la radio ce matin : "au programme de cette demi-heure, insécurité, football et révolution". Comment mieux exprimer le fait que toute révolte est désormais illusoire ?

Concernant le western-spaghetti, Sergio Leone regrettait qu'étant père du genre, il n'ait eu que des enfants tarés. Amer de Hélène Cattet et Bruno Forzani tend à prouver que le giallo, celui de Bava, Argento, Martino, a au contraire engendré une génération de surdoués, cependant tout aussi dévastateurs. Si les premiers se sont contentés d'habiller de quelques motifs référentiels dévoyés des farces sans envergure, les seconds ont gardé religieusement les motifs (et en ce sens l'esthétique d'Amer est superbe) mais en oubliant ce que ceux-ci savaient sertir : une inexorable progression vers une exécution ou une révélation. A l'excès formel orgasmique de leurs maîtres, ces consciencieux cinéastes ont ainsi répondu par une impeccable frigidité. Il ne suffit pas de simuler pour faire jouir, disait en substance Bataille.

21/04/2011

108

Ce n'est qu'à force de lui crier "je t'aime" en toutes occasions qu'elle avait fini par s'en persuader, mais une seule pensée négative à son encontre a suffi pour qu'elle s'en déprenne.

Parmi les mots d'ordre contradictoires dont les médiatiques font leur miel, il y a tout à la fois la promotion de ceux qui "assurent" et le respect pour ceux qui savent "lâcher prise". Il faudrait être un battant adepte du carpe diem, un nonchalant qui tire son épingle du jeu, un philosophe activiste...ou un nietzschéen de gauche. 

La séquence finale du Héros sacrilège de Mizoguchi : "amusez-vous, riches ! Demain nous appartient !"

09:48 | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : mizoguchi, le héros sacrilège | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |

19/04/2011

107

Le masque africain assemblé en Chine trône au-dessus du canapé Savane. Affalé sur les coussins ocre, il n'en revient pas d'un printemps si chaud, pinçant en me clignant de l'oeil les cuisses roses et blanches de sa copine à lunettes. Brian, trois ans, ne cesse de réclamer du jus de pomme même lorsqu'il en renverse sur le carrelage. Public est ouvert sur les frasques d'une animatrice croisant haut les jambes : "des conneries, tout ça..." grommelle mon hôte en se resservant du rosé très frais.

Il n'y a rien de pire qu'une certitude, affirment sûrs d'eux les hérauts du doute.

La Menace d'Alain Corneau, non pas quelque part entre Clouzot et Melville, mais bien dans la lignée de Lang, parce que la technique impeccable sait s'y faire oublier, le symbole circulaire s'inscrire dans le décor, les rôles passés de ses acteurs nourrir leur personnage, le découpage et la musique parler pour eux (le film est au moins pour ses deux-tiers sans parole), et surtout la tragédie suivre sa pente de l'éblouissante première séquence au final oppressant.

11:20 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : la menace, alain corneau, fritz lang | |  del.icio.us | |  Facebook | | Digg! Digg |